– « Le féminisme est une rupture anthropologique qui fonde un autre monde » G.Duché

 

Non au système prostitutionnel !

Une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel

par Geneviève Duché[1]

 9782823113587

Nous tenons ici à remercier infiniment Madame Geneviève Duché de bien avoir voulu nous permettre de publier l’ Introduction de son ouvrage remarquable « Non au système prostitutionnel ! Une analyse féministe et abolitionniste du système prostitutionnel » édité chez Persée.

 

« Avant, c’était pas possible de parler de mon histoire. Maintenant que j’ai fait l’analyse, je la vois comme un film. Je me dis, non, c’est pas possible, moi, que j’aie vécu ça ! »[2]

Ce livre est dédié aux personnes en situation de prostitution et aux personnes qui en sont sorties. Il est né de la parole d’un grand nombre d’entre elles, parole le plus souvent formulée pendant le processus de sortie ou après, quelques années après, lorsque le trauma s’estompe et la reconstruction se fait, parole pour l’avènement de soi, parole comme témoignage, parole pour aider les autres, parole pour dire la souffrance des victimes de la prostitution, parole pour nous amener à l’analyse de la prostitution et combattre les représentations lénifiantes, parole qui fait lien d’humanité et qui nourrit la lutte contre le système prostitutionnel.

Ce livre est une analyse pluridisciplinaire du système prostitutionnel produit par des rapports sociaux spécifiques et des trajectoires individuelles marquées par des vulnérabilités profondes. Il dit le pourquoi et la nécessité de la lutte contre la prostitution mais aussi la force de celles et ceux qui sortent de ce système de violence. Il refuse toute tentation de neutralité face à cette violence sexuelle qui a pour fondement une infériorisation des femmes tenace et inacceptable.

Violence profonde produite par le patriarcat et légitimation des pulsions masculines comme irrépressibles, la prostitution et sa conséquence, la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, est une atteinte fondamentale aux droits humains et un problème politique national et international. Ce système produit des victimes et est agi par des hommes essentiellement, proxénètes et acheteurs, qui cherchent argent et satisfaction sexuelle en chosifiant des êtres humains.

Il fallait dépecer ce système, en voir l’enracinement, les mécanismes, les conséquences sur les victimes et la société dans son entier. Il fallait aborder ce qu’est la prostitution, ce moment de confrontation avec la perte du statut de sujet et de la liberté dans la passe, ce moment de pure domination par le client, ce moment où l’argent permet au client prostitueur de soumettre l’autre. Ce moment est rarement décrit, seulement par quelques témoignages, de plus en plus nombreux il est vrai, de personnes sorties de la prostitution. La violence de la passe est insoutenable, pourtant il faut la dire, il faut la montrer afin que cessent le déni et la diffusion de représentations glamour de la prostitution, afin que cesse l’idée meurtrière d’en faire un métier.

Problème social, la prostitution touche de plus en plus de jeunes et de femmes, migrantes ou pas, et son augmentation va de pair avec l’approfondissement des inégalités, avec la précarité et la pauvreté touchant des personnes très jeunes qui ont subi des violences en tant qu’enfants et adolescents et qui n’ont pas été suffisamment protégées, accompagnées. Son augmentation va de pair avec la mondialisation néo-libérale qui transforme les relations humaines en relation de marché et qui favorise la marchandisation généralisée.

Dans le contexte d’une lutte contre les violences à l’encontre des femmes et d’une politique d’égalité entre les femmes et les hommes, le débat sur la prostitution en tant que système de violence a été relancé récemment, en France et en Europe notamment mais aussi au Canada, débat sur son statut juridique et sur l’abolitionnisme. En France le rapport sur la prostitution de 2011 de Danielle Bousquet[3] et de Guy Geoffroy, tous deux députés alors, a montré l’importance de prendre en compte la responsabilité des acheteurs et l’urgence de légiférer pour compléter une politique publique qui, depuis 1960, est abolitionniste, c’est-à-dire considère la prostitution comme une atteinte à la dignité des personnes, les personnes prostituées comme des victimes auxquelles il faut proposer un accompagnement social, et le proxénétisme comme un crime.

C’est autour de ce débat que le livre est construit afin d’éclairer le lecteur, la lectrice, et de leur donner l’essentiel des arguments et des éléments de compréhension des enjeux. Il est structuré en trois parties :

La première apporte la connaissance du statut politique et juridique de la prostitution dans les débats internationaux (surtout européens) et franco-français, l’analyse de la prostitution et sa banalisation actuelle comme un produit à la fois du rapport social de sexe et du capitalisme mondialisé et donne les arguments du débat pour l’abolition de la prostitution qui n’est ni une sexualité, ni un travail comme un autre.

La deuxième partie analyse le système prostitutionnel lui-même et rassemble observations, pratiques et témoignages des acteurs-trices, victimes et auteurs de violence, du système : d’abord les personnes prostituées, la violence intrinsèque de la prostitution, la passe, la situation de risques, les conséquences sur les personnes prostituées, les processus d’entrée dans la prostitution ; ensuite les clients-acheteurs et les proxénètes, ce qu’ils sont et ce qu’ils cherchent ; enfin est proposée une réflexion sur le rôle de l’argent dans la prostitution.

La troisième partie analyse la prostitution comme une question sociale, montre les barrières à la sortie de cet assujettissement mais aussi les moyens pour réduire cette violence et accompagner les personnes prostituées vers l’insertion sociale et professionnelle : moyens de politique publique, financement des associations, accompagnement social global et sa spécificité. Elle donne enfin les modalités de l’abolition qui passe par la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, les arguments dans le débat autour de la loi, son actualité et les  principes de l’abolition.

Cet essai qui n’existerait pas sans les témoignages des personnes concernées, est conçu comme une analyse engagée, certes, mais aussi informative et étayée par divers travaux scientifiques. Il prend en compte tous les aspects du problème, même si tous ne sont pas développés, il n’évacue aucune question. Il donne des indications et des moyens à celles et ceux qui souhaiteraient aller plus loin, approfondir encore leur connaissance du phénomène et son inscription dans les rapports sociaux actuels. Il est évidemment nourri par les actions et la pratique de l’Amicale du Nid, association laïque et abolitionniste, qui considère la prostitution comme une violence à combattre et qui, avec ses 200 salarié-es et ses huit établissements, va au devant des personnes prostituées, les accompagne, lorsqu’elles le souhaitent, vers l’insertion sociale et professionnelle et les héberge, association qui organise aussi des actions de formation sur le système prostitutionnel et de prévention auprès des jeunes, avec des moyens insuffisants mais avec détermination et compétence.

Cependant l’autrice de ce livre reste responsable d’une analyse qui est évidemment inspirée du projet associatif de l’association qu’elle préside mais qui contient des engagements et des opinions qui lui sont propres et qu’elle assume entièrement.

Le fil conducteur du livre est l’engagement féministe, la recherche de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes et de la liberté dont la liberté sexuelle qui ne peut être la satisfaction des pulsions des uns par la chosification des autres.

Le féminisme est une rupture anthropologique qui fonde un autre monde, un monde qui doit donc abolir la prostitution et partir à la conquête d’une liberté étayée sur le désir, le respect de l’autre et le refus de l’aliénation mercantile.

La prostitution pour celles et ceux qui en sont victimes n’est pas un choix, elle est un manque de choix. »

[1] Présidente de l’Amicale du Nid : http://www.amicaledunid.org/

[2] Entretien de M., Amicale du Nid.

[3] Danielle Bousquet, présidente de la Haute Autorité à l’égalité entre les femmes et les hommes a été députée de 1997 à 2012. Elle a présidé en 2008-2009 la Mission d’évaluation de la politique de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette mission a débouché sur la loi du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants, qui a notamment créé l’ordonnance de protection pour les victimes de violences et le délit de harcèlement moral au sein du couple. Danielle Bousquet a également présidé en 2010-2011 la Mission d’information sur la prostitution en France. Cette mission a débouché sur le vote, le 6 décembre 2011, d’une résolution réaffirmant la position abolitionniste de la France en matière de prostitution.

Guy Geoffroy est toujours député et a été rapporteur des deux missions présidées par Danielle Bousquet. Il est président de la commission spéciale de lutte contre le système prostitutionnel à l’Assemblée nationale.

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