– « Pour un abolitionnisme féministe  » Par Macha Lôo

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« Tantôt revendiquée comme « un métier », « un choix », « une performance subversive », tantôt dénoncée comme une « violence » et une manifestation de la domination patriarcale, la prostitution est le lieu d’une fracture idéologique majeure entre deux courants militants se réclamant du féminisme. Si la logique intrinsèque du rapport prostitutionnel constitue la cible des analyses et dénonciations portées par les féministes abolitionnistes, pour le mouvement des pro-« travail du sexe »[1] en revanche, les féministes abolitionnistes − plutôt que le système prostitutionnel − sont l’ennemi à abattre.

  La discréditation systématique du féminisme abolitionniste, au moyen de déformations et de contre-vérités, constitue donc un des principaux enjeux du lobbying néo-réglementariste, dont l’activisme dans les milieux de gauche porte souvent ses fruits. De nombreux militants politiques, étudiants et cercles de jeunes féministes ne rencontrent en effet les termes du débat sur la prostitution qu’une fois recomposés et falsifiés par les pro-« travail du sexe » : libertarisme et solidarité « avec les personnes prostituées » d’un côté, moralisme stigmatisant et dictatorial « contre  les personnes prostituées » de l’autre. Il apparaît alors nécessaire de rappeler quels arguments fondent l’abolitionnisme féministe dont nous nous réclamons, pour en restituer les couleurs véritables. Pour les nuancer aussi, dans le triple souci de la pertinence politique, du respect des parcours de vie de chacun, et de l’efficacité militante.

  Pourquoi s’opposer à un statut de travail pour la prostitution ? Quelles propositions politiques alternatives les féministes abolitionnistes formulent-elles ? Que répondre aux procès intentés par les néo-réglementaristes ? Ce sera l’objet de ce dossier.

Une analyse féministe et abolitionniste de la prostitution

 

L’entrée contrainte dans la prostitution

 

    Rappelons au préalable qu’environ 80 % des personnes prostituées sont des femmes. Témoignages et observations de terrain permettent de l’affirmer : leur entrée dans la prostitution résulte presque toujours d’une série d’inégalités économiques et sociales entre les sexes : manque de formation, précarité professionnelle − CDD et temps partiels −, chômage, situation de mère célibataire, violences conjugales, familiales. « Mes copines qui se prostituent le font sous la contrainte économique, par besoin d’argent, pour survivre, et nourrir leurs gamins. Ou parfois aussi parce qu’elles ont été amenées à se prostituer par un salopard dont elles sont tombées amoureuses. C’est ça la réalité de la prostitution » dit ainsi Fadela Amara[2]. Le sociologue Lilian Mathieu recense plusieurs facteurs d’entrée dans la prostitution, allant de la contrainte directe − besoin urgent d’argent, chantage d’un ou plusieurs proxénètes, désaffiliation sociale et toxicomanie −, à une logique de frustration sociale : 41 % des femmes et des hommes prostitué-e-s seraient en effet issus de milieux modestes ou très modestes et la majorité serait sans diplôme, selon une étude française citée par l’auteur et portant sur 241 personnes. Pour ces personnes très fragiles économiquement, la prostitution peut apparaître comme « un (dernier) recours », observe-t-il[3]. Claire Carthonnet, prostituée et militante réglementariste, relate son itinéraire prostitutionnel de façon nuancée : de la survie − « de toute façon c’est l’hiver, le froid est devenu insupportable, je ne peux plus dormir dehors » – à la pérennisation de cette activité faute d’alternative professionnelle attrayante pour elle : « On ne choisit pas la prostitution. On peut choisir d’y rester », témoigne-t-elle, soulignant opter pour ce qui lui semble « le meilleur du pire »[4]. Les parcours de prostitution des migrantes laissent aussi apercevoir « une étroite imbrication des contraintes directes et des sentiments de frustration sociale », observe aussi Lilian Mathieu.

  Par ailleurs, sans prétendre résumer la variété des vécus, on peut noter la récurrence de plusieurs facteurs, souvent conjugués, de l’entrée – généralement très jeune − dans la prostitution masculine : rupture familiale souvent en raison de l’homosexualité du jeune homme, situation de précarité financière, manque de formation, mais aussi quête identitaire liée à une homosexualité qui se cherche, ou à la découverte progressive d’une transsexualité[5].

  Ainsi, conclut le sociologue Lilian Mathieu : « C’est en regard du marché du travail légal, ou plus exactement de sa fermeture aux fractions − spécialement féminines − de la population les plus dominées économiquement et culturellement, que la prostitution prend son sens (…). On comprend dès lors que, l’engagement dans l’économie souterraine de la prostitution étant ainsi toujours contraint, la distinction entre prostitutions « libre » et « forcée » que défendent les organisations de prostitué-e-s soit dépourvue de pertinence »[6].

    Plusieurs observateurs − travailleurs de terrain ou sociologues − soulignent également un lien fréquent − et pourtant peu chiffré  − entre l’entrée dans la prostitution et des antécédents de violences sexuelles. Ainsi le Collectif Féministe Contre le Viol recense-t-il nombre d’appels pour viol où l’expérience de la prostitution est évoquée spontanément, mettant en relief divers mécanismes psychologiques : sentiment de dévalorisation lié au viol, conviction de ne valoir que par son corps, volonté d’ensevelir le souvenir de l’agresseur par une multiplication des partenaires, impression de maîtrise de son corps dans un rapport marchand contractualisé[7], volonté de vengeance et de prise de pouvoir sur les hommes dans le rapport d’argent [8]. Ainsi A., qui se prostitua à l’âge de 20 ans, analyse-t-elle : « C’était inconscient à l’époque, mais aujourd’hui c’est clair, je faisais ça par identification à mon agresseur, pour que le pouvoir qu’il avait sur moi, je le mette sur les clients. Et ce pouvoir, je l’ai eu, mais aussi les intérêts auxquels je ne m’attendais pas » (entretien avec A., 2006). Le sociologue Daniel Welzer-Lang, réglementariste, déclare que « beaucoup de personnes prostituées ont pu nous faire part d’abus sexuels de toutes sortes qu’elles avaient vécus »[9], le fait confirmant selon lui la littérature scientifique existante, à laquelle il renvoie[10]. L’auteur choisit en effet de ne pas approfondir cette question avec les personnes prostituées qu’il rencontre, par crainte de réactiver des souffrances qu’il ne pourrait prendre en charge, ou de brusquer leur prise de conscience du lien entre passé et prostitution. Judith Trinquart, médecin ayant exercé sur le terrain auprès de personnes prostituées, dénonce la « lâcheté » d’une telle posture, estimant qu’on peut « faire remonter à la surface des souffrances, et proposer une orientation vers des personnes capables de les soulager » (entretien de 2007).

  Notons que le silence des acteurs sociaux sur cette question procède de plusieurs logiques. Outre la crainte de « faire mal » exprimée par Welzer-Lang, les professionnels du secteur social sont parfois eux-mêmes réticents à entendre des itinéraires douloureux et reproduisent l’aveuglement volontaire de la société sur le lien entre violences et entrée dans la prostitution, comme l’explique Judith Trinquart : « C’est le tabou social qui dans l’inconscient collectif sait que ces personnes sur le trottoir ont vécu des choses terribles, qu’on n’a pas envie de savoir. L’expression « filles de joie » le traduit bien : on a envie de voir ces personnes joyeuses ! C’est leur rôle dans l’imaginaire social : c’est le client qui ne va pas bien, dans son travail, avec ses enfants, avec bobonne, et qui vient voir la pute pour être réconforté, stimulé. On n’a pas envie de savoir qu’elles ont été tabassées, molestées, victimes d’inceste. Les travailleurs sociaux, en ne voulant pas savoir, maintiennent la cloche de silence ». Parmi les militants réglementaristes, certains (re)connaissent la relation fréquente entre viol et prostitution, tout en estimant ne devoir en tirer aucune conclusion politique : «  Même si c’est après un viol, c’est leur chemin de vie » dit ainsi l’une d’elles (entretien de 2006). D’autres militants pro-« travail du sexe » vont jusqu’à réfuter en bloc l’existence de tels parcours prostitutionnels, dans une logique négationniste consciente, et politique.

    Pour les féministes abolitionnistes, la détresse matérielle ou psychologique souvent à l’origine de l’entrée dans la prostitution ne pose pas les conditions suffisantes d’un « libre-choix ».

La dissociation entre désir et sexualité

 

    On leur oppose souvent que nombre d’activités professionnelles n’ont pas toujours été choisies, notamment par les femmes : or, d’une part, les féministes abolitionnistes estiment spécieux de justifier une forme de la domination patriarcale par d’autres formes de cette domination, contre lesquelles elles luttent également[11]. D’autre part, la symétrie entre prostitution et autres activités professionnelles ne leur paraît pas tenable. La prostitution, en ce qu’elle touche à la sexualité − lieu de l’intime, de l’émotion, et du désir − impacte autrement le vécu des personnes. Cette considération rend aussi caduques les comparaisons des pro-« travail du sexe » entre l’activité de la personne prostituée et celle de prestataires de services immatériels comme le médecin et le kinésithérapeute : si ceux-ci ne sont pas le soin ou le massage qu’ils délivrent, l’être et sa sexualité se confondent[12]. 

 

    Pour les féministes abolitionnistes, c’est l’égalité dans le désir qui fonde la liberté sexuelle des femmes. Si la prostitution constitue une forme de la domination patriarcale, c’est parce qu’elle induit, entre les hommes et les femmes, la dissymétrie dans le désir, et la soumission des femmes au désir unilatéral des hommes. Au 19e siècle déjà, l’hygiéniste Parent Du Châtelet défendait la prostitution comme un « égout séminal nécessaire » pour les pulsions sexuelles masculines, jugées « irrépressibles ». Pour les féministes abolitionnistes, les pro-« travail du sexe » ont dévoyé le sens originel du slogan des années 70, « Mon corps m’appartient ! », qui réclamait non pas la liberté de se prostituer, mais celle de l’avortement ainsi que le droit des femmes d’accéder au désir et au plaisir, contre l’omnipotence du désir masculin. Contestant cette notion de « besoin sexuel masculin » à assouvir absolument, Evelyne Rochedereux, de la Coordination Nationale Lesbienne, rappelle aussi que les clients de personnes prostituées sont le plus souvent « des hommes mariés, qui ne sont pas sans possibilité de rapports sexuels. Ils se permettent de réaliser des fantasmes sur le corps des prostituées, parce qu’ils n’osent pas les demander à leur femme ou qu’elle ne les inspire pas. C’est une mentalité à part, et appeler ça un « service », c’est vraiment se foutre de la tête du peuple » (entretien de 2005).

  De nombreuses personnes prostituées − réglementaristes militant-e-s compris-e-s −  témoignent de la difficulté de cette dissociation entre sexualité de commande et désir. « Il faut fermer toutes les portes de l’introspection, sinon c’est la folie qui s’engouffre » (Patrick Molina) ; « Coucher avec quelqu’un qu’on ne désire pas, c’est comme de se faire battre, parfois » (entretien avec A.) ; « Ce n’est pas anodin que de s’intéresser à la sexualité de nos contemporains : nous sommes amenées à encadrer toutes sortes de débordements de la part de notre partenaire qui paye. Nous ne sommes certainement pas là pour prendre du plaisir. Il faut avoir la tête extrêmement froide, pour ne pas se laisser glisser, éventuellement, dans un quelconque délire sexuel. Pour être capable de se prostituer, il faut avoir un psychisme extrêmement structuré, cadré. J’ai vu trop de femmes se perdre dans la prostitution parce que justement, elles mettaient en jeu leurs propres émotions intimes, et il ne le faut absolument pas » (entretien avec C., 2006) ; « Il faut mettre la barrière, ne pas se laisser toucher intérieurement. Sinon, ça devient ingérable » (entretien avec P., 2006). Un jeune homme évoque encore la « fatigue psychique » résultant d’une passe, « même si on n’a presque rien fait » et son besoin de « réconfort affectif » (entretien avec V., 2006). Judith Trinquart observe, dans sa thèse de médecine, les conséquences récurrentes de la dissociation psychique dans la pratique prostitutionnelle : un rapport au corps modifié, avec troubles de la conscience de soi et insensibilisation à la douleur. De nombreuses femmes prostituées arrivent ainsi à sa consultation avec des symptômes développés, un état de grossesse avancée, ou encore des traces de coups, dont elles n’avaient pas conscience.[13]

Pénaliser le client ?

 

    Si elles s’accordent sur la nécessité de l’éducation à l’égalité entre les sexes, les féministes abolitionnistes n’en demeurent pas moins divisées sur la question de la pénalisation du client, qui demande à être encore débattue, à la croisée de la réflexion philosophique et d’une étude des conséquences pratiques – positives et négatives − de cette disposition, dans les pays où elle a été mise en place. Ainsi certaines estiment-elles qu’une telle loi est le socle nécessaire à l’effort d’éducation, en posant d’emblée la norme de la transgression. D’autres encore pensent qu’il faut d’abord préparer les mentalités à cette mesure, nécessitant un profond changement de regard dans la société. Quelques voix enfin, à l’instar des réglementaristes, craignent une précarisation des femmes prostituées, qui seraient peut-être obligées de s’éloigner des lieux accessibles à la police et aux services sociaux, pour la sécurité de leurs clients.

 

Des procès intentés aux féministes abolitionnistes et des moyens d’y répondre

 

« Les féministes abolitionnistes parlent à la place des personnes prostituées »

    La réglementation ou la non-réglementation de la prostitution concernent chacun et chacune, en ce qu’elles constituent un projet global de société : « Ce qui m’intéresse, c’est ce que dit la société sur l’organisation des rapports entre les sexes », dit ainsi Malka Marcovich du Mouvement pour l’Abolition de la Prostitution et de la Pornographie (entretien de 2004). Un statut de travail pour la prostitution légitimerait la démarche du « client », acteur légitime du système, et désignerait les femmes comme potentiellement prostituables. La reconnaissance d’un statut de travail pour la prostitution ouvrirait aussi la voie à son organisation salariale, transformant les proxénètes d’hier en entrepreneurs. En ce sens, les féministes abolitionnistes comme les autres citoyens sont pleinement autorisés à s’exprimer sur le sujet.

    Plus largement, la question de la légitimité de la parole interroge les relations entre l’individuel et le politique : un parcours et une parole individuels ne peuvent prétendre résumer la réalité prostitutionnelle dans son ensemble, et ne sauraient donc servir de caution absolue à un projet de société. A., ancienne prostituée, dit en ce sens : « Si certaines aiment ça et veulent le faire, ça ne me pose aucun problème. Le truc c’est que quand elles parlent elles englobent tout et tout le monde. Et elles mettent là-dedans un romantisme sirupeux qui est infect ». Le vécu seul n’a pas, pour Malka Marcovich, une portée politique globale. Il doit, pour s’exprimer au nom de la société, être mis en perspective, dans « une vision plus distancée, utopique et globale ». Ainsi, ce n’est pas sur la liberté de la prostitution à titre individuel que s’expriment Malka Marcovich et d’autres abolitionnistes : « Si quelqu’un dit, « voilà, c’est une question de liberté individuelle, on a le droit de vendre son corps », c’est son problème. Ce qui se passe dans la sexualité de deux individus ne m’intéresse pas », dit ainsi Malka Marcovich. C’est au titre d’un projet de société global que les féministes abolitionnistes disent non à la réglementation d’un « travail du sexe ».

    Par ailleurs, si un certain nombre de prostituées témoignent, via autobiographies et témoignages dans les médias, de leurs souffrances dans la prostitution, d’autres n’ont pas les moyens / la force / l’envie d’en parler, moins encore d’entrer dans l’arène politique. Les féministes abolitionnistes peuvent être aussi le relais de ces silencieuses.

« Les féministes abolitionnistes sont des puritaines et des moralistes »

    Elles refuseraient de dissocier amour et sexualité et distingueraient entre les « bonnes et les mauvaises femmes ». Evidemment non ! Nulle sacralisation de la sexualité chez les féministes abolitionnistes, qui luttèrent pour le droit au plaisir et au désir des femmes − y compris multi-partenarial ! −, pour leur autonomisation sexuelle, pour le droit à l’avortement, pour la liberté de l’orientation sexuelle. « Il y a vraiment une démagogie de la part des réglementaristes, qui veulent nous faire passer pour des bigotes moralistes. Ça n’est absolument pas notre propos, et ça nous fait doucement rigoler », dit Suzy Rotjman du CNDF. C’est la dissociation entre désir et sexualité que mettent en cause les féministes abolitionnistes. Les réglementaristes tentent d’établir une confusion dans les esprits en amalgamant abolitionnisme féministe et abolitionnisme confessionnel moral – protestant ou catholique − hérité du 19e siècle.

« Les féministes abolitionnistes victimisent les personnes prostituées »

 

    Quand les féministes assimilent la prostitution à une forme de la domination patriarcale, dont les femmes seraient les victimes, elles procèdent à une analyse structurelle des rapports de force dans la société. Il ne s’agit évidemment pas de dénier aux personnes prostituées toute capacité d’autodétermination, comme le prétendent les néo-réglementaristes. « Bien sûr qu’on considère les personnes prostituées comme des sujets ! On ne les considère pas comme des pauvres petites qui sont perdues, mais comme des femmes qui sont opprimées − ce qui n’est quand même pas exactement la même chose − comme peuvent être opprimées toutes les femmes. On considère la prostitution comme une forme d’oppression particulièrement difficile. Mais on est toutes vulnérabilisées par quelque chose dans une société d’oppression » dit ainsi Suzy Rotjman. « Je suppose qu’il y a des prostituées qui pensent être libres, qui le sont jusqu’à un certain point, parce qu’elles n’ont pas les moyens de se rendre compte que c’est toute une culture qui les amène là, une culture qui nous impose une certaine représentation de la sexualité des hommes », déclare Evelyne Rochedereux. « Le terme de ‘contrat’ suppose une égalité de départ entre les signataires. Or une prostituée, qu’elle se dise libre ou pas, en se prostituant, se marginalise, et entre dans un système dont il est très difficile qu’elle sorte. Donc elles subissent, qu’elles le veuillent ou non, une oppression du système prostitutionnel, qui fausse le contrat, si contrat il y a. Même si c’est un contrat de cinq minutes pour une passe. Globalement elles entrent dans un système qui les opprime » observe aussi Raymonde Gérard, de la Coordination Lesbienne (entretien de 2005).

    De plus, les féministes abolitionnistes défendent la désignation même de victime : d’une part, on l’a dit, elle ne dénie pas aux personnes un statut de sujet et une autodétermination. D’autre part, la reconnaissance d’une situation d’oppression à un moment donné n’enferme pas, selon elles, dans un statut de victime advitam aeternam. Elle est au contraire le préalable à la réparation, à la réhabilitation, à la sortie de situations de violence et d’oppression. C’est toute la différence entre victimation − qui acte une situation ponctuelle, pour en sortir −, et victimisation − qui enferme et essentialise. Et c’est l’enjeu et la mission quotidienne de féministes de terrain accompagnant des femmes victimes de violences, sexuelles, conjugales…

    Par ailleurs, si toute parole sur un vécu personnel est respectable et doit être entendue, on ne peut toutefois être dupe du 1er degré du discours de certaines personnes prostituées, qui laisse souvent entrevoir une forme de déni des souffrances vécues. Ce déni à visée autoprotectrice permet de survivre dans la prostitution, sans tomber dans le gouffre de l’introspection et la rumination de violences passées. Un mécanisme récurrent chez les victimes de viols ou de violences sexuelles, rappelle Judith Trinquart : « « Non, ça ne s’est pas passé »,  « si cela s’est passé, ce n’est pas très grave », « Je l’ai surmonté, tout va bien, et même si je continue à le subir, il n’y a aucun souci, je m’en tire très bien, les clients sont super gentils » ». A propos de la prostitution, la psychologue féministe Patrizia Romito souligne la difficulté à reconnaître une situation d’oppression « quand on n’a pas les moyens d’en sortir »[14]. Le déni des violences et la revendication d’un statut de travail constituent aussi, pour certaines personnes prostituées, une forme d’auto-réhabilitation narcissique. Les militants pro-« travail du sexe », dans leur représentation enchantée de la prostitution ou leur appel à la réglementation, s’appuient parfois sur le déni de ces personnes prostituées : soit, pour nombre de travailleuses sociales, en toute bonne foi[15], soit, pour d’autres militant-e-s en toute conscience et afin de gommer les aspérités qui entraveraient leur projet politique[16].

    Ici, je soumets à votre réflexion les précautions langagières qui sont les miennes, et que la logique de confrontation discursive n’a pas toujours rendues possibles, ou opportunes, pour les féministes abolitionnistes : plutôt que l’assimilation directe de la prostitution à une violence, dire qu’elle est « le plus souvent vécue comme une violence » − en rappelant la récurrence de dénis − me paraît souvent préférable. Cette formulation permet au discours militant de ne pas imposer aux personnes un sens à leur prostitution, et tient compte de la possibilité − certes assez largement théorique − de « vécus prostitutionnels » sans douleur. Elle évite aussi d’alimenter les faux-procès de la part des pro-« travail du sexe ». Plutôt que le terme « violence », qui renvoie à l’individu et à la sphère psychologique, j’opterais, dans les équations directes, pour des termes politiques : « la prostitution est une oppression structurelle, une forme de la domination patriarcale ».

« Les féministes abolitionnistes refusent d’accorder  des droits sociaux  aux personnes prostituées »

 

    L’assertion constitue une manipulation supplémentaire des termes du débat, qui nécessite plusieurs réponses. Tout d’abord, les féministes abolitionnistes se prononcent évidemment en faveur des droits sociaux des personnes prostituées,  à dissocier d’un statut de travail : « C’est la question de toutes les exclusions », dit ainsi Suzy Rotjman. Si elles refusent un statut de travail pour la prostitution, c’est parce qu’il viendrait légitimer des situations très généralement oppressives. C’est aussi parce qu’il obligerait toutes les personnes prostituées à se déclarer, sous peine d’être dans l’illégalité. Notons que les « travailleuses du sexe » enregistrées, dans d’autres pays, sont presque condamnées à la prostitution, ne trouvant pas à se « reclasser » ensuite dans d’autres secteurs : la stigmatisation de l’activité de prostitution n’est pas soluble dans la réglementation. Ainsi, ce qui, souvent n’est considéré par les personnes prostituées que comme une activité de survie, transitoire, deviendrait un destin. Enfin, l’inévitable coexistence d’une prostitution légale et d’une prostitution clandestine générerait des logiques concurrentielles âpres pour les plus fragiles : notamment les femmes sans papiers, obligées de « casser les prix ».

    Soulignons par ailleurs qu’en l’état du droit français, les personnes prostituées peuvent bénéficier des droits sociaux, par des biais détournés : déclaration aux impôts en temps que prestataires de services − case hybride regroupant notamment astrologues, consultants en entreprise, prêtres − ; possibilité de cotiser à différentes caisses de retraite, la caisse des architectes ayant, en dernier recours, l’obligation de les accepter, sur le principe de l’assurance obligatoire et de la banque obligatoire. Le droit à la sécurité sociale existe quant-à lui quel que soit le métier exercé, en se déclarant de manière personnelle à des assurances personnelles. De plus, celles qui se prostituent pour survivre et sans le déclarer ont droit au RMI et à la Couverture Maladie Universelle.

    Les opposant-e-s à la réglementation proposent néanmoins plusieurs réformes sociales et juridiques, destinées à réduire la précarité des personnes : la suppression du volet prostitution de la Loi pour la Sécurité Intérieure (mars 2003) qui pénalise le « racolage passif », le versement du RMI avant l’âge de 25 ans, la revalorisation des minima sociaux, la régularisation des personnes prostituées sans papiers, l’assurance de la sécurité et du droit au séjour pour celles arrivées par le biais de réseaux de traite, ou encore la réforme de la loi sur le proxénétisme hôtelier[17].

Conclusion

 

    Les féministes abolitionnistes, en s’opposant à la réglementation de la prostitution, optent pour ce qui leur semble le seul focus politique pertinent, en ce qu’il prend en compte les rapports de force dans la société et les situations de contrainte majoritaires dans la prostitution. Les améliorations de vie à apporter effectivement aux personnes en situation de prostitution ne doivent donc pas, selon elles, passer par un statut de travail, et n’y sont d’ailleurs pas juridiquement conditionnées. Cette position équilibrée et nuancée entre le souci de l’individu et un projet global de société doit être rappelée avec force et avec courage, face aux tentatives d’intimidation du lobby réglementariste, qui, à court d’arguments, ne recourt bien souvent plus qu’aux anathèmes et aux invectives − la dernière en date, qualifiant les féministes de « putophobes », ferait presque sourire, si elle ne rencontrait pas un certain succès dans le champ militant, piégé par la présentation simpliste et mensongère des pro-« travail du sexe » −. En refusant de cautionner l’oppression de genre que constitue dans son ensemble la prostitution, nous rêvons, bien sûr, d’horizons plus égalitaires pour tous. La vision nourrit notre lutte. Et n’est-ce ce pas là, très simplement, la vocation du politique ? »

« Marche à l’étoile, même si elle est trop haute » (Alexandra David Néel).

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[1] On emploiera parfois aussi la dénomination de « réglementarisme » ou « néo-réglementarisme », comprise comme la revendication d’un statut de travail pour la prostitution. L’habile distanciation récemment opérée par le mouvement « pro-travail du sexe » avec cette désignation négativement connotée parmi les féministes apparaît largement discutable, tant les revendications officielles d’un statut libéral ouvrent la voie à un modèle réglementariste avec établissements de prostitution, à l’allemande.

[2] AMARA Fadela, avec la collaboration de Sylvia Zappi, Ni putes ni soumises, Paris, La Découverte, 2003, p. 121-122.

[3] MATHIEU Lilian, La condition prostituée, Paris, Textuel, 2007, pp. 109-114. NB : Lilian Mathieu est, par ailleurs, très critique de l’abolitionnisme. Nous nous employons, ailleurs, à une critique de sa critique.

[4] CARTHONNET Claire, J’ai des choses à vous dire, Paris, Robert Laffont, 2003, p. 12.

[5] Voir CARTHONNET Claire, op.cit, et MOLINA Patrick, L’homme interdit, Paris, L’Harmattan, 2003.

[6] MATHIEU Lilian, La condition…, op.cit., p. 117.

[7] Il s’agit, selon la féministe Hinde Yebba, de « négocier des non-viols ».

[8] Voir l’étude du Rapport 2002 du Collectif Féministe contre le Viol, portant sur 70 comptes-rendus d’échanges téléphoniques.

[9] WELZER-LANG Daniel, Prostitution : les uns, les unes et les autres, Paris, Métailié, 1994, p. 69.

[10] Daniel Welzer-Lang cite ainsi « les excellents travaux d’Eva Thomas », et ceux de David et Earl (1992).

[11] Ainsi notamment du CNDF, du Lobby Européen des Femmes, de Mix’ cité, qui militent aussi pour l’égalité professionnelle, salariale, etc.…

[12] S’il ne s’agit pas d’essentialiser la sexualité en lui assignant un sens, la présentation de la sexualité comme une sphère « extrinsèque » à la personne nous semble toutefois relever très largement d’une construction théorique, ne correspondant pas au vécu majoritaire, y compris des militants pro-« travail du sexe » qui l’utilisent − et ne sont d’ailleurs pas tous des personnes prostitué-e-s.

[13] TRINQUART Judith, La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle, thèse de médecine, Faculté de médecine de Bobigny.  Cette thèse – en réalité peu lue − a fait l’objet d’une critique aussi virulente qu’éhontément mensongère, de la part des pro-« travail du sexe », affirmant que l’auteure y présenterait la prostitution comme une « maladie », et les personnes prostituées comme des « malades ». Une simple lecture suffit à démentir ces assertions. Résultant d’une pratique de terrain effectuée pour l’association de santé communautaire réglementariste Le Bus des femmes, la thèse déroule une série d’observations concrètes effectuées au cours des consultations médicales, et met en évidence l’existence de répercussions − physiques et psychiques − de la pratique prostitutionnelle pour les patientes reçues. Elle ne prétend donc aucunement assimiler la prostitution à une maladie ni être une étude sociologique globale. Si la thèse dérange, ce n’est pas seulement pour le coup qu’elle porte à certaines présentations enchantées de la prostitution, mais aussi parce qu’elle met en cause, au regard de la santé des personnes, la pratique de terrain des travailleuses en santé communautaire réglementaristes − souvent d’anciennes prostituées − : leur tabou quant-aux antécédents de violences sexuelles, leur déni de certaines situations de violences, et leur approche strictement hygiéniste de la prostitution sont ainsi pointés du doigt.

[14] ROMITO Patrizia, Un silence de mortes, la violence masculine occultée,  Paris, Syllepses, 2006, pp. 197-198.

[15] C’est ce que Judith Trinquart appelle le « syndrome de l’intervenant », incapable de se distancer des revendications des personnes qu’il accompagne.

[16] Parmi ceux-là, des travailleurs sociaux, des prostitué/e/s ou ancien/ne/s prostitué/e/s, des intellectuels, dont les motivations, diverses, ne pourront être abordées ici.

[17] MATHIEU Lilian, La condition…, op. cit,  pp. 130-133.

Louer un appartement à une personne prostituée peut être considéré comme du proxénétisme hôtelier : certains logeurs, arguant du danger qu’ils encourent, demandent aux prostituées des loyers exorbitants, explique Lilian Mathieu, pour qui ce point est donc à réformer.

Source: http://lecafe-ministe.blogspirit.com

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