– Décrypter le langage proxénète : itv de Rebecca Mott par Sporenda

DECRYPTER LE LANGAGE PROXENETE

INTERVIEW DE REBECCA MOTT

Par Sporenda

p01y7hq6crédit photo : Rebecca Mott à la ©BBC

S : Dans votre blog, vous parlez souvent du « pimp language » (langage proxénète). Le langage proxénète est le discours qu’on trouve partout—dans les médias, dans les conversations ordinaires etc—qui normalise et légitime la prostitution. Un des moyens utilisés pour atteindre ce but est de créer des nouveaux mots pour occulter les réalités glauques de la prostitution. En particulier, la prostitution est systématiquement relookée en « travail du sexe ». Vous dites que les abolitionnistes ne devraient jamais utiliser cette expression. Qu’est ce qui est en jeu dans ce changement de nom et pourquoi est-il si important de ne jamais utiliser cette expression ?

RM : Cette expression ne devrait jamais être utilisée parce qu’elle a été inventée par l’industrie du sexe pour faire croire aux gens qu’ils sont de gauche et féministes. Le « travail du sexe », ça n’existe pas—parce que la prostitution n’est ni du sexe, ni du travail. Ce n’est pas du sexe, parce les personnes prostituées n’ont ni sécurité ni égalité, la prostitution est très dangereuse, ça ne peut pas être de la sexualité pour elles. Et ce n’est pas du travail pour la même raison : parce qu’à ma connaissance, il n’existe aucune activité dans lequel le risque d’être assassinée fait partie intégrante du travail.

On doit aussi regarder la façon dont l’industrie du sexe utilise le langage féministe pour se donner l’air d’être radicale et du côté des femmes. Mais cette récupération des concepts féministes des années 70 n’est qu’une comédie cynique, c’est juste une façon de faire plus d’argent ; ce qu’ils veulent vraiment, c’est ouvrir le marché aux femmes et aux jeunes qu’ils pensent convaincre par ce langage.

Ils utilisent aussi le langage du travail, parce qu’ils veulent présenter la prostitution comme un job ordinaire, pas plus dangereux qu’un travail lambda. A l’une des réunions auxquelles j’ai assisté, une « travailleuse du sexe » répétait que c’était juste un travail comme un autre. C’est difficile de ne pas éclater de rire quand on entend ça, c’est vraiment n’importe quoi. J’avais envie de dire : dans quels autres jobs le meurtre est-il un risque normal ? Dans quels autres jobs courez-vous le risque d’être torturée ? Pouvez-vous citer des jobs où cela puisse arriver ? Dans les métiers –les mines ou la pêche—où des gens sont tués, il s’agit habituellement d’accidents ou d’erreurs humaines, et cela fait l’objet d’enquêtes, ce n’est pas quelque chose que les gens considèrent comme normal. Et quand il y a une catastrophe minière, il n’y a pas seulement une enquête, les gens disent : « nous devons faire quelque chose pour améliorer la sécurité, nous devons faire quelque chose afin que le manager assume la responsabilité de ce qui s’est produit ». Rien de tout ça n’existe dans la prostitution, on a des femmes qui disparaissent, elles n’ont aucun droit—et c’est normal. Dans la prostitution, il n’y a pas de « droits du travail ».

S : L’industrie du sexe dit que les lois passées dans certains pays (modèle nordique) ont poussé la prostitution dans la clandestinité. Que pensez-vous de cette affirmation, et est-ce que le concept de « prostitution clandestine » vous parait valide ?

RM : Non, ça n’a pas de sens. Je ne pense pas que la prostitution puisse vraiment devenir clandestine ou underground—parce que l’industrie du sexe recherche avant tout le profit, et pour cela, il faut que les clients puisse facilement trouver les prostituées. Et si les clients peuvent les trouver facilement, tout le monde peut les trouver—y compris la police. Ce que l’industrie du sexe essaie de faire, c’est de pousser la prostitution en intérieur autant que possible, pour que personne ne puisse voir ni s’intéresser à ce qui se passe derrière des portes fermées. Parce qu’ils partent du principe que personne ne s’intéressera à ce qui se passe en lieu clos. Et lorsque certains prétendent que les prostituées sont underground ou mises à l’écart, ils ne font que fermer les yeux sur ce qui se passe vraiment dans la prostitution. Et ils réalisent ainsi ce que veut l’industrie du sexe quand elle cherche à transférer la prostitution en intérieur : faire croire que c’est sans importance et que ça ne vous regarde pas de toute façon.

S : Ça devrait être évident que la prostitution ne peut pas vraiment être clandestine, parce que si les clients ne peuvent pas trouver les prostituées, il n’y a plus de prostitution et plus de business. Et l’industrie du sexe dit d’une part que la prostitution en lieu clos est plus sécure, et d’autre part, ils prétendent que les lois anti-prostitution auront des conséquences négatives parce qu’elles pousseront la prostitution en intérieur. Il semble y avoir là une contradiction majeure. Que pensez-vous de leur argument : « la prostitution d’intérieur est plus sécure ? » Pourquoi cette préférence de l’industrie du sexe pour cette forme de prostitution?

RM : La raison principale est qu’ils peuvent faire davantage de profit avec la prostitution en établissement qu’avec la prostitution de rue—donc c’est un choix logique pour eux : ils préfèrent qu’elle se passe le plus possible en intérieur. Mais ils vont justifier cette préférence par des raisons de sécurité, comme s’ils se souciaient vraiment du bien-être des prostituées. C’est de l’enfumage: ils ne voient même pas les prostituées comme des êtres humains, ils ne se préoccupent donc absolument pas de notre sécurité. Tout ce qui les intéresse, c’est de faire en sorte que la prostitution soit plus sûre et plus discrète pour les clients. En fait, ils veulent un espace où tout soit permis, sans aucune interférence de l’extérieur. Et c’est à eux seuls—et aux prostituées—de gérer ce qui s’y passe. La prostitution en lieu clos est une préférence tout à fait logique, parce qu’elle leur donne davantage de contrôle et davantage de profit.

S : Dans un bordel, les prostituées ne peuvent échapper même pour une minute au contrôle des proxénètes : il y a des caméras partout, des gardes, etc. Alors oui, la prostitution en intérieur augmente définitivement le contrôle des proxénètes.

La « prostituée heureuse » (happy hooker) est un des mythes les plus anciens et les plus persistants de la prostitution. C’était le thème du film « Pretty Woman » mais le mythe est bien plus ancien que le film. Qui est la prostituée heureuse et pourquoi est-ce que des prostituées (apparemment) heureuses sont constamment invitées sur les plateaux télé, sont des personnages de films etc? Quel message sont-elles censées faire passer, quel rôle jouent-elles dans le discours proxénète ?

RM : Comme vous le dites, la  prostituée heureuse  existe depuis que la prostitution existe—mais le mythe a évolué depuis. Je crois qu’il est apparu quand des femmes furent mises dans des temples et nommées « prostituées de temple ». Ces femmes étaient vues comme complètement différentes des autres femmes : elles ne ressentent pas la douleur, elles n’ont pas de passé, elles n’ont pas d’émotions humaines, c’est presque comme si elles étaient immortelles, non humaines. De nos jours, beaucoup des femmes vues comme prostituées heureuses ont le même genre d’image, elles sont perçues presque comme des robots. Elles sont insensibles à la douleur, elles n’ont pas de passé, pas d’avenir, elles sont juste des prostituées—et c’est tout ce qu’elles sont. On ne veut les voir qu’au moment où elles apparaissent heureuses.

Les prostituées heureuses type sont plutôt identifiées à l’escort et à la « girlfriend experience » (type de prostitution où une prostituée doit se comporter avec le client comme si elle était sa petite amie). D’après ce mythe très ancien, même si ces femmes sont des objets sexuels, elles peuvent en même temps exercer un contrôle, détenir du pouvoir. En réalité, toutes ces femmes sont des marchandises et elles sont disposables et jetables comme les autres prostituées. Mais c’est un mythe très utile parce qu’il dit que ce sont les prostituées qui contrôlent les clients, qu’elles ne s’intéressent qu’à l’argent et qu’elles ont une attitude froide et impitoyable envers les hommes. Et c’est une façon de rendre la violence masculine invisible parce que ce sont les femmes qui sont présentées comme responsables de tout ce qui se passe : ce sont elles qui manipulent les hommes et non les hommes qui sont violents avec elles. L’enjeu, c’est : « nous allons rendre la violence masculine aussi invisible que possible ». Ces gens veulent aussi vous faire croire que l’escorting rapporte des masses d’argent—et que vous en gardez la plus grande partie. Et enfin, ce mythe définit la prostituée soit comme prostituée heureuse, soit comme victime impuissante—et il n’y a rien entre les deux, vous êtes ou l’un ou l’autre.

C’est un mythe très simpliste, mais il a des conséquences terribles parce qu’il empêche les femmes d’exprimer la violence qu’elles subissent—en particulier dans l’escorting : elles pensent que personne ne les croira parce que ce mythe dit que c’est merveilleux d’être escort et qu’elles devraient être heureuses quoi qu’il arrive. Et en conséquence elles ont tendance à internaliser tout ce qu’elles subissent.

S : Et le film « PrettyWoman » a joué un rôle essentiel dans le renforcement de ce mythe…

Vous mentionnez que beaucoup de prostituées heureuses sont bidon. Je pensais à cette histoire lue dans la presse anglaise au sujet de cette escort nommée « Belle de Jour » (elle a tenu un blog et écrit deux best sellers sur ses expériences d’escort, dont une série télévisée a été tirée) ; des journalistes ont dit qu’elle avait fait très peu d’escorting. Pouvez-vous développer?

RM : Beaucoup de femmes qui révèlent publiquement avoir été prostituées sont probablement des « madams » et des profiteuses de l’industrie du sexe. Ou des dominatrices, et être une dominatrice, c’est très différent d’être prostituée…

S : Déjà, il n’y a pas de contact physique…

RM : L’industrie du sexe ne met en vitrine que des prostituées heureuses et même si elles sont vraiment des prostituées, elles sont aussi utilisées comme instrument de propagande—puis jetées. Il y a un mépris total pour leur santé mentale et pour leur sécurité : elles sont exhibées afin que les gens puissent dire : « ce n’est pas si mal, la prostitution ! ». Si ces femmes ne sont pas d’accord ou si elles veulent dire autre chose, elles sont virées et remplacées par d’autres.

Mais c’est vrai que beaucoup de femmes qui s’expriment sur la prostitution ne sont pas des prostituées. Qu’elles prétendent être prostituées pour en tirer des articles ou des livres, ou qu’elles soient d’authentiques « madams » qui tirent profit de la prostitution, elles disent toutes : « ce n’est pas si dur, c’est juste un travail, vous ne devriez pas vous plaindre ». Quand je suis confrontée à un panel de « travailleuses du sexe », j’ai tendance à être sceptique et à me demander d’où elles sortent. Ces femmes qui jettent d’autres prostituées en pâture, j’ai de la peine à croire qu’elles ont vraiment été prostituées. J’ai rencontré beaucoup de survivantes de la prostitution, elles sont souvent remplies de colère et d’amertume et peuvent se montrer parfois odieuses mais elles ne se défoulent pas habituellement sur d’autres prostituées, elles ne les jettent pas en pâture.

Et la plupart des femmes sorties de la prostitution n’oublient jamais qu’elles ont de la chance d’être vivantes et de ne pas avoir fini dans la rubrique des faits divers–juste une autre statistique. Elles n’oublient jamais que beaucoup de prostituées ne survivent pas : beaucoup meurent—et ça, ça ne peut pas s’oublier.

S : Que pensez-vous de cet argument typique du langage proxénète : « les femmes qui entrent dans la prostitution exercent leur libre choix ». Qui a vraiment le choix dans la prostitution ?

RM : C’est une complète inversion de la vérité. Statistiquement, la plupart des prostituées n’ont aucun choix, et même si elles pensent qu’elles ont le choix, en examinant leurs parcours de vie, on trouve toujours quelque chose qui met en évidence qu’elles n’ont pas eu le choix—que ça soit la pauvreté, des abus sexuels dans l’enfance ou le fait d’avoir été trompées par des gens qui leur ont dit que la prostitution, ce n’était pas si dur. Il y a une variété de raisons pour lesquelles on entre dans la prostitution mais aucune d’entre elles ne relève d’un libre choix. C’est très rare que quelqu’un qui a eu une enfance heureuse et une vie stable se réveille un matin et se dise : « je vais être prostituée». C’est une chose à laquelle un enfant heureux ne penserait même pas, cela ne lui viendrait même pas à l’idée parce que cela ne « colle » pas avec une enfance heureuse. Quand certains parlent de libre choix pour ces femmes, c’est comme un tour de passe-passe, ils disent : « regardez mes mains, regardez ces femmes » et ils font disparaître tout le reste. Et ce qu’ils font disparaître, c’est que les seules personnes qui ont le choix dans la prostitution, ce sont les clients—et ceux qui en tirent profit. Aucun homme n’est obligé d’acheter une femme, jamais. Cela ne fait pas partie de l’évolution, cela ne fait partie d’aucune religion, chaque homme qui achète une prostituée peut toujours choisir de ne pas l’acheter. Ils peuvent laisser tomber à tout moment, ils peuvent toujours NE PAS le faire.

Quand des hommes vont à Amsterdam, rien ne les oblige à aller dans le « Red light district ». On dirait à les entendre qu’ils sont les victimes impuissantes d’une force qui les pousse à y aller. Ce n’est pas vrai, ils contrôlent totalement ce qu’ils font, qu’ils soient ivres ou très jeunes, ils maitrisent la situation. C’est une action tout à fait consciente d’acheter une prostituée, même si vous le faites en ligne, ce n’est pas juste marcher dans une rue et donner de l’argent à une femme. Ça ne se passe pas comme ça, ça prend du temps, ça demande de la réflexion, il faut négocier. Cela me met vraiment en colère que ça soit vu comme accidentel…

S : Ce n’est pas accidentel, parce que les clients passent et repassent en voiture devant les prostituées, ils font leur shopping, ils hésitent, ils comparent, ils réfléchissent avant de se décider…

RM : Bien sûr, c’est ce qu’ils font. La plupart des hommes y pensent longtemps à l’avance, c’est préparé, planifié…

S : J’ai lu que certains hommes mettent de l’argent de côté pour ça…

RM : Et c’est la même chose pour ceux qui profitent de l’industrie du sexe. Personne ne se réveille un matin et se dit : « je vais être maquereau ». Ils ont un plan pour devenir proxénète ; devenir le manager d’un bordel, ça se prépare, ça n’arrive pas du jour au lendemain. Vous devenez manager d’un bordel parce que vous avez une attitude dure et impitoyable dans la vie. C’est absurde de dire que les femmes ont le choix mais que les hommes sont quasiment des victimes. C’est comme dans Alice de l’autre côté du miroir  (livre de Lewis Carroll, l’auteur d’Alice au pays des merveilles),  tout est inversé, et ils disent : « c’est comme ça, si nous disons que le noir est blanc, alors c’est la vérité ». Je dis aux abolitionnistes : « fiez vous à votre ressenti –et pas à ce qu’ils disent–pour savoir ce qui est vrai ». La prostituée a très peu le choix, et le client beaucoup. La plupart des gens peuvent comprendre ça si c’est dit avec des mots simples. Et si c’est vraiment un libre choix pour les prostituées, pourquoi les hommes doivent-ils payer ?

S : Et il y a cette autre justification du choix : « les femmes prostituées ont le choix parce qu’elles peuvent détecter les hommes violents et les éviter ». Est-ce qu’il est vraiment possible de détecter les hommes violents ?

RM : Eh bien, non ! La plupart des hommes violents savent très bien cacher leur violence, ils savent très bien créer une apparence de normalité. En fait, c’est la même chose pour la plupart des individus violents : ils n’ont pas l’air violent, vous seriez incapable de détecter un homme violent dans la rue. Les individus violents n’ont pas une étiquette sur le front disant : « je vais vous rouer de coups, je vais vous violer, je vais vous assassiner ». Ils ont l’air comme tout le monde…

S : Quand un meurtrier ou un violeur est arrêté, ses voisins disent habituellement : « qui aurait pu se douter, c’était un bon voisin, il avait l’air si calme… »

RM : La plupart des clients excellent à créer une impression de normalité, ils ont un talent pour ça. Et la violence survient très rapidement, et les hommes violents vont cacher leur vraie personnalité jusqu’à ce qu’ils soient dans une situation où personne ne puisse les voir. J’avais un client régulier, je l’ai eu comme client pendant des mois, et il n’a montré aucun signe de violence pendant des mois. Ce n’était pas l’homme le plus gentil du monde mais il avait l’air d’un client normal. Et puis une nuit, il a décidé de me torturer pendant 6 heures. Je n’avais aucun moyen de le scanner, je n’avais aucune idée de ce qu’il allait me faire 30 secondes avant qu’il commence. Et quand vous réalisez, c’est trop tard : soit vous êtes dans une situation où vous ne pouvez absolument rien faire pour échapper à cette violence, soit vous êtes entourée par des gens qui n’en ont absolument rien à cirer. La plupart des clients passent à l’acte dans une situation où ceux qui les entourent s’en fichent, ou quand il n’y a personne à proximité.

Et quand vous êtes dans un bordel, vous êtes entourée de gens pour qui cette violence des clients est normale. Et les proxénètes font en sorte que les prostituées n’entrent pas en contact avec des gens qui pourraient les aider. Même si la prostituée a pu scanner le client, qu’est-ce qu’elle peut faire ? L’auto-défense, dans la plupart des cas, c’est complètement inutile. Souvent le client n’est pas seul, il est accompagné d’autres clients qui vont le protéger. Et c’est la prostituée qui sera blâmée pour n’avoir pas été assez intelligente pour gérer la violence quand elle survient. Une des choses que l’industrie du sexe dit à ces femmes, qui est une des choses les plus blessantes que l’on puisse dire, c’est qu’elles ne sont pas assez fortes pour gérer…

S : Pas assez « professionnelles » ?

RM : Je pense qu’on peut comparer ça à la violence domestique. Dans la violence domestique, nous savons que la plupart des hommes qui violentent leurs partenaires peuvent paraître normaux pendant des mois voire des années parce qu’ils ne sont pas violents avec d’autres personnes et se comportent normalement la plupart du temps. C’est ce qui se passe aussi dans la prostitution : beaucoup d’hommes qui sont violents avec les prostituées ne le sont pas avec les personnes non prostituées. Et beaucoup d’hommes qui sont violents avec elles ne voient pas ça comme de la violence parce qu’ils considèrent que la vraie violence ne peut concerner que des personnes non prostituées. C’est abject mais dans la prostitution, on paye pour la violence.

S : L’industrie du sexe dit que le principal problème pour les femmes prostituées est celui de leur stigmatisation par la société ; selon eux, si ce stigma disparaissait, la situation des prostituées serait considérablement améliorée. Pensez-vous que cette stigmatisation est vraiment le plus grand problème des femmes prostituées ?

RM : Non, et je ne crois pas à cette stigmatisation de toute façon, c’est encore un autre concept inventé par l’industrie du sexe pour empêcher ces femmes de chercher de l’aide ou de comprendre ce qui se passe vraiment. S’ils peuvent propager ce mythe qui affirme qu’à l’extérieur de l’industrie du sexe, tout le monde hait les prostituées, que personne ne les comprend et qu’elles sont vues comme des sous-êtres, cela signifie que les femmes prostituées qui commencent à penser : « ce n’est pas ok, je n’aime plus du tout ce job » ne vont pas essayer de sortir du milieu prostitutionnel pour se faire aider parce qu’elles vont penser : « ils vont juste me condamner ». L’industrie du sexe bénéficie de cette idée de la stigmatisation parce qu’elle maintient les femmes piégées. Et elle booste aussi la haine de soi qu’on éprouve nécessairement quand on est dans la prostitution. Ça l’alimente parce que cela confirme que tout le monde hors de l’industrie du sexe pense que les prostituées sont des femmes horribles. Cette notion de stigmatisation est une chose sur laquelle les proxénètes insistent beaucoup parce qu’elle assure la continuation du statu quo dans l’industrie du sexe.

Prétendre que tout le monde à l’extérieur de l’industrie du sexe a cette opinion négative des prostituées est un mensonge, parce qu’en fait, la majorité des gens en dehors de ce milieu ne savent pas grand chose sur la prostitution—et quand ils apprennent ce qui s’y passe, ils sont souvent choqués et concernés. Bien sûr, il y a aussi des gens qui s’en fichent complètement mais l’idée que tous les gens extérieurs à l’industrie du sexe détestent les prostituées est absurde. C’est vrai pour certaines personnes mais elles sont loin d’être la majorité. En fait, beaucoup de gens s’intéressent au sort des prostituées. Quand vous êtes dans la prostitution, vous entendez souvent : « il n’y a que les prostituées, les gens de l’industrie du sexe ou votre famille qui se soucient vraiment de vous. » Ce n’est pas vrai, ça n’a jamais été vrai. C’est juste quelque chose qu’on veut vous faire croire, et quand vous êtes une prostituée, c’est très facile de le croire. Parce qu’il vous est impossible de replacer cette affirmation dans le contexte.

S : L’industrie du sexe accuse aussi les femmes sorties de la prostitution de « putophobie » (whorephobia). Que pensez-vous de cette accusation ?

RM : Encore un mot fabriqué par le commerce du sexe. Et c’est encore un mensonge, parce que cela dépeint les abolitionnistes comme haïssant les prostituées, comme si elles n’en ont rien à faire et qu’elles ne sont contre la prostitution que par pur moralisme. C’est encore une fois une complète inversion de réalité : c’est l’industrie du sexe qui voit les prostituées comme des sous-êtres et des marchandises utilisables et jetables à volonté—et ce sont au contraire les abolitionnistes qui voient les prostituées comme des personnes pleinement humaines.

Quand les profiteurs de l’industrie du sexe utilisent ce mot « putophobie », c’est une façon très astucieuse de réduire au silence les survivantes de la prostitution, parce que si nous sommes vraiment telles qu’ils nous décrivent, ça signifie que les ex-prostituées sont dans une haine de soi profonde que cela leur fait haïr toute personne qui est ou a été prostituée. Et si nous soutenons l’abolition et le modèle nordique, nous sommes même accusées d’assassiner les autres prostituées ! C’est vraiment ridicule—parce que ce sont EUX qui assassinent des prostituées tous les jours. Et c’est une stratégie particulièrement astucieuse parce que la plupart des survivantes, aussi fortes qu’elles puissent paraître, sont souvent dans la haine de soi, et en jouant là-dessus, ils peuvent nous faire taire très efficacement : c’est très difficile pour beaucoup d’ex-prostituées de demander de l’aide, parce qu’elles sont persuadées que personne ne peut les aider hors de ce milieu. Cette accusation de putophobie  est risible mais elle est très dangereuse.

S : Puisque nous parlons de l’omerta imposée aux survivantes, pouvez-vous décrire d’autres stratégies utilisées par l’industrie du sexe pour les faire taire et discréditer leurs témoignages sur la prostitution ?

RM : Une autre stratégie est qu’ils s’efforcent d’identifier qui sont les personnes proches de vous, qui sont les membres de votre famille, et ils aiment vous faire savoir qu’ils connaissent les noms de ces personnes et qu’ils savent où elles habitent. C’est terrifiant pour les femmes qui ont été prostituées parce que nous savons qu’ils sont tout à fait capables de violence, nous savons qu’ils épient et traquent les gens et qu’ils n’ont aucun scrupule à nous tuer.

Et quand on parle des personnes attaquées par l’industrie du sexe, il y a une grande différence entre la façon dont ils traitent les survivantes et les abolitionnistes. Quand ils attaquent les abolitionnistes, cela peut être très vicieux et horrible mais ce n’est pas personnel, il n’y a pas ce sous-entendu qu’il y a pour les ex-prostituées : « vous devriez être morte ! » Parce que, quand les profiteurs de l’industrie du sexe nous parlent, ils sont furieux parce que nous sommes encore vivantes—et que nous n’oublions pas. La raison pour laquelle ils éprouvent une telle colère envers les survivantes, c’est qu’ils pensent que, pour que l’industrie du sexe puisse fonctionner efficacement, personne ne doit pouvoir se souvenir des conditions réelles de son fonctionnement–les prostituées doivent être ou tuées, ou mentalement traumatisées et ne pas pouvoir ou vouloir en parler. Les survivantes sont vues comme dangereuses par le lobby proxénète parce qu’elles se souviennent, elles risquent d’en parler aux gens, et eux veulent qu’il n’y ait aucun témoin de ce qui se passe dans la prostitution. Quand vous êtes menacée par l’industrie du sexe en tant qu’ex-prostituée, c’est plus qu’une question personnelle, vous avez vraiment l’impression qu’ils veulent vous liquider, ils pensent vraiment qu’il ne devrait pas y avoir de rescapées, que les prostituées usagées devraient juste disparaître et être remplacées par d’autres. Pour moi, c’est vraiment un génocide qui ne s’arrête jamais, mais c’est un génocide que personne ne voit…

S : Parce que c’est un génocide « au goutte à goutte » ?

RM : Parce que c’est aussi quelque chose dont les prostituées n’ont pas pu parler : il est difficile de croire qu’un génocide est en train de se produire si vous n’avez aucune trace, aucune archive. Nous avons su ce qui se passait au Cambodge parce que nous avons vu des photos, nous avons entendu les récits des survivants. On ne sait rien d’un génocide s’il y a peu de survivants et si personne n’a enregistré leurs témoignages…

S : Un autre argument de l’industrie du sexe pour discréditer les survivantes est qu’elles sont trop endommagées émotionnellement pour témoigner de façon crédible sur la prostitution, parce qu’elles sont mentalement dérangées et non fiables…

RM : Ils disent aussi : « vous avez dû travailler dans la prostitution illégale » mais cette distinction n’a aucune importance : peu importe que la prostitution soit légale ou illégale, la violence est la même, la violence est l’essence de la prostitution. Ils ne veulent pas de témoins, donc ils essaient de discréditer ma santé mentale.

Je ne veux pas accepter cette étiquette, parce qu’elle les sert. Si elle n’était pas à leur avantage, je l’accepterais probablement parce que la prostitution a un effet extrême sur la santé mentale. Mais je ne veux pas qu’ils puissent dire : « c’est juste une personne faible, elle est incapable d’assurer’’. Vous ne pouvez pas survivre à la prostitution et être psychologiquement intacte, c’est juste impossible.

S : Parlons un peu des clients. Vous évoquez le fait qu’on joue la carte de l’apitoiement quand on parle d’eux : ils sont présentés comme des hommes tristes et solitaires, trop vieux ou trop timides pour avoir un accès sexuel aux femmes. Ou comme des hommes en situation de handicap dont les limitations physiques rendent tout contact sexuel impossible. Bien sûr, le cas des femmes en situation de handicap n’est jamais évoqué. Que pensez-vous de cette description des clients ?

RM : C’est une autre arnaque de l’industrie du sexe, la vaste majorité des clients sont des hommes ordinaires, ils n’ont rien de spécial : ils viennent de la classe moyenne, des classes supérieures ou des classes populaires, ils sont jeunes ou vieux –il est impossible de détecter un client dans la rue. Et l’idée qu’un homme qui est triste et solitaire doive absolument acheter une femme est ridicule : ça fait partie de la nature humaine d’être triste et solitaire, désolée, mais arrêtez de vous prendre pour le centre du monde ! C’est aussi faire l’impasse sur le fait que la masturbation existe, et ce n’est qu’une excuse pathétique pour justifier une industrie qui détruit tellement de gens…

S : Et beaucoup de ces hommes ont une partenaire…

RM : Oui, les clients viennent de tous les milieux et la plupart ont des partenaires. Et ceux qui n’en ont pas ne sont pas nécessairement solitaires. Beaucoup d’hommes qui n’ont pas de relation ne sont pas forcément tristes et solitaires, mais cela ne les empêche pas d’avoir recours à des prostituées. Toutes les excuses du monde sont utilisées pour justifier les clients, même les plus absurdes. Et lorsqu’ils parlent des hommes en situation de handicap, c’est très insultant pour la majorité d’entre eux, parce ça revient à dire qu’ils ne peuvent avoir de rapports sexuels qu’en payant.

Personne n’a un droit au sexe, ce n’est pas un droit humain ; bien sûr, la plupart des gens veulent avoir des rapports sexuels—mais ce n’est pas un droit, c’est un souhait. Le droit au sexe n’existe pas, en particulier si ça implique d’abuser d’un autre être humain. Il n’y a aucune excuse valable pour acheter du sexe, rien de ce que l’on peut dire ne peut ça rendre excusable. Il y a toujours une autre possibilité, et à la fin, on doit le dire : « désolé, mais vous ne pouvez pas faire ça parce que c’est mal ». En fait, je connais beaucoup d’hommes qui sont dans des associations de personnes handicapées, particulièrement en Angleterre ; cette idée que les personnes handicapées, pour avoir des rapports sexuels, doivent obligatoirement abuser d’une autre catégorie de personnes les indigne. Ils trouvent ça très choquant et ils disent : «  si nous voulons du sexe, nous trouverons le moyen d’avoir du sexe—à notre façon ». Mais être étiqueté comme une catégorie qui en agresse une autre pour avoir des rapports sexuels, ils trouvent ça révoltant—–et ce qu’ils disent a du sens. C’est une des innombrables excuses inventées par le lobby proxénète pour dédouaner les clients—et ces excuses sont toutes basées sur le même argument : « les pauvres hommes ! ». Ils veulent les faire passer pour des victimes, ils veulent faire croire qu’ils sont obligés d’acheter du sexe, et qu’il n’y a pas d’autre option. Foutaises ! Personne n’a le droit d’acheter un autre humain pour avoir du sexe, il n’y aura jamais une seule bonne raison pour ça.

S : Vous dites qu’il y a une relation directe entre les clients et le porno. Pouvez-vous expliquer pourquoi le porno et la prostitution sont intimement liés pour les clients ?

RM : La plupart des clients sont de gros consommateurs de porno, et même si ce n’est pas le cas, ils le connaissent parce qu’il est omniprésent. Quand ils vont voir une prostituée, la plupart des clients vont lui demander de faire certaines choses qu’ils ont vues dans un porno. Et quand vous travaillez en club, il y a toujours du porno sur les écrans de télévision. Et beaucoup d’actrices porno sont des prostituées, il y a interconnection entre ces deux domaines. Quand elle s’adresse au public, l’industrie du sexe prétend que porno et prostitution sont distincts mais ils savent très bien qu’ils sont liés. Et ils savent très bien que le client va attendre de la prostituée qu’elle fasse tout ce qui est montré dans le porno.

Enfin, l’industrie du sexe a tendance à déplacer les femmes, donc la plupart des femmes qui ont été dans cette industrie pendant plusieurs années ont exercé plusieurs types d’activités. J’ai fait un peu de porno, j’ai été escort, j’ai fait la « girlfriend experience », j’ai fait de la prostitution de rue—on vous fait passer d’une chose à l’autre. Il n’y a pas de frontière entre porno et prostitution dans l’industrie du sexe, c’est seulement en public qu’on prétend qu’ils sont séparés. En réalité, il n’y a pas de séparation, c’est complètement immatériel, la plupart des actrices porno sont probablement passées par la prostitution, ou vice-versa… C’est très rare qu’une actrice porno n’ait aucune expérience d’autres aspects du commerce du sexe…

S : Certains hommes disent qu’ils sont de « gentils clients » et qu’ils traitent les prostituées avec respect et humanité. Que pensez-vous de ces gentils clients?

RM : Ce n’est pas vrai, c’est juste de la propagande. Il ne peut pas y avoir de gentils clients parce que, comme je l’ai dit, personne n’a le droit d’acheter du sexe. Si vous faites le choix d’acheter du sexe, vous commettez en soi un acte de violence. Même si vous vous contentez de rester assis au pied du lit à parler de vos problèmes, et même si vous ne faites rien de sexuel ou de physique avec la personne prostituée, cela ne change rien : il y a toujours une personne qui est privée de ses droits humains quand vous êtes dans cette pièce. Le seul gentil client est celui qui fait le choix de ne pas aller voir de prostituées et de ne pas être client. Si vous achetez un autre être humain, vous faites le choix de participer à une industrie qui détruit et tue des femmes tous les jours. Quand vous faites ça, vous n’êtes pas juste un individu, vous êtes une partie de cette industrie. C’est complètement malhonnête de parler de « gentils clients », c’est encore un tour de passe-passe : il s’agit de détourner le regard de ce qui est fait aux prostituées et de dire : « les pauvres clients, ils me font vraiment pitié ! ». Arrêtons d’être désolés pour eux ! Ça sera une vraie révolution quand on arrêtera de s’apitoyer sur les clients—et j’espère me réveiller un jour dans ce monde….

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