– L’entourloupe : « cacher la violence masculine institutionnalisée, qui constitue l’essentiel de l’industrie du sexe »

L’entourloupe

Par Rebecca MOTT

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Je voudrais parler de la façon dont le lobby de l’industrie du sexe arrive à rendre invisible la violence masculine structurelle qui est à la base de toutes les formes de prostitution.

Cela se fait au moyen d’une entourloupe, un art que les profiteurs de l’industrie du sexe apprennent et raffinent depuis des siècles et dans presque toutes les cultures.

Leur tour de passe-passe consiste à présenter d’une main la prostituée – mais en ne montrant au public que celle qui peut en faire le libre choix, ou que l’on présume telle. On ne montre que la prostituée adulte, en tant que soi-disant Pute Heureuse.

Mais dans l’autre main, celle que ne voit pas le public, se cache toute la violence et la haine des hommes à l’égard de la femme prostituée, toutes les tortures physiques et mentales que lui infligent ces hommes, tout ce qui la déshumanise.

Voilà le stratagème du lobby de la prostitution : maintenir résolument l’accent sur les choix individuels des quelques prostituées dites comblées, tout en cachant la condition de la majorité des personnes prostituées.

En effet, le lobby de l’industrie du sexe ne veut jamais que l’on regarde de près les véritables choix en cause dans le monde de la prostitution.

Il n’a jamais une once de clarté ou de compassion dans sa vision des choix laissés aux personnes prostituées.

D’abord, ces lobbyistes ne disent jamais mot des choix des hommes qui consomment ces personnes.

Et le lobby de l’industrie du sexe n’a aucun intérêt à fouiller les choix des profiteurs du système prostitutionnel.

Je vais parler des choix qui règnent dans le commerce du sexe. Oui mon point de vue sera personnel et plutôt partial – mais il démasquera quelques-uns des tours de passe-passe qu’a mis au point le lobby de la prostitution.

Quand on regarde les choix dont disposent la grande majorité des personnes prostituées, quelle que soit leur société, leur époque ou leur pays, on voit que les prostituées en tant que classe n’ont peu ou pas accès à des choix véritables. En réalité, la classe prostituée a été dépouillée de son humanité il y a au moins 3000 ans, et on ne la lui a jamais restituée.

Être à l’intérieur de la classe prostituée, quels que soient vos origines sociales, votre ascendance ethnique, ou les alibis culturels inventés pour justifier votre existence, c’est vivre un des modes d’esclavage de plus longue date jamais inventés par l’homme.

Cet esclavage sexuel, physique et mental est relooké et rebaptisé « divertissement pour adultes », ou « autonomisation des femmes », ou « travail du sexe ».

Une fois renommé, cet esclavage est maintenu loin des regards du public, pour qui l’on invente différents niveaux de prostitution, pour le confondre et lui cacher la violence masculine.

On a résumé de toute la triste histoire de la prostitution en inventant que si vous placez la classe prostituée derrière des portes closes et que vous dites haut et fort que ces prostituées-là sont non seulement heureuses mais qu’elles ont le pouvoir, alors il devient facile d’empêcher la population d’examiner les conditions faites à l’ensemble des femmes prostituées.

Cette stratégie n’est pas nouvelle : elle a peut-être commencé avec la prise de prisonnières pendant les guerres ou les saisies de territoire, en forçant ces femmes et ces filles à demeurer cloîtrées dans des « temples » pour utilisation sexuelle.

Elle a peut-être commencé lorsque les hommes des cavernes ont compris que des biens pouvaient être échangés en vue de violer des femmes et des filles.

Je ne sais pas comment la prostitution a débuté ou comment elle a pu devenir un comportement acceptable – tout ce que je sais, c’est que les hommes ont échangé des biens ou de l’argent pour leurs envies et leur cupidité sexuelles aussi loin que remonte l’histoire écrite, et ce n’était pas nouveau à cette époque.

Lorsque le lobby de l’industrie du sexe parle du choix des femmes prostituées, il ne discute jamais de l’ensemble de la prostitution, mais seulement des courts moments où la prostituée semble avoir du pouvoir ou être satisfaite.

En ne parlant que de ces brefs moments, ce lobby montre son vrai visage, alors qu’il maintient les prostituées dans une condition déshumanisée, hors de vue de quiconque sauf les prostitueurs et autres profiteurs de l’industrie.

En effet, le mythe de la Pute Heureuse reflète toujours l’intérêt des prostitueurs et des profiteurs de l’industrie du sexe, et jamais la sécurité et l’humanité des femmes prostituées.

L’entourloupe est ce qui amène le public à imaginer que l’industrie du sexe pourrait voir les femmes prostituées comme des êtres humains à part entière, dotées de droits humains fondamentaux, dont celui au libre consentement.

Dans les faits, le lobby de l’industrie du sexe et sa perspective de proxénètes et de prostitueurs véhiculent plutôt l’idée de la Pute Heureuse pour cacher la violence masculine institutionnalisée, qui constitue l’essentiel de l’industrie du sexe.

On en nous permet jamais de regarder l’ensemble de la vie des prostituées, on nous les invite à ne les voir que par les yeux du prostitueur, à les voir comme rien d’autre que des marchandises sexuelles sans passé, sans rêves, sans espoir, sans avenir, simplement faites pour être utilisées jusqu’à ce qu’on les rejette.

On nous empêche de regarder de trop près les pressions qui créent la prostitution.

On nous incite à fermer les yeux sur la pauvreté des femmes, fermer les yeux sur leurs antécédents de violence sexuelle, physique ou mentale, fermer les yeux sur leur coercition par des mensonges et une apparence de souci de leur sort, fermer les yeux sur la façon dont leur recrutement dans l’industrie du sexe augmente à l’occasion des guerres et des catastrophes.

Ne voir que le sourire des femmes prostituées – ignorer leur regard vide, se détourner de tout signe extérieur de blessures, passer sous silence le dressage mental auquel elles sont soumises, refuser de savoir le nombre de disparitions et de meurtres de femmes prostituées –, voilà la recette magique qui vous permet d’inventer la Pute heureuse.

Mais la Pute heureuse ne peut exister que si nous refusons d’affronter les choix du prostitueur et du profiteur de l’industrie du sexe.

Le prostitueur fait beaucoup de choix libres et détient le pouvoir ; mais ces éléments sont escamotés lorsqu’on présente le prostitueur comme une victime, incapable de contrôler ses pulsions ou, pire, contrôlé par les femmes prostituées.

Un mensonge horrible est que l’achat de sexe est un droit de la personne – bon peut-être pas de la personne, mais de l’Homme.

Ces arguments sont présentés le plus sérieusement du monde, en affirmant que les hommes vont en quelque sorte devenir fous, ou très violents envers les femmes et les filles non prostituées, ou même peut-être mourir s’ils ne peuvent pas consommer de femmes prostituées quand et où ils le veulent.

Désolée de vous détromper, mais les prostitueurs continueront à très bien se porter même si on leur refuse l’accès à des femmes prostituées – ils pourraient même découvrir l’empathie, la compassion, et le sens d’une pleine humanité.

Non, ils ne verront pas leur pénis virer au vert et tomber au sol.

Je sais que les prostitueurs savent comment se masturber, puisqu’ils utilisaient les prostituées pour se masturber en elles. Ils n’ont donc qu’à le faire tout seuls et cesser de s’accaparer les droits humains des personnes prostituées.

Le lobby de l’industrie du sexe va parler des prostitueurs en jouant la carte de la pitié – une pitié à laquelle n’ont jamais droit les femmes prostituées.

Ils vont présenter les prostitueurs comme trop isolés, trop moches pour obtenir une vraie relation, ils vont utiliser les hommes handicapés contre les prostituées, prétendre que la prostitution peut servir d’éducation sexuelle.

Le lobby de l’industrie du sexe va prétendre que les prostitueurs violents sont rares et faciles à repérer.

Ce grossier mensonge démontre la trahison totale de la classe prostituée par le lobby de l’industrie du sexe.

Ces gens prétendent, sans la moindre preuve ou indication concrète, que les prostitueurs violents sont faciles à écarter, si l’on donne simplement aux femmes prostituées assez de temps et d’espace pour les examiner.

Non seulement cette assertion est-elle fausse, mais c’est un mensonge terrible qui donne à la prostituée un sentiment factice de sécurité.

L’immense majorité des prostitueurs agresseurs arrivent à paraître normaux et non violents jusqu’au moment où ils décident de violer, de torturer ou de tuer une prostituée.

J’ai connu plusieurs prostitueurs agresseurs, et la plupart d’entre eux ne montraient aucun signe extérieur de leur violence et de leur haine des femmes.

Beaucoup de prostitueurs agresseurs se comportent comme des gentlemen et manifestent en public ce qui apparaît comme du respect.

Mais la violence surgit rapidement ; dans la prostitution intérieure, elle a lieu à l’abri des regards du public – et elle peut être escamotée par les profiteurs de l’industrie du sexe.

Même quand la violence masculine est visible, elle est minimisée, ou on en attribue le blâme à la femme prostituée.

Beaucoup de gens croient encore qu’il est impossible de violer la prostituée – elle se dérobe simplement à son rôle de marchandise sexuelle.

La violence faite aux femmes prostituées est qualifiée de divertissement, de jeux, de « risques du métier » ; elle n’est jamais reconnue comme un crime grave et planifié.

En matière de choix, nous devons dire à tous les prostitueurs que ce sont eux qui disposent du libre choix, pas les femmes prostituées.

Dites à tous les prostitueurs que personne n’a le droit d’acheter un autre être humain pour satisfaire ses envies et sa cupidité sexuelles.

Dites à tous les prostitueurs que leur choix d’acheter des personnes prostituées les associe à une institution qui torture, tue et soumet à un lavage de cerveau les personnes prostituées à grande échelle, l’échelle d’un génocide quotidien.

Dites à tous les prostitueurs que s’ils souhaitent réintégrer l’espèce humaine, ils doivent choisir de ne jamais plus acheter un être humain et d’apprendre à écouter les personnes prostituées et leur douleur.

Enfin, le plus difficile pour moi, en tant que femme sortie de la prostitution, c’est d’aborder les choix des profiteurs de l’industrie du sexe.

Il est difficile pour moi de voir ces profiteurs sans ressentir une crainte profonde, sans vouloir exprimer de la haine.

Mais je refuse de m’abaisser à leur niveau, je refuse désormais de laisser les profiteurs de l’industrie du sexe me contrôler, moi ou d’autres personnes ayant quitté l’industrie.

En essayant de tenir tête directement aux profiteurs de l’industrie du sexe, moi et d’autres survivantes retrouvons notre véritable humanité – et découvrons notre puissance intérieure.

Il est très difficile de regarder en face le profiteur de l’industrie du sexe, quand vous avez été leur marchandise sexuelle. Il est difficile de savoir que quelqu’un peut demeurer un être humain et choisir consciemment de gagner beaucoup d’argent en vendant d’autres personnes comme des marchandises sexuelles.

Difficile de voir à quel point la prostitution est impersonnelle – comment les profiteurs de l’industrie du sexe ne voient pas l’individu dans la prostituée, mais seulement l’utilisation qu’ils peuvent faire de la marchandise sexuelle, le montant qu’ils peuvent tirer de chaque prostituée, et, plus tard, la façon de se débarrasser de la marchandise prostituée.

Voir et savoir cela, quand vous étiez cette marchandise sexuelle, c’est connaître un désespoir qui ne peut être réparé jusqu’à ce qu’existe la justice véritable que sera l’abolition de tout le commerce du sexe.

Ceux qui profitent du commerce du sexe n’ont pas de cœur : leur seul souci est l’argent et leur image.

Voilà pourquoi la plupart d’entre eux ne se disent pas proxénètes ou maquerelles : ils et elles choisissent le langage aseptisé qui fait d’eux des « gestionnaires », des « travailleurs du sexe », des « entrepreneurs » – espérant dissimuler ainsi leur haine froide et leur violence.

Face au mouvement du « travail du sexe », nous devons savoir qu’il est mené par les profiteurs de l’industrie du sexe et qu’il parle leur langue.

Renommer la prostitution « travail du sexe » est toujours dans l’intérêt de ces profiteurs, car cela donne à la prostitution une allure normale et inoffensive.

Il m’est très difficile, en tant que femme sortie de la prostitution, de voir l’être humain dans le profiteur de l’industrie du sexe.

J’espère seulement, en dépit de tout cela, voir certains proxénètes ou maquerelles acquérir un cœur ou trouver le chemin de l’empathie.

Il faudra pour cela qu’ils comprennent qu’ils et elles sont coupables d’un crime, en participent à la torture, au viol et au meurtre à grande échelle de la classe prostituée.

Ils et elles doivent découvrir qu’ils ont sur les mains le sang de la classe prostituée.

Ils et elles doivent affronter et entendre la douleur, le désespoir et l’agonie de celles dont ils choisissent de faire des marchandises sexuelles.

Ce n’est qu’à ce prix qu’il leur sera possible de commencer à réintégrer l’espèce humaine.

Je ne vois rien de tel se produire – alors je me bats pour l’abolition de la prostitution et la sanction des profiteurs de l’industrie du sexe.

texte original : http://rebeccamott.net/2015/05/11/slight-of-hand/

Tous droits réservés ©Rebecca Mott, 2015

Traduction : TRADFEM

Copyright : Rebecca Mott, mai 2015.

Original : http://rebeccamott.net/2015/05/11/slight-of-hand/

Traduction : TRADFEM

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