– « Cessez de penser en maquereau » par Rebecca Mott

« Cessez de penser en maquereau »

par Rebecca Mott

Publié le 3 février 2014 par rmott62

Une bonne partie sinon la majorité des opposants à l’abolitionnisme des femmes (et des hommes) ayant quitté la prostitution semblent avoir pour cadre la pensée du maquereau.

Cette pensée place et maintient toutes les prostituées dans un statut sous-humain, indigne de droits de la personne.

C’est un cadre qui souhaite voir la prostitution repoussée derrière des portes closes, pour qu’aucune violence ne soit vue ou prise en compte.

Il emprunte un discours qui peut sembler de gauche ou même féministe – mais qui demeure toujours celui de l’esclavagiste.

C’est un discours qui mime le droit du travail, un discours familialiste – en somme, un discours de mensonges et de contrôle.

Être une femme sortie de la prostitution et devenue abolitionniste signifie connaître de l’intérieur la langue de serpent de ces maquereaux-logues (pimp-thinkers).

C’est connaître leur haine froide, leur conviction absolue qu’aucune prostituée n’est vraiment et entièrement humaine, c’est savoir qu’ils ragent que vous soyez encore en vie.

Les maquereaux-logues ne menacent pas ouvertement les femmes sorties de la prostitution – ils n’ont pas besoin de le faire: ils savent comment déclencher en nous des réflexes qui nous poussent du côté de la mort.

Tous les maquereaux-logues connaissent et utilisent les mots qui servent à nous contrôler, à nous faire taire.

Ils peuvent jouer la carte du ridicule, ils peuvent laisser entendre que nous fabulons, que nous sommes trop endommagées pour connaître la vérité.

Ils peuvent recourir à des phrases mielleuses pour donner l’impression de se soucier de notre bien-être mental – tout en attaquant sauvagement tout ce que nous disons ou écrivons.

Ce discours est destiné à un usage public et peut sembler anodin.

En public, la plupart des femmes sorties de la prostitution ne reçoivent pas de menaces de viol ou de meurtre – les maquereaux-logues ne sont pas aussi stupides et sont très patients dans leur façon de torturer mentalement les femmes qui ont échappé à l’industrie.

Tous les maquereaux-logues connaissent et utilisent sans cesse les mots qui renvoient les femmes à l’enfer personnel qu’elles ont vécu avant d’échapper à la prostitution.

Je suis rarement sujette à des menaces de mort ou de viol – mais je reçois des tonnes de messages qui me donnent envie de me suicider ou de me faire du mal.

Il y a le discours, constamment réitéré, selon lequel la prostitution pratiquée à l’intérieur n’est pas une véritable violence, qu’elle est tellement plus sûre que de faire le trottoir.

Les maquereaux-logues savent que c’est un mensonge ignoble, mais ils n’en ont cure, du moment que l’on ne touche pas au statu quo de l’industrie du sexe – et puis, la prostitution intérieure est bien plus lucrative.

Il n’y a aucune compassion ou intérêt pour le bien-être de la classe prostituée dans le fait de repousser la prostitution à l’intérieur – en effet, il est reconnu que la plupart des violences faites aux prostituées ont lieu derrière des portes closes.

Si ce n’est pas vrai, comment expliquer que la grande majorité des meurtres connus des personnes prostituées ont lieu à l’intérieur?

Si ce n’est pas vrai, comment expliquer que la majorité des femmes sorties de l’industrie témoignent aujourd’hui que la violence était chose courante lorsqu’elles se retrouvaient seules dans une pièce avec un ou des prostitueurs, et que leurs soi-disant protecteurs n’en avaient cure.

Si ce n’est pas vrai, pourquoi la plupart des profiteurs de l’industrie du sexe préconisent-ils la prostitution intérieure? Ils savent que, loin des yeux et des critères de la société, ils peuvent accommoder tous les actes de sadisme, qui rapportent des bénéfices énormes.

La réalité de la prostitution intérieure est de savoir que vous êtes complètement seule – et que personne dans l’industrie du sexe ne se soucie que vous soyez morte ou vivante. La seule chose qu’ils tiennent à contrôler est ce que le public pourrait apprendre de vos conditions d’existence.

Tous les maquereaux-logues sont partisans de la prostitution intérieure, parce qu’elle rend invisibles les horreurs perpétrées froidement qui sont l’ordinaire de la prostitution.

La prostitution intérieure rend invisible le fait que les prostitueurs posent tous le choix de faire des prostituées des esclaves en les achetant.

Elle fait d’elles des esclaves en créant un discours de libre choix et de droit au travail: le discours de l’esclave face au maître.

Tout le discours sur la prostitution intérieure est presque entièrement faussé par ce mensonge du choix ou, devrais-je dire, par le déplacement délibéré de qui exerce ce choix.

Tous les prostitueurs font le choix d’acheter un autre être humain par avarice sexuelle et, de ce fait, posent le choix de commettre un acte de violence.

Pour rendre ce fait invisible, celui de la violence du prostitueur du simple fait d’acheter une personne prostituée, le maquereau-logue doit tisser une toile d’araignée d’une foule de raisons pour lesquelles les prostituées «choisissent» la prostitution intérieure.

Ces raisons se limitent habituellement au seul moment où la femme prostituée est dans la chambre avec un prostitueur «correct» – tout le reste est escamoté.

On ne parle pas de son passé, du nombre de prostitueurs qui l’ont consommée, de la façon dont elle a appris à occulter ce qu’elle sait de la violence routinière, du fait que plus souvent qu’autrement, les prostitueurs ont envie de la violer.

On ne parle pas des pressions exercées sur elle pour se prêter à des actes sexuels qui la blessent et qu’elle accepte pour tenter d’obtenir un montant raisonnable, pour ne pas être punie par les profiteurs de l’industrie, pour satisfaire le fantasme porno d’un prostitueur.

La prostitution intérieure ne sera jamais rendue sûre – pour le bénéfice de tous ces gens, elle va simplement fournir au prostitueur une esclave sexuelle qui n’a aucun droit au consentement et qui exécutera n’importe quel fantasme pornographique qu’il réclame – à la seule fin des profits de l’industrie du sexe.

Cela est si difficile à écrire – mais il reste tellement de choses à écrire.

Original : « Don’t be a pimp-thinker » – http://rmott62.wordpress.com/2014/02/03/dont-be-a-pimp-thinker/

Copyright: Rebecca Mott, 2014. 

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