– Appel du LOBBY EUROPÉEN DES FEMMES à Amnesty International

Appel du LEF à Amnesty International : Protégez les droits humains de L’ENSEMBLE des femmes et des filles pour construire une société fondée sur l’égalité, la justice et le respect

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Publié le 5 août 2015

« On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur. Il existe toujours. Mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s’appelle prostitution. »  Victor Hugo, 1862.

(Bruxelles, le 5 août 2015) Cette semaine, des délégué.e.s d’Amnesty International se réuniront pour discuter, entre autres questions, d’une politique de «travail du sexe» qui appelle à la dépénalisation du «travail du sexe». Le Lobby européen des femmes (LEF) est profondément préoccupé par ce positionnement d’Amnesty International, dont nous pensons qu’il aura un impact négatif sur la vie non seulement des personnes actuellement impliquées dans la prostitution (qu’elles aient été victimes de la traite ou non), mais aussi sur la vie de toutes les femmes et les filles et sur la réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Pourtant, il est clair que Amnesty International a – de concert avec des organisations de défense des droits des femmes ainsi que de façon autonome – beaucoup travaillé à la promotion des droits des femmes et à l’intégration des droits des femmes au programme des droits de la personne. Le LEF et ses membres ont soutenu et collaboré avec Amnesty International, ses sections nationales et son bureau des institutions européennes au cours des dernières années. Il l’a fait dans le contexte de plusieurs campagnes relatives aux droits des femmes telles que la violence contre les femmes, la santé sexuelle et reproductive et les droits des femmes, et les mutilations génitales féminines. Cependant, dans la nouvelle position d’Amnesty International sur le «travail du sexe», nous ne voyons aucune perspective explicite sur les droits des femmes, outre leur énoncé que «les femmes représentent la majorité des travailleurs du sexe à l’échelle mondiale». Le facteur de la demande de la prostitution est à peine pris en compte, alors que cette demande est en grande majorité le fait d’hommes, ce qui constitue un indicateur important de la dynamique sexospécifique du système de prostitution. Cette réalité devrait donner un aperçu clair sur les liens entre le système de la prostitution et la société dans son ensemble, où les inégalités structurelles entre les femmes et les hommes sont malheureusement encore la norme.

Donc nous ne comprenons pas pourquoi la politique proposée par Amnesty International n’aborde pas la question de la prostitution dans le cadre d’un système plus large où les droits humains des femmes et des filles continuent d’être systématiquement violés, où sexualisation et pornification jouent un rôle dans la transmission d’images et de stéréotypes négatifs et dans la normalisation du droit des hommes au corps des femmes. En neutralisant les dynamiques de pouvoir sexospécifique en jeu dans le système de la prostitution, Amnesty International met en danger sa vision universelle des droits de l’homme.

Il est clair qu’il existe un consensus mondial sur la dépénalisation les personnes impliquées dans la vente de leurs actes sexuels. Nous appuyons cette vision très fortement, et soutenons les organisations et coalitions qui luttent pour faire abolir les lois nationales criminalisant les personnes prostituées, comme en France, en Irlande ou au Royaume-Uni. Mais une dépénalisation du «travail du sexe» va au-delà de la promotion des droits humains des personnes : elle vise plutôt à légitimer tout un système qui implique de nombreux acteurs, y compris des acheteurs de sexe, des proxénètes et des trafiquants qui ne se soucient pas de droits humains. Amnesty international va-t-elle voter une politique qui considère que la dépénalisation des proxénètes et des entremetteurs appuiera efficacement les droits humains des personnes prostituées? Ne jouons pas de naïveté concernant la réalité de l’industrie du sexe; ayons plutôt le courage nécessaire pour un regard critique sur sa dynamique de pouvoir, son fonctionnement et ses bénéfices, ainsi que sur la façon dont elle favorise la traite.

Nous croyons fermement que le système de la prostitution est au cœur du système actuel néolibéral, patriarcal et néocolonial et qu’il joue un rôle clé dans sa perpétuation. Nous le savons parce que la grande majorité des personnes prostituées sont des femmes, issues de groupes discriminés, y compris les personnes transgenres, de communautés autochtones, de communautés des basses castes, de pays plus pauvres … et parce que ces personnes sont de plus en plus jeunes. Cela n’arrive pas par hasard : le système de la prostitution exploite au maximum les diverses formes d’inégalité et de discrimination. Et il est perpétué par une demande constituée de ceux qui disposent du pouvoir et des ressources – principalement des hommes. Tant que nous ne transformerons pas nos sociétés et nos mentalités (y compris par la législation), nous allons continuer à voir les personnes plus vulnérables utilisées par un système basé sur le profit. Dépénaliser tout un système qui bénéficie d’inégalités ne renforcera pas les droits humains des personnes aux prises avec ce système. Au contraire, cela renforcera l’impunité des bénéficiaires de ces inégalités et injustices.

Amnesty International a pour mission de « faire campagne pour un monde où chacun peut se prévaloir de ses droits » : nous aimerions y voir une vision plus inclusive des droits de l’homme comme projet collectif de nos sociétés. Nous aimerions voir une perspective plus soucieuse des droits des femmes dans le document d’Amnesty International, en particulier dans un contexte où les droits des femmes font l’objet d’attaques à tous les échelons, et où les instruments actuels des droits de la personne ont besoin d’un soutien renforcé.

Du point de vue des organisations des droits des femmes, la possibilité d’une politique mondiale d’Amnesty International prônant la dépénalisation de l’industrie du sexe serait un véritable recul, une mesure qui l’éloignerait significativement de la reconnaissance des droits des femmes comme partie intégrante de la gamme des droits de la personne. Nous exhortons les délégué.e.s d’Amnesty International à ne pas appuyer cette mesure, à collaborer plus étroitement avec les organisations de défense des droits des femmes, afin de recueillir plus d’éléments probants, notamment auprès des organisations de première ligne qui travaillent avec les personnes dans la prostitution, et à en écouter les survivantes.

Pour en savoir plus sur la campagne du LEF «Ensemble pour une Europe libérée de la prostitution» : http://womenlobby.org/spip.php?rubrique187&lang=fr

Lire «18 mythes sur la prostitution», qui regroupe des faits et des chiffres comparant la situation en Suède et aux Pays-Bas (téléchargeable à partir de la page http://womenlobby.org/spip.php?article6358&lang=en)

Version originale de ce texte : http://womenlobby.org/spip.php?article7276&lang=en

Version française : Martin Dufresne

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