– « Les femmes prostituées ne seront pas protégées par le projet d’Amnesty International »

Les femmes qui sont dans la prostitution ne seront pas protégées par le projet d’Amnesty

par Julie Bindel

Mardi 4 août 2015, The Guardian

CLlge3cWwAAY0Y-

Les propositions déficientes de dépénalisation avancées par Amnesty auront plutôt pour effet de protéger ceux qui tirent profit de la vente de femmes aux prises avec le commerce du sexe.

«Les sévices évidents infligés aux femmes dans cette industrie abjecte sont chose connue. Comment se fait-il qu’Amnesty, supposé champion des personnes opprimées, ne parvienne pas à s’en rendre compte? »

Pour la majorité des gens, la controverse entourant Amnesty International et son projet de politique sur la prostitution[1] est non existante. Ceci pour la simple raison que la plupart des gens prennent pour acquis que la décriminalisation signifie simplement que l’on cesse d’arrêter les femmes. Quand Amnesty prétend que la décriminalisation des travailleurs du sexe aura pour effet de protéger leurs droits humains, l’organisation prend soin de ne pas préciser que cette levée de sanctions serait applicable à tous ceux dont l’activité est associée au commerce du sexe: les proxénètes, les propriétaires de maisons closes, pornographes, et d’autres profiteurs de la vente de femmes.

Un certain nombre de femmes sorties de l’industrie du sexe ont parlé de comment elles ont réussi à survivre pendant qu’elles y étaient encore, notamment en se disant et en disant aux autres que c’était pour elles un choix libre et gratifiant que de vendre leur corps.

Quand j’ai divulgué dans un quotidien national[2] le projet d’Amnesty de faire campagne sur la dépénalisation de l’ensemble du commerce du sexe, je l’ai fait en sachant que le mouvement féministe menait ce combat depuis quelques années avec la haute direction d’Amnesty. L’organisation connaissait des pressions internes et externes pour inscrire à son programme les droits humains des femmes. Cet objectif a été partiellement atteint quand Amnesty a inauguré sa stratégie concernant les violences faites aux femmes[3], mais la prostitution n’en a jamais fait partie. Tant qu’ Amnesty condamnait l’exploitation sexuelle des enfants et la traite internationale des femmes vers l’industrie du sexe, elle n’avait pas de problèmes à fermer les yeux sur le reste des violences énormes, sanctionnés par l’État, à l’encontre de femmes adultes.

La dénonciatrice qui m’a approchée avec le document d’orientation d’Amnesty[4] m’a dit qu’elle et d’autres femmes dans l’organisation n’avaient pas réussi à convaincre la majorité de leurs collègues masculins qu’une décriminalisation générale allait nuire plus aux femmes dans la prostitution qu’elle ne leur viendrait en aide. Après mon reportage, et une levée de boucliers de la part de survivantes de la prostitution et de féministes, Amnesty a répondu en promettant de consulter correctement les parties intéressées avant de décider de la politique appropriée. Cet exercice de consultation a été réalisé par un universitaire qui est un partisan reconnu du camp pro-décriminalisation. Aucun groupe de survivantes ou autre organisation abolitionniste critique de l’industrie du sexe n’a été consulté. Le résultat, c’est-à-dire le nouveau projet de politique, était bien sûr prévisible.

Le droit pour les hommes d’acheter du sexe semble être absolu, aux yeux d’Amnesty International.

Amnesty a seulement publié un bref résumé de cette recherche, en insistant sur les comptes rendus de quelques travailleurs du sexe, notamment d’Oslo, qui se sont plaints de la brutalité policière. Tou.te.s les opposant.e.s à la politique d’Amnesty s’opposent également à la brutalité policière contre qui que ce soit. Amnesty a été créée pour protéger les personnes contre cet abus de pouvoir.

Le projet de politique d’AI cite la Nouvelle-Zélande comme un paradis de la prostitution égalitaire, mais s’il faut en croire un rapport de ce gouvernement lui-même, la réalité est toute autre. Des hauts fonctionnaires des forces de l’ordre ont reconnu que le contrôle de l’entrisme du crime organisé dans les bordels légaux est «inégale» et que la régulation des bordels est «souvent lamentable». Un enquêteur a noté qu’en raison de la décriminalisation, la police n’était pas tenue par la loi d’enquêter sur ce qui s’y passait et que le crime organisé infiltrait l’industrie du sexe hors rue. Les sévices évidents infligés aux femmes dans cette industrie abjecte sont chose renseignée et connue. Comment se fait-il qu’Amnesty, supposé champion des personnes opprimées, ne parvienne pas à s’en rendre compte ?

Certains des partisans de la position d’Amnesty soutiennent que la criminalisation des acheteurs de sexe compromettra les personnes qui en vendent[5]. Mais il n’existe aucune preuve crédible suggérant que la criminalisation des acheteurs de sexe en Suède et ailleurs a donné lieu à plus de danger pour les femmes qui travaillent dans la prostitution.

C’est plutôt le droit des hommes à acheter du sexe qui semble primordial, aux yeux d’Amnesty. Par exemple, dans le document divulgué en 2014, l’organisation affirme ce qui suit : «Le désir et l’activité sexuels sont un besoin humain fondamental. Le fait de criminaliser ceux qui sont incapables ou indésireux de répondre à ce besoin par des moyens plus traditionnellement reconnus et qui, donc, achètent du sexe, peut constituer une violation du droit à la vie privée et saper les droits à la liberté d’expression et de la santé.» Si Amnesty reste fidèle à ses principes fondateurs, elle devrait concentrer ses efforts sur les personnes dont les droits humains sont violés – dans le présent cas, les femmes aux prises avec le commerce du sexe – par opposition à ceux qui, comme les acheteurs de sexe et les proxénètes, considèrent que violer d’autres gens constitue pour eux un droit de la personne.

Version originale : http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/aug/04/sex-workers-amnesty-international-prostitution-decriminalisation

[1] http://www.theguardian.com/society/2015/jul/28/actors-streep-winslet-thompson-dunham-amnesty-decriminalisation-sex-trade

[2] http://www.dailymail.co.uk/news/article-2545003/Amnesty-calls-legal-prostitution-Charity-says-laws-ban-people-buying-selling-sex-breach-human-rights.html

[3] https://www.amnesty.ie/sites/default/files/report/2010/04/Justice%20and%20Accountability%20-%20Stop%20Violence%20Against%20Women.pdf

[4] http://www.scribd.com/doc/202126121/Amnesty-Prostitution-Policy-document

[5] http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/aug/03/prostitution-sex-workers-amnesty-meryl-streep-lena-dunham

TRADUCTION : TRADFEM

Publicités