– PROSTITUTION LÉGALISÉE EN AUSTRALIE : L’ENVERS DU DÉCOR.

PROSTITUTION LÉGALISÉE EN AUSTRALIE : L’ENVERS DU DÉCOR.

Interview de SIMONE WATSON

Par SPORENDA

Simone Watson est une survivante de la prostitution et présidente de NORMAC (Nordic Model in Australia Coalition) http://normac.org.au/

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S : Vous avez « travaillé » dans des salons de massages légaux et illégaux. Pouvez-vous décrire ces endroits et est-ce qu’il y a des différences entre ces deux types de prostitution pour les femmes prostituées ?

SW : J’ai travaillé dans la prostitution décriminalisée, légale et illégale en Australie. La prostitution était légale dans les bordels mais illégale dans les salons de massage. Donc quand j’ai travaillé dans des salons de massage, c’était techniquement illégal mais c’est là où j’ai eu les clients soi-disant VIP, les politiciens, les athlètes, les hommes d’affaires. Le salon de massage était dans un appartement de luxe au dernier étage dans le centre de Melbourne. Nous avions des caméras de sécurité, nous n’étions pas obligées de défiler en sous-vêtements, on avait des appartements séparés et on nous appelait par interphone quand le ou la proxénète décidait que nous étions ce que voulait un client. Il n’y avait aucune des dégradations habituelles dans ce genre d’endroit, et c’était censé être un environnement protégé.

On m’appelait pour m’occuper de ce client, et nous devions leur faire un massage, on nous disait que c’était comme d’être infirmière dans un hôpital : comme de laver un malade, vous devez toucher leur corps, parfois ils ont une érection—et certaines choses s’ensuivent C’est comme ça qu’ils présentaient les choses pour les rendre acceptables–mais j’ai dû commencer à utiliser des médicaments dès le premier jour pour être capable de faire ça. Le fait que c’était dans un bordel de luxe, que nous n’avions pas à défiler devant les clients en petite tenue et que nous n’étions pas dégradées ne changeait rien. Même dans ces circonstances, pour pouvoir « faire » ces six clients qui étaient des hommes horribles, j’ai eu besoin de prendre des médicaments dès le départ.

A l’autre endroit où j’ai  travaillé  après celui-ci, tenir un bordel était légal, mais c’était la même chose, sauf qu’on nous faisait parader dans des robes coûteuses devant les clients. Et ça leur était égal qu’on se drogue pour travailler : pourvu que nous n’ayons pas l’air de junkies ravagées, ils s’en fichaient. Nous devions avoir l’air heureuses, nous devions sourire mais il n’y avait pas une seule femme dans ce bordel qui ne prenait pas de médicaments pour pouvoir tenir.

S : Les personnes prostituées avec qui j’ai parlé qui travaillaient  dans un salon de massage m’ont dit que ces endroits ont tous les aspects sordides et dangereux de la prostitution de rue, plus un : ça maximise le contrôle des proxénètes sur les prostituées. Quelles sont les différentes façons dont les proxénètes surveillent et contrôlent les prostituées—en plus des drogues ?

SW : On vous dit de la fermer. Dans le premier bordel où j’ai exercé, on nous appelait « cervelles de mouton ». On nous disait aussi qu’on serait expulsées du bordel si la police apprenait que nous avions des relations sexuelles avec un client—même si c’était légal. On était perplexes, on n’y comprenait rien : les clients venaient dans ce bordel pour le sexe, il y avait des préservatifs pour le sexe, mais si les proxénètes pensaient que vous révéliez à quiconque que vous aviez des relations sexuelles avec les clients, ils vous tombaient dessus.

Dans mon premier job dans un bordel, j’ai commencé à penser : « je ne peux plus faire ça, je n’en peux plus, je commence à haïr tous les hommes que je rencontre, même en dehors du bordel ». Je voulais partir et je pensais que je pouvais partir, donc je suis partie. Et c’était un bordel légal.

Deux semaines plus tard, je marchais dans la rue d’une autre banlieue loin du bordel, quand deux hommes qui faisaient deux fois ma taille—1 mètre 95, des colosses—ont traversé la rue en courant vers moi. J’ai pensé qu’ils couraient après quelqu’un d’autre mais ils sont venus jusqu’à moi, m’ont brandi leurs poings sous le nez et m’ont dit : « tu dois retourner travailler »–et ils m’ont laissée là. Donc ils m’ont intimidée physiquement pour le compte de ce bordel de luxe fréquenté par des politiciens, où nous étions censées être en sécurité et libres de partir quand nous voulions—mais c’est du pipeau. Ils m’ont dit que je devais retourner travailler, ou ils m’exploseraient.

S : Autant pour la notion que les femmes qui travaillent dans ces bordels sont libres de partir quand elles veulent…

SW : J’ai eu de la chance d’avoir assez d’argent pour pouvoir partir pour une banlieue différente où ils ne pouvaient pas me trouver. C’est ça, la prostitution : en fait, ce n’est pas parce que j’étais si merveilleuse qu’ils me voulaient dans ce travail—parce qu’on est toutes jetables dans la prostitution. C’est parce que les proxénètes sont des psychopathes, et ils n’aiment pas ça quand vous décidez par vous-même. Ce proxénète a pris la peine d’embaucher ces deux colosses,  de me pister dans une ville immense, de me retrouver et de me menacer. Même si tous les jours, il y a une nouvelle fille qui entre au bordel à cause de la pauvreté, ce que cette femme mac n’a pas aimé, c’est que j’ai pris la décision de partir. C’était vraiment effrayant. On était traitées comme des moutons, comme des kleenex, et on nous disait qu’on pouvait partir et qu’on serait ok, mais quand je suis partie, ils m’ont pourchassée et ont essayé de me faire du mal.

S : Donc la principale façon de contrôler les prostituées dans ces endroits, c’est par les menaces et la violence ?

SW : Oui, absolument. Ca, et ils jouent constamment sur nos insécurités.

S : Est-ce qu’il y avait des « panic buttons » où vous avez « travaillé ? Dans certains bordels, il y a des « panic buttons », afin que la femme prostituée puisse alerter si le client devient violent.

SW : Nous n’avions pas de « panic button », on pouvait juste ouvrir la porte et sortir.

S : Est-ce qu’il vous ont dit ce que vous deviez faire au cas où un client devenait violent ? Est-ce qu’il y avait des procédures à suivre, des recommandations, si une telle situation se produisait ?

SW : Non, on ne m’a pas donné d’instructions sur comment gérer les hommes violents, il était simplement entendu que vous pouviez sortir et appeler à l’aide.

S : Mais sortir n’est pas toujours possible si l’homme est plus fort que vous…

SW : Mais ça n’est pas arrivé, personne ne sort de la chambre, vous n’appelez pas à l’aide parce que vous êtes là pour faire votre travail et si vous appelez, il y a quelqu’un qui ne sera pas content. Dans mon expérience, les femmes qui ont appelé à l’aide ont perdu leur travail.

S : C’était : « si un client devient violent, c’est votre faute, parce que vous ne l’avez pas satisfait, vous ne lui avez pas donné ce qu’il voulait » ?

SW : Absolument, c’est toujours votre faute. Même si vous voyez ça comme un business, si vous êtes un patron intelligent, vous cherchez à veiller sur vos employés—dans une certaine mesure, non ? Même si vous vous fichez d’eux complètement, vous voulez qu’ils aient l’air heureux pour les clients. Mais on n’avait même pas ça : si vous vous trouvez dans une situation où vous devez fuir la chambre et sortir en courant, ils se débarrassent de vous—et là, c’était dans la prostitution complètement décriminalisée.

S : Est-il vrai que, contrairement à ce que l’on peut faire dans la rue, il est presque impossible de refuser des pratiques sexuelles douloureuses/dangereuses quand vous travaillez dans un salon de massage—parce que les clients acceptent de payer un supplément pour ça, que les proxénètes veulent cet argent et ne vont pas dire non ? Et est-ce que la règle « pas de rapports sexuels sans préservatif » est vraiment appliquée ?

SW : On ne peut pas refuser–ou rarement. Ils vous disent que vous pouvez refuser, mais vous ne pouvez pas refuser. Certains hommes vont utiliser un préservatif s’ils vous pénètrent parce qu’ils ne veulent pas attraper une MST, mais ça leur est égal d’éjaculer sur vous ou de vous passer une MST. Les proxénètes encouragent l’utilisation de préservatifs, ils vous encouragent à dire au client quelles sont les choses que vous n’aimez pas et que vous ne voulez pas faire, mais quand vous vous trouvez dans cette situation, vous faites ce que vous demande le client, ou vous êtes renvoyée du bordel, ils vous virent.

J’ai eu moi-même des expériences, et je connais des femmes qui ont protesté et qui ont été virées. Et je ne sais pas où se trouvent plusieurs de ces femmes maintenant. J’en connais au moins deux qui sont mortes—et elles étaient dans la prostitution légale.

Et de nouveau au sujet de l’usage de drogues : nous n’avions pas l’autorisation d’utiliser quelque médicament que ce soit pour rendre les choses plus faciles ou plus secures pour nous–mais nous étions toutes sous médicaments ou sous drogues. Il fallait juste ne pas avoir l’air à l’Ouest et bien sûr sourire tout le temps. Ils nous donnaient du gel lubrifiant et encourageaient l’usage de préservatifs mais beaucoup d’hommes qui viennent dans ces endroits préfèrent avoir des relations sexuelles sans préservatif. Alors vous faites ce que veut le client, et si vous ouvrez la porte et dites : « je ne veux pas faire ça », les proxénètes vous expulsent. Et vous n’aurez pas plusieurs avertissements. Donc je n’ai pas ouvert la porte ; la seule fois où j’ai ouvert la porte, c’est quand je suis partie et je leur ai dit que je ne reviendrai pas. Et ensuite, j’ai été menacée dans la rue.

S : Donc les clients sont d’accord pour payer un supplément pour des rapports sans préservatif ? Est-ce qu’ils peuvent obtenir des pratiques sexuelles extrêmes en payant ?

SW : C’est exact mais quand vous êtes achetée, même le sexe standard, la pénétration vaginale, est extrêmement traumatisante. Mais oui, nous étions soumises à des pratiques douloureuses, même dans les bordels de luxe, même dans la prostitution décriminalisée. Ces endroits n’étaient pas miteux ou sales extérieurement, les proxénètes disaient que c’était un environnement protégé, qu’on prenait soin de nous et que nous avions de la chance. Ils nous présentaient même comme des naturopathes : plantes vertes, murs blancs, pas trop de maquillage, le vernis à ongles était interdit, sauf une French manucure. Voilà le genre d’environnement dans lequel nous travaillions, et des hommes entraient pour se faire faire un « massage » par une « naturopathe », et ils buvaient du thé vert—pas d’alcool dans les lieux. Et derrière les portes, nous étions soumises à ces violences. Et les proxénètes en tirent profit.

S : Spa, detox, hygiène, mais derrière la façade, vous étiez traitées comme des morceaux de viande ? Dans les bordels dont vous parlez, l’industrie du sexe se donne beaucoup de mal pour faire apparaître la prostitution légalisée comme propre, respectable, non criminelle—au contraire des bordels et des macs à l’ancienne, plus ou moins associés à la pègre. Est-ce que la prostitution légale en Australie est vraiment si propre et dissociée du crime organisé ?

SW : Quand j’étais ado, j’ai travaillé dans un bordel sur King’s Cross à Sydney qui était spécialisé dans les femmes asiatiques. Je n’étais pas là pour me vendre mais pour ouvrir la porte et accueillir les clients. Je ne sais pas si ce business était légal, mais il était géré par un Chinois et les filles qui y travaillaient étaient des femmes adorables qui venaient de pays d’Asie du Sud Est, comme la Thaïlande. Certaines d’entre elles vivaient en Australie depuis 7 ans—et la plupart n’avaient jamais quitté le bordel ! 7 ans en Australie et elles n’avaient rien vu d’autre de ce pays que ce bordel sur King’s Cross—et pour elles, c’est à ça que se résumait l’Australie.

Tous leurs vêtements étaient amenés de l’extérieur par un homme, et il arrivait avec des portants à vêtements et elles faisaient leur choix. Et une autre personne arrivait, et elle vendait des animaux en peluche, des poupées, des jouets mignons de Dysneyland qu’elles mettaient sur leur lit. Et ces jouets les faisaient rire et s’esclaffer. Et il y avait un aquarium avec des poissons qu’elles aimaient nourrir. Seulement deux d’entre elles étaient sorties du bordel pour visiter Cabramatta, une banlieue à la périphérie de Sydney. Et elles envoyaient de l’argent à leurs familles.

A cet âge, je n’étais pas très consciente de ce qui se passait autour de moi. Je me demandais quand même pourquoi des femmes qui vivaient 6 ou 7 jours de la semaine dans un bordel en gagnant plusieurs milliers de dollars par semaine ne prenaient jamais de vacances. Pourquoi certaines avaient-elles vécu 7 ans en Australie sans jamais rentrer voir leur famille ? Je pensais qu’elles avaient de l’argent et qu’elles avaient gagné assez pour avoir une retraite confortable et aider leurs parents—alors pourquoi étaient-elles encore ici ? Je n’avais jamais entendu parler de la servitude pour dettes–que la Scarlet Alliance considère comme très rare et qu’ils assimilent au remboursement d’un prêt-étudiant–quand le gouvernement vous avance l’argent pour vos études, et que vous le remboursez. Oui, ils ne voient aucune différence entre l’esclavage pour dettes et un prêt-étudiant !

Même quand j’étais plus âgée, personne dans mon entourage ne se désignait sous le nom de « proxénète » ou « trafiquant » ; pourquoi l’auraient-ils fait ?

S : Donc il est probable que ces femmes aient été trafiquées ?

SW : Oui, ce Chinois qui était manager de ce bordel en Nouvelle Galles du Sud avait un chien énorme, et une fois, il a essayé de lâcher ce chien sur moi. Il m’a dit : « ce chien te tuera si tu me crées des ennuis ! ». Il plaisantait à moitié, mais il a appelé le chien pour me prouver qu’il le ferait. Et ce chien ne voulait pas me tuer, on était devenus copains—et ça, ça a mis ce type très en colère après moi. Et je suis partie, il m’a mise à la porte.

S : La Scarlet Alliance (le « syndicat de travailleurs sexuels » d’Australie) insiste sur leur opposition à la prostitution des mineur/es. Pourtant, quand il y a des descentes de police dans les bordels légaux (les Eros Centers en Allemagne par exemple), c’est rare que l’on ne trouve pas des prostituées mineures. Est-ce que vous avez remarqué des prostituées mineures dans les bordels où vous avez travaillé ?

SW : Non je n’en ai pas vu assez pour le savoir. J’ai travaillé dans des bordels légalisés et décriminalisés, et les femmes travaillant dans ces endroits n’ont pas accès à la totalité des bordels. Dans le Victoria, il y avait un bordel légal et 2/4 qui étaient illégaux ; je n’avais pas accès à ces bordels, je rentrais chez moi une fois que j’avais fini ma journée.

Je suis sûre que les femmes asiatiques en Nouvelles Galles du Sud étaient trafiquées, et que certaines d’entre elles étaient probablement mineures, mais évidemment ils ne nous le disaient pas. Ils ne permettent pas aux prostituées légales d’entrer en contact avec les illégales. Et ce n’est pas possible de savoir avec certitude l’âge des femmes avec qui on travaille. D’autant que ces femmes avaient probablement des familles qui auraient été mises en danger si elles avaient exposé les proxénètes–elles étaient prisonnières.

S : Pouvez-vous nous parler de la Scarlet Alliance ? Vous dites qu’ils n’offrent aucune aide aux prostituées qui veulent sortir de la prostitution et qu’ils ont la cote avec les proxénètes. Pourtant, ils se présentent comme un « syndicat de travailleurs sexuels ». Qui sont-ils exactement ?

SW : Je n’ai rencontré des gens de la Scarlet Alliance que quand j’ai pris position contre eux. Quand j’étais prostituée, ils n’ont rien fait pour moi.

S : Est-ce que vraiment ils ne font absolument rien pour les personnes prostituées ? Même pas distribuer du café chaud et des préservatifs ?

S : Ils sont censés être un groupe de soutien pour les prostituées, alors oui, ils fournissent des préservatifs, ce genre de choses. Et ils sont subventionnés par le gouvernement pour ça. Ils disent aussi qu’ils sont un syndicat. Bien qu’il y ait beaucoup de syndicats corrompus, je n’ai jamais entendu parler d’un syndicat qui travaille à réduire la sécurité des travailleurs–pourtant la Scarlet Alliance est opposée à des tests obligatoires de détection des MSTs pour les prostituées et les clients. Une des choses sur lesquelles je suis d’accord avec eux est que ces examens de santé ne devraient pas être obligatoires pour les prostituées mais pour les clients, je ne suis pas d’accord : ils devraient être enregistrés et faire des tests obligatoires de dépistage des MSTs. Je pense même qu’ils devraient porter un badge et que leurs noms devraient être publiés dans les dernières pages des journaux. La Scarlet Alliance est opposée à ces régulations concernant les clients, ils sont contre les dépistages obligatoires. Et si vous allez les voir et que vous leur dites : « je ne veux plus être prostituée, aidez-moi à en sortir », ils vous traîneront dans la boue et feront de votre vie un enfer—comme ils l’ont fait pour moi. Du moins, c’est ce qu’ils essayent de faire.

Vous pouvez penser que c’est une généralisation abusive de dire : « ce sont tous des proxénètes » mais la réalité est que la majorité d’entre eux sont dans des positions de management. Ils disent : « je suis un travailleur sexuel en activité » et les gens ne veulent pas les questionner là-dessus, parce que ça paraît grossier de leur demander si c’est vrai. Ces gens des soi-disant « syndicats de travailleurs sexuels » se baptisent « travailleur sexuel en activité » ou « travailleur sexuel migrant ». C’est révoltant ! En réalité, ils sont dans des positions de management et font travailler des femmes trafiquées—c’est ce que ça veut dire. Et ils ne les aident pas à sortir de l’industrie du sexe parce qu’ils nient l’existence du trafic sexuel en général.

On leur a donné une voix à la table ronde du National Anti-Trafficking Plan d’Australie—où ils affirment que le trafic sexuel n’existe pas ! Et ils baptisent toute personne trafiquée pour le commerce du sexe de « travailleur sexuel » ou « migrant ». Nous avons une crise des réfugiés majeure ici en Australie, des gens ont besoin qu’on les accueille et qu’on les loge, mais le gouvernement leur est hostile et ne veut pas laisser entrer ces personnes vulnérables dans le pays. Bien sûr, la plupart d’entre nous veulent aider les réfugiés mais quand la Scarlet Alliance dit qu’ils veulent aider les réfugiés, ils veulent juste faire entrer plus de femmes en Australie. Et ils disent : «On est pour ! Et on a l’air d’être de gauche et humanitaire ! » Ils sont contre la pénalisation de toute personne achetant ou vendant sciemment un être humain trafiqué. Mais ouvrez les yeux !

On vient de voir le cas d’une femme prostituée qui a été libérée après être restée enfermée pendant des mois dans un placard ; elle pouvait à peine respirer, elle était dans le Victoria où la prostitution est légale. Et quand de nombreuses femmes comme elle viennent ici, elles pensent qu’elles viennent avec un visa étudiant mais quand elles arrivent, elles sont mises dans des bordels décriminalisés en Nouvelle Galles du Sud. Elles pensent qu’elles viennent ici pour apprendre l’anglais mais ces femmes en détresse sont trompées et viennent rejoindre les rangs des « travailleuses sexuelles migrantes ». Ces gens de la Scarlet Alliance sont si horribles et vils, il n’y a pas de mots pour dire ce qu’ils sont !

Le gouvernement leur donne de l’argent, c’est censé être pour des préservatifs et pour des tests médicaux, mais en réalité ils ne donnent rien de tout ça à celles qui veulent quitter la prostitution. Tout ce qu’ils font, c’est d’utiliser l’argent du gouvernement pour répandre l’idée que les personnes trafiquées sont des « travailleuses sexuelles migrantes ». Si vous êtes illégalement dans un pays, et que vous savez que votre famille au pays risque d’être tuée, qu’est-ce que vous faites ? Vous restez tranquille et vous la fermez. La Scarlet Alliance encaisse de l’argent du gouvernement et des donateurs, mais si vous voulez quitter la prostitution,  ils se retournent contre vous comme ils l’ont fait pour moi.

Le mois dernier, on m’a invitée à parler à l’université. Je vis à 500 kilomètres de la ville et je souffre d’agoraphobie, donc je déteste quitter ma maison. Mais j’ai accepté d’y aller, parce que je suis heureuse de faire ce travail, et je ne cesserai jamais de le faire. Mais de devoir me déplacer pour débattre avec des personnes de la Scarlet Alliance qui se disent « travailleuses sexuelles migrantes », alors qu’elles ne se vendent pas elles-mêmes mais vendent d’autres personnes, cela me perturbe vraiment.

Je passais sur Al Jazeera l’autre jour, et je ne le referai jamais…

S : Oui, j’ai entendu parler de ça, des gens qui ont regardé ce débat ont dit que c’était un traquenard…

SW : Oui, c’était piégé, et c’est pourquoi je n’accepterai plus jamais de le refaire. Les organisateurs de ce show m’ont dit qu’il y aurait une autre personne avec moi. Et ils m’ont demandé : « quelle personne voudriez-vous avoir avec vous pour vous soutenir dans ce débat ? » Je leur ai donné le nom d’une personne, et ils ont dit oui. Et le jour de l’enregistrement, j’étais toute seule. Et il y avait une personne reconnue coupable de proxénétisme contre moi dans le débat et ils l’ont laissée se présenter comme prostituée en activité. Ce n’est pas une prostituée, elle est proxénète. Ils ont accordé du respect à ce qu’elle disait uniquement parce qu’elle s’est fait passer pour une prostituée mais elle a été condamnée pour proxénétisme. Elle a également été arrêtée pour blanchiment d’argent et une ordonnance restrictive a été lancée contre elle parce qu’elle harcelait des prostituées qui essayaient de sortir de la prostitution. Ils étaient deux contre moi, un conseiller d’Amnesty et une personne condamnée pour proxénétisme qui avait les mêmes positions qu’Amnesty. Ca en dit long sur les positions d’Amnesty, cette convergence, non ?

S : Très souvent, ces débats sur la prostitution sont arrangés de façon à présenter favorablement l’industrie du sexe…

SW : Oui, les medias arrangent  ce genre de choses tout le temps. Vous pouvez leur dire que vous êtes une survivante et que vous souffrez de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), ils vous traitent quand même comme ça.

Je pense à mes sœurs des Premières nations dont la situation est pire que la mienne. Quand j’étais dans la prostitution, j’ai été traitée comme de la m…de, mais personne n’est traité plus mal que les femmes de couleur–les clients sont souvent fétichistes. J’ai été élevée dans une famille de la classe moyenne, j’ai une famille sur qui je peux compter, on ne m’a pas enlevée à ma famille–même si je vis dans la pauvreté maintenant, que mon abonnement internet se termine bientôt et que je ne peux pas me permettre de reprendre un crédit. Et j’étais dans la meilleure partie de l’industrie, l’industrie du sexe décriminalisée et glamourisée. Et même si des gens dans ma vie sont morts et si des choses terribles me sont arrivées, même si je suis loin de vivre une vie normale et si je souffre de PTSD, finalement j’ai eu de la chance.

Pouvez-vous imaginer ce que c’est d’être une femme vivant dans un pays pauvre, ou même faisant partie des catégories les plus pauvres dans un pays riche comme l’Australie ? Pouvez-vous imaginer l’impact de la position d’Amnesty sur ces femmes quand ils décriminalisent le proxénétisme et l’achat de sexe ? Quand ils disent que le sexe est un droit humain et que les proxénètes ont le droit de vendre les femmes pauvres aux clients ? La section 13 de la déclaration d’Amnesty dit que « les pays et les Etats ont le droit de limiter la vente de services sexuels » ; ça signifie qu’Amnesty soutiendra les pays qui criminalisent les femmes qui se vendent tout en soutenant sans équivoque l’achat de femmes et le proxénétisme. Comment peuvent-ils faire ça et prétendre que c’est pour nos droits ? Comment peuvent-ils décriminaliser l’achat de sexe et le proxénétisme, et affirmer que les Etats ont toujours le droit de criminaliser les prostituées ? Des femmes dans le monde entier vont se faire baiser à cause de cette position d’Amnesty, ça va être la foire d’empoigne. J’ai de la chance d’être sortie de la prostitution avant ça.

S : Vous mentionnez que vous avez du débattre avec une femme qui disait être « travailleuse sexuelle » mais qui en réalité est une proxénète et vous avez été en contact avec des femmes proxénètes quand vous étiez dans la prostitution. Je voulais vous poser une question au sujet de la place des femmes dans cette industrie. Est-ce qu’il y a des différences entre les proxénètes hommes et femmes en ce qui concerne leur comportement avec les femmes prostituées ?

SW : J’ai travaillé avec un proxénète homme et un proxénète femme, et il n’y avait pas de différence. Sauf que la femme était plus méchante –et je n’aime pas du tout dire ça. Quand je travaillais dans la prostitution légale, le type était plus tolérant pour notre usage de drogues, il était plus gentil et plus flexible. La femme proxénète était horrible avec nous parce que c’était une femme travaillant dans un monde d’hommes, et elle devait prouver qu’elle était à la hauteur, donc elle était plus vache. Je déteste répondre à cette question !

S : Vous dites ce que vous avez vu. Quand elles travaillent dans un environnement masculin, les femmes doivent être plus dures que les hommes.

SW : C’est bien connu, et de toute façon, c’est juste mon expérience personnelle.

S : Qui peut devenir manager d’un bordel en Australie ? Quelles sont les conditions d’ouverture ? (achat de licence, règlements municipaux ; inspections etc) Est-ce qu’il y a des contrôles ? Des vérifications d’antécédents ?

SW : Ca dépend des endroits : dans le Victoria, la prostitution est légalisée ; en Nouvelle Galles du Sud, elle est décriminalisée. Dans cette région, à peu près tout le monde peut obtenir une licence, pas de vérifications d’antécédents, ou s’il y en a, elles sont minimales. Et vous pouvez acheter une licence et la repasser à quelqu’un d’autre n’importe quand, pas de vérification non plus. Le Victoria est davantage régulé, ce qui crée davantage de problèmes pour les proxénètes. Evidemment, quand j’étais dans l’industrie, je ne m’intéressais pas aux formalités d’ouverture d’un bordel. Est-ce que je peux vous envoyer la documentation au sujet de toutes ces questions légales ?

S : Bien sûr !

SW : Je sais qu’en Nouvelle Galles du Sud, la régulation est des plus légères. Et en ce moment, ils sont en train de conduire des investigations dans les bordels de cette région, et c’est une question politique brûlante. Il y a une enquête en cours, et la raison de cette enquête, c’est que la police est extrêmement préoccupée de l’aggravation de la prostitution en Nouvelle Galles du Sud. Et les proxénètes et l’industrie du sexe essaient de pousser à l’adoption du modèle décriminalisé, parce qu’il permet de camoufler facilement le trafic et que les bordels peuvent se « délocaliser » et déménager facilement si les proxénètes sont avertis qu’ils vont être inquiétés. Les proxénètes pensent qu’il y a trop de règlements dans le système légalisé, ils veulent une décriminalisation complète, soi-disant pour la sécurité des prostituées, mais bien sûr, c’est pour la sécurité des proxénètes et des clients.

S : Vous avez mentionné que certains de vos clients étaient des politiciens, des sportifs célèbres, etc. Quelles sont les relations entre les politiciens, la police, et les bordels ?

SW : Je les reconnais maintenant parce que je les vois à la télévision ; quand j’étais dans la prostitution, c’était : « Oh mon Dieu, nous avons des VIP, des sportifs célèbres ! » Je devais faire des massages pour des gens comme ça, et ils étaient exigeants, difficiles à satisfaire, et c’était un travail physiquement pénible : je pèse 49 kilos et je devais masser et servir sexuellement des hommes de 120 kilos de muscles. Et j’avais aussi des politiciens, et ils voulaient que j’aie l’air d’une petite fille, ils voulaient avoir une expérience sexuelle avec une petite fille. Mais j’étais une petite fille quand j’étais dans la prostitution ! Et vous avez aussi ces types qui veulent qu’on les frappe, parce qu’ils ne veulent pas être dominants, vous devez leur donner l’impression que vous les dominez. Et il y a les proxénètes qui vous disent : « si vous avez une relation avec un client, on vous vire ! » Et ça nous faisait peur, parce qu’il y avait beaucoup de clients qui voulaient avoir une relation avec nous : ils nous proposaient de nous installer dans un appartement : « je vous donne un appartement, vous vous installez là, et vous ne me verrez qu’une fois par semaine ». Ces hommes étaient vraiment écoeurants et la plupart d’entre nous savaient qu’on perdrait notre travail si nous acceptions leur offre—parce qu’on ne peut pas leur faire confiance. Et nous savions aussi qu’on devrait être à leur disposition et avoir des rapports sexuels avec eux quand ils le voudraient. Au sujet de la police, si la prostitution est complètement légalisée ou décriminalisée, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? Je ne suis pas une fan des lois ou de la police qui les fait respecter, quand les femmes sont traitées comme des criminelles si elles vendent du sexe. C’est pourquoi je soutiens le modèle nordique.

S : Pouvez-vous nous parler de votre action en faveur du modèle nordique en Australie ?

SW : Je travaille avec NORMAC (Nordic Model in Australia Coalition). J’en ai récemment pris la direction mais ce groupe a été fondé par deux personnes merveilleuses et le nombre de nos membres augmente. Nous sommes une organisation laïque et notre but est de faire connaître le modèle nordique et de collaborer avec d’autres groupes et personnes pour atteindre cet objectif. Jusqu’à récemment (environ 2 ans), je n’avais jamais entendu parler d’eux et la seule raison pour laquelle je les ai rencontrés est que, l’année dernière, j’ai fait mon « coming out » comme survivante de la prostitution, et que j’ai rencontré d’autres survivantes et alliées dans mon combat contre la déclaration d’Amnesty.

Je me suis dit : « je vais sortir de chez moi, je vais aller à la branche locale d’Amnesty dans mon état et je vais protester, parce que je pense que cette déclaration a été rédigée par des proxénètes »–et je ne suis pas la seule à avoir compris ça. Les femmes leur ont déclaré la guerre globalement, et nous n’en sommes encore qu’au début. Et les sœurs survivantes à l’autre bout de l’Australie ont dit « oui, nous sommes avec vous ! Nous nous engageons toutes là-dessus ». Et c’est ainsi que j’ai rencontré NORMAC Melbourne,            au meeting national annuel d’Amnesty International.

Au sujet du modèle nordique lui-même, j’ai été ravie de découvrir qu’il y avait une alternative au modèle de « harm minimization » (réduction des risques ). Parce que ce modèle ou celui de la décriminalisation ne fait que booster l’industrie du sexe, multiplier les difficultés économiques pour les prostituées et augmenter le trafic.

Si je pensais que la décriminalisation totale marchait, je serais pour. Si je pensais que rendre la prostitution complètement illégale marchait, je serais pour. Mais aucun de ces deux modèles ne marche. Ce dont nous avons besoin, c’est que les prostituées soient complètement décriminalisées et que les proxénètes et les clients soient pénalisés. Et nous avons besoin d’un énorme apport d’argent pour aider les prostituées à sortir de la prostitution, et pas juste de « centres de ré-insertion » (il n’y en a pas beaucoup de toute façon), il faut aussi des logements décents, une couverture médicale, des gardes d’enfants, et tout ça à long terme. Cela peut irriter la minorité bruyante (car c’est une minorité), celles qui disent qu’elles ont « choisi le travail sexuel » mais je me préoccupe de la majorité des prostituées qui n’ont aucun choix viable.

Et je refuse absolument d’accepter que les hommes puissent avoir le droit d’acheter des êtres humains pour le sexe. Oui, même les invalides. Le sexe n’est pas un droit humain mais ne pas subir d’abus sexuels en est un. »

Sur les formalités d’ouverture d’un bordel en Nouvelle Galles du Sud  http://www.crikey.com.au/2008/03/10/any-tom-dick-or-harry-can-own-a-nsw-brothel/

Version originale en Anglais : https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2015/10/03/legalized-prostitution-in-australia-behind-the-scenes/

TRADUCTION PAR SPORENDA.

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