– Westworld incarne avec brio la culture pornographique.

Ces plaisirs violents ont de violentes fins, Westworld incarne avec brio la culture porno

par Susan Cox

publié sur FEMINIST CURRENT, le 8 décembre 2016

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Contrairement à la science-fiction fleur bleue des décennies passées, dans laquelle les humains courent après l’Intelligence Artificielle qui résoudra les grands mystères de l’univers, dans la série Westworld produite par HBO, les actionnaires d’une multinationale balancent une quantité hallucinante de capital dans le développement technologique, juste pour que des hommes puissent violenter des robots sexuels plus réalistes.

Aujourd’hui, cette vision semble proche de la réalité. Comme le souligne Gail Dines, ce n’est pas une coïncidence si la Silicon Valley et la capitale mondiale de la production pornographique sont voisines – elles orientent de concert l’innovation des technologies de la communication, de la Réalité Virtuelle et bien au-delà.

Westworld met en évidence l’amère vérité de ce qui se déroule à l’ère du porno sur Internet et démasque les « plaisirs sadiques » de notre culture de consommation (porno, jeux vidéos violents, prostitution), dans un saisissant portrait d’une nécrophilie débridée.

Que des hommes (et quelques femmes) puissent vouloir jouer les méchants dans un parc à thème western appelé « Westworld » n’est considéré que comme naturel. La série excelle ici, exposant la violence inhérente de la culture porno et sa normalisation. Logan, un des personnages « de méchant », est un joueur expérimenté et considère son désir de viol et de meurtre comme des souhaits prosaïques que tout le monde possède, quelque part au fond de soi.

Mais comme les féministes le savent, ce genre de désirs ne peut être séparé de la société dans laquelle nous vivons – une culture pornographique, violente, dominée par les hommes. Les femmes ne sont pas inéluctablement condamnées par nature à être perçues comme des objets sexuels à utiliser et agresser. Les hommes sont socialisés à voir et à traiter les femmes de cette façon à travers un système de pouvoir qui engendre des privilèges masculins et des industries telles que celle du porno, qui en tire profit et les renforce.

Entre dans l’histoire William, futur beau-frère de Logan, dont la base du personnage représente l’histoire de la socialisation à la masculinité par la consommation pornographique. C’est là que l’histoire brille et échoue à la fois…

*Attention SPOILER : la suite du texte révèle le contenu de la série*

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William commence par traiter les « hôtes » (les androïdes du parc) avec humanité et s’agace du comportement insensible de Logan à leur égard. En tant que résident « bon gars », William choisit le chapeau de cow-boy blanc et refuse une orgie avec les femmes prostituées hôtesses. Toutefois, au bout du compte, il participera à la violence, d’abord afin de trouver et sauver Dolores, puis avec le temps William développera « un goût pour ça ».

Comme pour la consommation de porno, le « fantasme » commence à déteindre dans la réalité, et quand William commencera à voir les hôtes comme des choses, et non pas de vraies personnes, cela se reflétera dans la façon dont il va traiter Logan. William punit Logan pour son comportement violent et irrespectueux envers Dolores, mais ensuite va encore plus loin que ça. Au moment où ces hommes ont atteint « la limite du parc », William est désormais désensibilisé et fasciné par le pouvoir auquel il a accès à Westworld, il humilie sexuellement Logan, qu’il déshabille complètement et qu’il envoie promener à dos de cheval, les mains attachées, complètement vulnérable.

La descente aux enfers de William est décrite avec sympathie – comme l’histoire tragique d’un héros. Son infamie est valorisée lorsqu’il retourne à Sweetwater et revoit enfin Dolores. Mais sa mémoire a été effacée, et elle ne se souvient pas de lui. A ce moment là, elle n’est plus sa dulcinée – elle n’est qu’un robot, une chose. William réalise que toute l’horreur du monde tombant sur Dolores est acceptable, à cause de son infériorité à la classe exploitante – elle n’est pas réelle et n’est là que pour satisfaire le plaisir des invités. Mais sa vraie colère réside dans le sentiment d’être rejeté. Dolores l’a oublié comme s’il n’était rien. Un autre homme a pris sa place dans le « jeu », ramassant la conserve qui tombe de la sacoche de selle, comme William le fit autrefois.

« Qu’es-tu devenu », lui souffle Dolores dans le dernier épisode. « Exactement ce que tu as fait de moi », répond-il. William répète la même chose que tant d’hommes disent pour rationaliser leur violence contre les femmes (particulièrement les femmes qui essayent de les quitter) : tu m’as poussé à te faire ça. « C’est ta propre faute, Dolores », dit-il.

Alors que l’accoutumance au parc de William grandit, il demande des expériences toujours plus hard. « Passons au niveau supérieur », dit-il. Comme les consommateurs de porno extrême qui se changent en agresseurs « dans la vraie vie », William ne veut plus se contenter de « fantasme ». Il veut que ce soit réel. Il veut que les hôtes deviennent réels et rendent les coups, afin que les invités violent et tuent des personnes conscientes. Il devient « ennuyé » par le « jeu » et, arrivé à la fin de la saison, la seule chose qui semble l’exciter est de se faire tirer dans le bras. Le ravissement sur son visage à ce moment est terrifiant.

Heureusement, dans le dernier épisode, Westworld nous montre que William n’est pas le héros. Son privilège masculin engendré par son utilisation (et sa propriété financière) du parc le conduit à croire qu’il est « un dieu ». William est convaincu que « le labyrinthe » constitue le dernier niveau d’un jeu construit pour lui en dépit des avertissements que lui donnent les hôtes, « le labyrinthe n’a pas été conçu pour toi ». Le public est également pris de court, croyant voir dans William le classique protagoniste homme blanc – le gagnant, le sauveur et héros. La grande révélation est que l’objet du labyrinthe n’est pas lui, mais plutôt ceux qu’il prend pour des objets. « Ce monde ne t’appartient pas », lui déclare triomphalement Dolores.

A bien des égards, la lecture la plus évidente de Westworld est celle de la représentation d’une révolte des femmes contre leur déshumanisation et exploitation structurelle. Les « invités » (ceux qui payent pour venir au parc) sont principalement des hommes, alors que les hôtes sont féminisés – avili·e·s par leur fréquente nudité et vulnérabilité aux mains des techniciens de laboratoire. C’est attendu, étant donné que depuis que la science fiction a rêvé d’androïdes pour la première fois, ils ont souvent été de type féminin – programmés pour être utilisés au bénéfice/plaisir du groupe dominant et pour le faire en souriant.

La programmation des hôtes peut se lire comme une allégorie de l’idéologie de pouvoir – une classe opprimée est « programmée » pour être docile et ne pas se rebeller contre la classe exploitante. Mais comme Marx l’a théorisé, l’idéologie génère nécessairement des contradictions, des erreurs, des failles, à travers lesquelles une conscience de classe peut émerger. Westworld joue avec notre désir de prise de conscience. On encourage Maeve, espérant qu’elle se libérera de sa programmation et résistera. Nous voulons que Dolores se souvienne et se rebelle.

Il est dit que la mémoire constitue la première étape des hôtes pour atteindre la conscience. Les hôtes doivent se souvenir pour comprendre la mécanique systémique de leur mauvais traitement et ainsi se convaincre de résister. C’est pour cette raison que la mémoire des hôtes est régulièrement effacée.

La série Westworld est vraiment poignante lorsqu’elle dépeint subtilement le traumatisme, la guérison et l’oubli. D’une certaine façon, il est charitable d’effacer chez les hôtes les horribles souvenirs de violence et d’agression. L’oubli est également humain : les femmes ont souvent besoin d’oublier pour surmonter et continuer à vivre leur vie. Comme Dolores, battue et brisée mais réparée et remise à neuf encore et encore, nous nous ressaisissons, prenons une douche, arrangeons notre coiffure et sourions de nouveau.

Au fur et à mesure de la saison, les hôtes entendent une voix mystérieuse qui leur souffle de « se souvenir ». Soudainement, Dolores s’avise de ne pas retourner chez elle, là où son violeur l’attend. Se souvenir donne aux hôtes les pouvoirs de la connaissance qu’ils n’auraient pas autrement. Mais leur mémoire est différente.

La mémoire humaine s’évanouit comme un rêve et finalement se change en rien de moins que de parcellaires images, sensations, et histoires que l’on se raconte à soi-même. Les hôtes, à l’inverse, ne peuvent qu’enregistrer des données parfaitement claires, et font donc l’expérience de leurs souvenirs comme s’ils étaient réels, les revivant en temps réel. Dolores et Maeve se rappellent leurs souvenirs de cette façon et les confondent avec la réalité – comme des flashbacks de troubles de stress post-traumatique.

Traiter les souvenirs des hôtes comme des enregistrements pouvant être vus encore et encore illustre également la façon dont les données façonnent l’expérience humaine aujourd’hui. Par exemple, en Inde, filmer des viols est une pratique commune ; les victimes ne peuvent jamais vraiment échapper à leurs assaillants. Conservé en données, le viol d’une femme ne s’effacera jamais dans le temps. Il existera toujours dans le présent, lui causant une nouvelle douleur à chaque fois qu’une personne le voit. Quand le viol d’une femme est filmé et mis sur Internet, on lui refuse d’une certaine façon le pouvoir de vraiment guérir ou d’échapper au traumatisme. Les données deviennent une blessure qui saignera à tout jamais (et une blessure et qui génère du profit par ce biais).

Dolores a vécu cette même histoire, se terminant par sa torture sexuelle dans la grange, des milliers de fois – comme un film porno vu encore et encore par différents hommes, alors que Delos (l’entreprise qui possède Westworld) s’enrichit. La violence à son encontre est excusée parce qu’elle n’est qu’un robot. Un peu comme la consommation de porno est excusée parce qu’elle n’est « qu’images » ou « fantasmes ».

Mais ces « violents délices » peuvent-ils être appréciés sans conséquence, ou ont-ils, évidemment, de « violentes fins » ?

Chris Hedges explique que le porno a été essentiel à l’élaboration d’une « société qui ne sourcille pas » à d’horribles faits comme les États-Unis menant un « massacre industriel » en Irak et torturant des prisonniers à Abu Ghraib. Les corps morts des hôtes de Westworld entassés les uns sur les autres dans les entrepôts de Delos, lavés à grandes eaux et préparés pour une remise en service, m’ont inspiré cet extrait de Hedges :

« Les images d’Abu Ghraib qui sont sorties, et les centaines d’autres encore plus dérangeantes qui restent classifiées, pourraient être des clichés de films pornos. Il y a une photo d’un homme nu agenouillé en face d’un autre homme comme s’il pratiquait une fellation. Il y a un homme nu tenu en laisse par une soldate américaine. Il y a des hommes nus enchaînés. Il y a des hommes nus empilés les uns sur les autres en une pile humaine sur le sol, comme dans un « gang bang » de prison. Ces images parlent le langage du porno, du catch professionnel, de la télé-réalité, des clips musicaux et de la culture d’entreprise. C’est le langage du contrôle absolu, de la domination totale, de la haine raciale, des images fétichistes d’esclavage et de la soumission humiliante. C’est un monde sans pitié. Il s’agit de réduire les autres humains à des choses, des objets. »

Le porno travaille à la création d’un monde dans lequel l’atrocité est acceptable, pour le plaisir et le profit. William est un exemple de ce concept : son rôle de joueur dans le « jeu » fait écho au consommateur de porno qui devient agresseur « dans la vraie vie », là où les frontières sont complètement brouillées. William est aussi le capitaliste ultime, ne percevant chaque personne et chaque chose que comme rien d’autre qu’une ressource à extraire et exploiter pour son bénéfice. Il explique à Dolores dans le dernier épisode, « Tu m’as aidé à comprendre que ce monde est exactement comme celui à l’extérieur – un jeu ».

Westworld est indéniablement une série dérangeante, mais cette première saison mérite d’être applaudie pour son interrogation captivante de notre monde inquiétant.

Susan Cox est une universitaire qui vit aux Etats-Unis, elle est professeure de Philosophie et écrivaine féministe.

Article original : http://www.feministcurrent.com/2016/12/08/violent-delights-violent-ends-westworld-brings-porn-culture-life/

TRADUCTION : B.C. pour le collectif Ressources Prostitution

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