– Le culte contemporain de la « travailleuse du sexe »

Le culte contemporain de la « travailleuse du sexe »

Par Heather Brunskell-Evans

Publié le 27 février 2017 sur le Huffington Post UK  puis

le 1er mars 2017 sur FEMINIST CURRENT.

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Image: Stuart/Flickr

Dans certains cercles, célébrer les « travailleuses du sexe » est devenu tendance. Comment la prostitution, une industrie désuète et esclavagiste, a pu être ainsi déguisée pour avoir l’air si moderne ?

Une vidéo de la BBC Three* qui circule largement sur les réseaux sociaux met en scène plusieurs « travailleuses du sexe » auto-proclamées travaillant soit de manière indépendante ou tirant profit en employant d’autres, qui expliquent que la prostitution est un travail comme un autre. La prostitution n’est pas la violation des droits des femmes mais plutôt un droit pour les femmes, selon elles. Elle n’est pas socialement nocive car ce n’est qu’une simple transaction entre adultes consentant-e-s. Si la prostitution était décriminalisée, les aspects négatifs qui lui sont associés disparaîtraient aussitôt. Les prostitués prennent du plaisir à coucher avec des michetons et sont payées pour. Que demander de plus ? On pourrait même considérer les prostituées comme des assistantes sociales, et les clients prostitueurs comme des types inoffensifs qui ne font que demander un service. En effet, plus de services sexuels pour les hommes pourrait contribuer à la « paix sur terre » !

Cette vidéo cherche à nous rassurer sur le fait que la prostitution n’a rien à voir avec le patriarcat, l’exploitation, la traite, ou le proxénétisme. Ce n’est qu’un accord commercial et personnel fait par des femmes (et quelques hommes) stylées, « sex-positive » qui sont assez courageuses pour n’en avoir rien à foutre d’une morale dépassée. Les prostituées sont des entrepreneures fortes et indépendantes qui ont tout simplement choisi une carrière plus rentable, au lieu de travailler dans la supérette du coin pour une fraction du salaire.

Ce récit nous raconte que le commerce du sexe promeut la cause féministe. Il va de pair avec l’idée que la pornographie est sexuellement libératrice. Cette notion a été forgée pour la première fois vers la fin des années 60 par des magnats en herbe de l’industrie du sexe. Ces hommes ont astucieusement volé aux féministes l’idée révolutionnaire selon laquelle les femmes, et non les hommes, devraient contrôler le corps des femmes, et l’ont réclamée comme la leur. Depuis ce jour-là, le discours de la libération des femmes a été invoqué par l’industrie du sexe pour avancer ses propres intérêts par des hommes qui défendent le droit de consommer du sexe et par des lobbyistes investis dans la légalisation du commerce de femmes.

Les détracteurs et détractrices de ce discours font remarquer que celui-ci rend invisible beaucoup de problèmes : les industries capitalistes qui dirigent la prostitution, les clients qui font pression pour le «droit» de payer pour du consentement sexuel, les prostituées qui sont physiquement dégoûtées et blessées par la violence sexuelle commise par les prostitueurs (qui souvent reproduisent des scénarios vus dans la pornographie), les voix des femmes ayant quitté la prostitution qui sont reléguées au rang d’opposition, et l’inextricable relation entre traite et prostitution.

Quelques ami-e-s urbain-e-s et sophistiqué-e-s, même celles et ceux qui plaident pour les droits humains, sont faché-e-s lorsqu’elles et ils sont confronté-e-s avec la preuve empirique qui prouve que la prostitution n’est pas inoffensive. Les défenseurs et défenseuses de la prostitution attaquent souvent ad hominem. Sur les réseaux sociaux, les dissident-e-s sont souvent décrit-e-s comme des « lesbiennes aux jambes poilues » (apparemment les lesbiennes ne sont stylées que quand elles soutiennent le travail du sexe), des « putophobes », des « sex-negative »,  des «ennemies des hommes », et des « féministes fondamentalistes ».

Le monde académique ne protège pas forcément de ces attaques au vitriol. J’ai participé à une conférence en 2014 à l’Université de Middlesex qui s’intitulait : « Putes Féministes ? Exploration des Débats Autour de la Violence, du Travail du Sexe et de la Pornographie. » La conférence avait pour but « de présenter des manières alternatives de concevoir la participation et l’engagement des femmes aussi bien dans le travail du sexe que la pornographie, particulièrement dans le contexte du féminisme contemporain ». Pourtant, j’ai découvert à mes dépens, que seules certaines voix féministes y sont acceptables.

Au-dessus de la scène de la conférence une photo culte (ci-dessous) d’un magazine porno était érigée, menaçante. Pendant les années 70, le combat féministe contre l’industrie du sexe en pleine expansion était à son apogée, et cette image était alors considérée comme misogyne. En revanche, quarante ans plus tard, nous étions invité-e-s à voir cette représentation pornographique du corps d’une femme comme inoffensive, voir ironique. Plutôt que la pornographie elle-même, les maître-sse-s de conférence suggéraient que cette analyse féministe était le véritable obstacle à l’égalité sexuelle des femmes. Le nouveau féminisme nous autorise à êtres des salopes, et nous aussi nous pouvons être excitées en regardant des « putes » et nous pouvons revendiquer le terme pour nous-même en toute légèreté.

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Image ayant figuré à la conférence « Putes Féministes ? Exploration des Débats Autour de la Violence, du Travail du Sexe et de la Pornographie. »

Mais « pute » n’est pas un terme comme « gay » que les hommes homosexuels se sont assignés pour définir leur propre identité. « Pute » est un terme utilisé par les hommes contre les femmes et il fait partie de la vieille morale patriarcale. L’idée que des « putes » existent véritablement sert à diviser les femmes en deux groupes : celles que les hommes peuvent « légitimement » utiliser sexuellement sans avoir mauvaise conscience, et celles qu’ils ne peuvent pas utiliser. Pourtant, ça n’existe pas, une « pute ». C’est un désir masculin transformé en une caractéristique féminine. Ce qui divise les femmes ce sont les circonstances matérielles : économiques, sociales et de parcours biographiques. C’est le manque de reconnaissance culturelle de ces circonstances politiques de la prostitution qui créent la stigmatisation et l’objectification des femmes.

L’ensemble du commerce sexuel repose sur ce fantasme : que des femmes puissent être des « putes ». Le « culte de la pute » contemporain a peu fait pour libérer les femmes et les jeunes filles. Internet pullule d’humiliation de femmes et d’adolescentes car elles ont dépassé les limites qu’elles ont été incitées à transgresser. Bien que ce soit l’homme qui pousse la demande pour la prostitution et la pornographie, à lui, aucun titre dégradant n’est dédié.

L’équivalent culturel du « culte de la pute » est celui des « droits des travailleuses du sexe ». À travers ce langage, la prostitution est fétichisée en tant que transgressive. Pourtant il n’en va que du contraire : la prostitution érige à l’infini les divisions patriarcales entre femmes qu’elle devrait soi-disant détruire. C’est la dissolution des frontières qui a un véritable potentiel révolutionnaire.

La vidéo de la BBC Three affirme que la décriminalisation protège les femmes des abus et de la violence, comme si c’était la loi, et non les hommes qui leur fait du mal. Mais la légalisation de la prostitution en Allemagne témoigne de cette désinformation. La décriminalisation n’est pas préoccupée par les droits des femmes, mais plutôt, comme dirait Sarah Ditum, des « droits du pénis ».

Malgré tout, il reste de l’espoir : il y a une résistance grandissante face à ce discours dominant. Les médias traditionnels ont commencé à relater le scandale des bordels allemands. En Février 2017, l’Irlande a suivi la France, le Canada et les pays nordiques en adoptant une loi par rapport au consommateur de sexe qui décriminalise les prostituées mais pénalise les hommes qui payent pour du sexe. Ces pays ont opté pour ce modèle parce que le « travail du sexe » n’est pas un travail comme un autre. Le terme « travail du sexe » implique neutralité et nous désensibilise ainsi de la violence et masque l’exploitation des femmes au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde. Tant que la prostitution existe, femmes et hommes ne seront jamais libéré-e-s du patriarcat.

Dr. Heather Brunskell-Evans est philosophe et chercheure associée au King’s College à Londres. Elle travaille sur les théories sociales et politiques. Elle est la porte-parole nationale de la Women’s Equality Party Policy on Ending Sexual Violence (Politique pour l’Élimination des Violences Sexuelles du Parti pour l’Égalité des Femmes), membre du conseil d’administration de FiLia, et cofondatrice du « Resist Porn Culture »

Vous pouvez la suivre sur Twitter à @brunskellevans

TRADUCTION : YA pour le Collectif Ressources Prostitution.

* voici la vidéo et la traduction de son contenu (merci à la traductrice pour ce travail pénible de transcription) :

Les scènes sont divisées par des duos :

-Jeune homme en pull Pikachu : « Lyon der Graaf »

-Jeune femme anonyme avec un masque

-Femme en haut noir et cheveux courts : « Tat Gray »

-Femme en chemisier bleu aux cheveux longs : « Margaret Corvid »

-Femme au chemisier coloré blonde : « Charlotte Rose »

-Femme tatouée au haut noir brune 


« Masque : Tu dois être très bonne au lit…

Cheveux courts : Ça te plaît ?

Brune : Tu ne seras jamais en couple !

Blonde : Et c’est là que je fais genre (doigt d’honneur)

Les trucs que les travailleuses du sexe ont marre d’entendre.

Cheveux longs : Es-tu forcée ?

Blonde : (répète la question) Tu dois être travailleuse du sexe !

Cheveux courts : Nous sommes toutes « forcées » à travailler d’une certaine manière, n’est-ce-pas ? On a besoin d’argent.

Masque : Bien sûr il y a des gens qui y sont forcé-e-s.

Blonde : C’est celles-là qui sont en danger, qui ont besoin de stratégies supplémentaires, de l’aide, du soutien… Je ne suis pas forcée, je suis heureuse. Je peux peut-être forcer mon « humhum » sur le « humhum » de quelqu’un pendant une séance, mais c’est tout !

 

Qu’est-ce-qu’il t’est arrivé pour que tu choisisses de faire ça ?

Cheveux courts : (répète la question)

Masque : Il y a tellement un fond de pitié dans cette question.

Brune : Genre ils/elles s’attendent à une histoire tragique, n’est-ce-pas ? Du genre : « oh j’ai plus de domicile et j’ai perdu mon travail… »

Cheveux courts : une des raisons pour laquelle je me suis retrouvée là-dedans c’est parce que j’ai une maladie chronique et c’était genre flexible pour mon emploi du temps.

Blonde : Je n’ai pas de vie sociale, un peu d’argent m’arrangeait, je déteste le fait que… J’adore le sexe ! Je déteste le fait que quand tu sors et que tu rencontres quelqu’un dans un bar, et tu rentres pour coucher, c’est si mauvais.

Cheveux longs : Le travail du sexe me laisse du temps pour l’écriture. Le travail du sexe me donne le temps pour que je puisse sortir et profiter de la campagne avec mon mari.

Blonde : Nan mais laisse tomber ! Si je sors, non seulement je suis payée, mais en plus je rencontre des gens incroyables et j’orgasme deux, trois fois par jour. Qui ne voudrait pas de ce boulot ?!

 

Tu gagnes combien d’argent ?

Masque : (répète la question)

Cheveux longs : Les gens pensent que parce que je suis une dominatrix, je dois mettre un manteau de fourrure et des Louboutin.

Blonde : C’est très cliché: c’est dépeint soit de manière très tragique soit très glamour ; il n’y a pas de demie mesure, de réalisme.

Brune : (la rejoignant) oui c’est ça

Cheveux longs : Je fais mes courses chez Lidl, j’épargne pour ma retraite, je fais des économies.

Brune : Genre les gens trouvent plus acceptable que tu fasses plus d’argent parce que ça donne l’impression que t’es pas genre forcée.

 

Est-ce-que tous les hommes sont des losers ?

Pikachu : (répète la question)

Blonde : Tous les hommes sont formidables ! Tous mes hommes sont formidables!… À moins qu’ils veuillent être des losers, dans ce cas-là ils nous paient pour qu’on leur dise pendant les séances.

Brune : Oui tous mes hommes sont formidables.

Cheveux longs : Les gens viennent voir une travailleuse du sexe pour pleins de raisons.

Pikachu : parce qu’ils sont incapables de draguer, ou parce qu’ ils viennent d’un cercle conservateur et ils ne peuvent pas sortir avec un homme.

Blonde : Certains de mes clients ne disent, ne peuvent pas le dire à leurs parents, ou à leurs soignant-e-s. Alors, je dois suivre un programme, je dois les mettre au lit, je dois les déshabiller, je dois leur faire prendre un bain, je dois les laver… Je fais toutes ces choses et les gens ne pensent pas qu’en tant que travailleuses du sexe on ne prend pas soin des gens.

 

Tu ne peux pas être féministe et travailleuse du sexe.

Cheveux longs : (répète la question) Quel gros tas de conneries !

Brune : Je suis une soumise professionnelle, donc je passe beaucoup de temps attachée, fessée, flagellée, toutes ces choses, et… (d’une voix niaise) « Tu renvoies le féminisme à des centaines d’années en arrière, tu rends le viol acceptable !…»

Cheveux courts : « Tu sais les travailleuses du sexe ne sont pas genre féministes, elles ne sont pas… » Bah non, tu peux pas dire ça ! C’est ma vie !

Blonde : Nous avons le contrôle, nous décidons ce qui arrive à notre corps avec consentement et ça ne fait du mal à personne d’autre, alors… (soupir/ deux doigts).

 

C’est tellement dangereux !

Masque : (répète la question)

Cheveux longs : Si les gens veulent rendre notre travail moins dangereux, il devrait être entièrement, à 100% dé-cri-mi-na-li-sé !

Blonde : Alors, en Irlande du Nord, on a déjà instauré le modèle suédois qui criminalise l’achat du sexe et on essaye d’amener ça ici, au Royaume-Uni.

Cheveux longs : Si l’achat de services sexuels est illégal, les seules personnes qui vont venir voir les travailleuses du sexe sont celles qui sont à l’aise avec l’idée d’enfreindre la loi.

 

Est-ce-que c’est vraiment coquin ?

Cheveux courts : (répète la question)

Masque : Pourquoi est-ce-que tu me demandes ça ? Ce ne sont pas tes affaires !

Brune : Est-ce-que les gens veulent vraiment savoir ? Ou est-ce-que vous voulez juste soit juger soit prendre votre pied ?

Cheveux courts : Le « face-sitting » est très populaire… Hm, les chatouilles sont demandées aussi.

Blonde : Quand j’ai un client qui vient me voir, j’aime bien demander : alors qu’est-ce-que tu veux essayer ? Et ils disent : Je suis vraiment ouvert à tout. Bon bah, j’ai un ceinturon ici… Et là ils font : « non non non ! »

Cheveux courts : Imagine qu’il veut faire du « face » avec un bas de bikini pendant que je le chatouille… et avoir quelqu’un qui rigole dans ton vagin c’est très… c’est une expérience intéressante.

 

Pourquoi est-ce-que tu n’as pas un vrai travail ?

Pikachu : (répète la question) Parce que le sexe est mon commerce.

Blonde/ Brune : Nous avons un travail !

Brune : J’ai mon propre putain de commerce !

Cheveux courts : Et il y a aussi ce truc où les gens sont genre… « c’est facile de baiser des gens ! »

Blonde : Nous avons à faire notre publicité, notre marketing, le temps que ça prend, les photos, les lieux, les tournées…

Brune : (interrompant) Les séances photos.

Cheveux longs : Il faut être compétente pour lutter avec quelqu’un par terre sans leur casser un os ou élonger un muscle. Il faut être compétente pour frapper quelqu’un avec un gros bâton sans leur faire mal.

Cheveux courts : essayer de ne pas les tuer quand on joue à des jeux d’étouffement.

Pikachu : Personnellement, je suis beaucoup plus heureux en faisant ça qu’en travaillant quarante heures dans un Starbucks. Maintenant je peux travailler dix heures par mois pour la même paye.

Blonde : Oh mon Dieu ! Tout le monde devrait faire ça ! Tu sais quoi, si tout le monde commençait à avoir plus de sexe, plus d’orgasmes par jour, personne n’en aurait rien à foutre de personne. Tout le monde serait content-e et le monde serait un endroit plus sûr. J’ai résolu tous les problèmes du monde ! Paix ! Plus de sexe, plus d’orgasmes, et c’est tout !

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