– Foucault, porno, philo (un dimanche à la campagne…)

De la pornographie à la campagne…

publié sur Feminist Current, le 11 janvier 2016

par HEATHER BRUNSKELL-EVANS

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Au cours de la période du Nouvel An, je suis allée passer quelques jours dans une communauté enfouie dans la campagne britannique. À part partager les tâches domestiques, la plupart du temps pouvait être consacré à se détendre délicieusement sur des canapés disposés autour d’un grand poêle à bois.

Lors de l’une de ces occasions, je me suis retrouvée assise à côté d’un étranger. J’appellerai cette personne Jim, un homme au début de la soixantaine. Après avoir appris mon nom, la première question de Jim fut de me demander ce que je faisais dans la vie. Une question conduisant à une autre, je lui ai dit que je suis une universitaire rédigeant un livre dont l’échéance est imminente.

À la mention du thème de mon livre, la pornographie sur internet, son corps présenta un presque imperceptible mais intense intérêt, puis la dissimulation de celui-ci – une réponse involontaire à laquelle j’ai maintenant pris l’habitude. Bizarrement, il devint plus ouvertement animé quand je lui dis que je suivais l’application de la pensée du philosophe Michel Foucault et de nombreuses auteures féministes radicales pour construire mon cadre théorique. Il me demanda s’il était possible de poursuivre cette conversation le jour suivant, après la fête du Nouvel An, parce que, selon ses dires, il était fasciné par la philosophie.

La conversation avec Jim le jour suivant fut d’abord maladroite et sans énergie (bien que ma gueule de bois ait pu y être pour quelque chose!). Je lui expliquai que je vois la pornographie sur internet comme jouant un rôle particulier dans l’obstacle à l’égalité des femmes. Quoiqu’il existe de nombreuses visions, parfois contradictoires, sur la pornographie sur internet, l’ensemble de notre société en est arrivée à un consensus sur le fait que la production et la consommation de pornographie par des adultes représente l’un de nos droits dans une société démocratique libérale. En effet, contrairement à d’autres sociétés plus répressives, nous comprenons la pornographie comme emblématique de la liberté sexuelle, de la liberté d’expression et même de l’émancipation sexuelle des femmes. Mon livre (intitulé La pornographie sur Internet : discipliner les femmes par le biais de la « liberté sexuelle ») *, en revanche, soutient que la pornographie est une pratique réactionnaire et violente par laquelle les femmes en particulier, mais aussi les hommes, sont sexuellement disciplinés et régis.

La perplexité dans les yeux de Jim me fit changer de tactique! Il se montra enthousiaste à « avouer » sa propre utilisation de pornographie, alors nous avons prolongé la conversation afin d’en discuter. Nous avons convenu tous les deux que, en tant qu’homme d’âge moyen « respectable », il appartenait à une tranche démographique d’utilisateurs de pornographie rarement reconnue socialement – à savoir le grand-père, le père, le mari/partenaire – qui se masturbent en visionnant des femmes (dont la plupart sont assez jeunes pour être leur fille ou leur petite-fille) et qui se gardent de le dire à leur partenaire. À ma demande, il reconnut que les femmes y sont représentées au mieux comme des objets sexuels pour le plaisir des hommes et comme des participantes volontaires à leur propre dégradation et qu’une grande partie de la pornographie érotise la violence des hommes envers les femmes. Il prit la peine de me faire savoir que je ne lui présentais pas un ensemble d’idées qu’il n’avait lui-même déjà compris, mais il souligna quand même que certaines femmes regardent également de la pornographie.

Lorsque je lui demandai comment il conciliait son auto-identification comme un homme bien avec l’utilisation de pornographie, il me dit qu’il ne s’identifiait pas comme étant un homme bien. En fait, il ressentait une certaine honte. Malgré son point de vue sur l’égalité des femmes, il admit qu’il se sentait obligé d’utiliser de la pornographie. Il fait l’expérience de l’érotisation de la dynamique de pouvoir entre les sexes, mais plus que cela, il a un fort sentiment de transgresser les règles sociales, de se rebeller contre les normes familiales de son enfance qui l’ont rendu coupable de se masturber, et enfin, qu’il a la liberté d’exprimer ses fantasmes. Il admit aussi que la pornographie offre un moyen rapide et efficace d’atteindre l’orgasme, ce qui devient plus difficile pour les hommes avec leur partenaire à mesure qu’ils vieillissent.

J’eus un certain nombre de pensées et de sentiments le jour suivant. J’en savais plus sur la vie sexuelle privée de cet homme que sa partenaire, qui se trouvait aussi dans le groupe. Il avait partagé son secret avec moi et je sentais, dans ce contexte spécifique, l’impératif de le garder. Cependant, je me sentais aussi légèrement traite ou complice. Cet aspect secret de l’utilisation de pornographie des hommes d’âge moyen empêche les femmes, en particulier celles d’âge moyen ou plus âgées (c.-à-d. les femmes moins familières avec les tropes et les conventions de la pornographie sur internet), de prendre connaissance de la dégradation et des images violentes d’autres femmes que leur partenaire trouve érotique. En outre, beaucoup de femmes (qui n’ont peut-être pas de vue sur la politique des sexes), lorsqu’elles découvrent que leur partenaire a une vie sexuelle parallèle, vivent ceci comme une « tromperie » et une trahison. Par conséquent, mon allégeance va donc aux femmes et certainement pas à garder les secrets des hommes.

Je place l’ensemble de nos récits, de nos pratiques sexuelles, de nos fantasmes et de nos désirs dans le contexte de leur construction sociale. La généalogie de la sexualité de Foucault, par exemple, retrace l’histoire de la sexologie, du 19e siècle à aujourd’hui et sa fabrication de la sexualité en tant que clé de la psyché et même de l’âme humaine. En tant que sujets modernes, nous prenons cette construction historique de la sexualité comme un fait biologique éternel et luttons pour notre liberté personnelle et politique à travers son expression. Dans l’Histoire de la sexualité, Volume I : La Volonté de savoir, Foucault se demande si un jour nous questionnerons l’empressement avec lequel nous déclarons que la sexualité est réprimée par les mœurs religieuses et traditionnelles tandis que « nos discours, nos coutumes, nos institutions, nos règlements, nos connaissances » constamment et pour toujours les produisent à la lumière du jour et les diffusent comme de « l’accompagnement bruyant. » Je me rappelle le récit de Jim lorsque Foucault soutient que « l’ironie de ce déploiement est de nous convaincre que notre « libération » a un poids dans la balance. »

Dans un essai intitulé La censure du féminisme révolutionnaire**, Sheila Jeffreys, elle-même une féministe révolutionnaire, commente sur le plaisir que certaines femmes retirent de la pornographie et sur l’idée que ceci ferait de la pornographie un exemple d’égalité sexuelle. Elle souligne : « La plus grande tragédie de notre oppression est peut-être que ce soit à partir d’images et de fantasmes oppressifs que nous avons été encouragées à suivre que nous voyons notre autonomisation et notre libération. » Plutôt que les femmes acceptent leurs propres réactions viscérales à la pornographie comme « naturelles », Jeffreys soutient que « le fait que la pornographie puisse nous exciter devrait susciter notre rage, pas notre complaisance. »

La désormais traditionnelle injure émise par de nombreux défenseurs de la pornographie est que les féministes qui élèvent une voix critique au sujet de la pornographie sont « antisexe » et alliées avec le patriarcat et/ou la droite religieuse. Cet argument ad hominem, hégémonique depuis le début des années 1990, est réducteur, trompeur et fonctionne comme une forme de neutralisation de la parole. Il inverse la revendication féministe centrale voulant que la liberté réside dans la déconstruction et la déstabilisation des pratiques patriarcales, religieuses et hétéronormatives qui ont constitué les hommes et les femmes en tant qu’objets sexuels genrés. Ni Foucault ni Jeffreys nient l’importance de la volupté des corps, l’expérience du plaisir seul ou avec d’autres, ou la réalité de l’imagination sexuelle. Ils font valoir que si nous sommes des défenseurs sérieux de la liberté sexuelle, il nous appartient d’examiner si, au moment même où nous nous imaginons autonomes sexuellement et anti autorité, ce n’est pas en fait l’instant où nous sommes le plus conforme et le plus discipliné.

À l’intérieur du cadre féministe et Foucaldien qui informe ma propre écriture, je soutiens que le discours libertaire sur la pornographie, tel qu’il recoupe les connaissances officielles en sexologie, nous construit comme des sujets sexuels assujettis, plutôt que l’inverse. En comprenant les forces politiques qui nous constituent en tant qu’hommes et femmes, nous sommes en meilleure position pour leur résister. Sur ce, Bonne Année!

* Internet Pornography: Disciplining Women through sexual ‘Freedom’

** “The censoring of revolutionary feminism »

Dr Heather Brunskell-Evans est philosophe et universitaire à l’Université de Leicester au Royaume-Uni et s’intéresse notamment à la philosophie féministe et la politique des corps. Elle est également l’une des fondatrices de « Resist Porn Culture / RPC », une association britannique dédiée à résister à l’industrie de la pornographie et à la pornification de la culture. Vous pouvez la suivre sur Twitter à @brunskellevans

TRADUCTION : Claudine G. pour le Collectif RP.

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