– « Il n’y a pas, selon Marx, de perspective d’émancipation dans l’activité prostitutionnelle »

Marx et la question de la prostitution

par Saliha Boussedra

Avant propos du collectif :

Ce texte a été publié à l’origine par LA REVUE DU PROJET (La Revue du projet, n° 61, novembre 2016.) Il est reproduit ici avec leur autorisation et celle de l’auteure, que nous remercions vivement. Saliha Boussedra est philosophe. Elle est doctorante en philosophie à l’université de Strasbourg.

Il nous semblait urgent de publier de telles précisions à l’heure où certainEs portes paroles des lobbys proxénètes prétendent se réclamer du marxisme ou du féminisme marxien

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« Contrairement aux courants « réglementaristes » qui défendent la prostitution comme travail légal compatible avec la pensée de Marx, l’analyse de ses écrits montre que pour lui il n’y a pas d’émancipation dans l’activité prostitutionnelle.

 Les « réglementaristes » estiment que l’activité exercée par la prostituée doit faire l’objet d’une reconnaissance officielle pour être intégrée dans le régime général des activités relevant du travail, que ce travail soit celui d’un salarié ou d’un indépendant. Une partie de ces courants reconnaît que la prostitution ne relève pas d’une activité épanouissante, tout en pensant qu’elle n’est pas pire que l’activité d’une ouvrière. Le raisonnement des réglementaristes conduit à dire que la seule différence qui persiste entre ces deux activités est que l’une est une activité légale quand l’autre ne l’est pas. Ils font également appel à l’analyse marxienne du travailleur salarié pour dire que la prostitution doit être légalement reconnue pour que les prostituées puissent améliorer les conditions d’exercice de leurs activités.

Travail concret, travail abstrait
Attribuer à Marx une position réglementariste repose, en réalité, sur un certain nombre de confusions concernant la conception marxienne du travail. Tout d’abord, les courants réglementaristes ratent non seulement la dimension historiquement déterminée du mode de production capitaliste, mais aussi le caractère double du travail qui s’y révèle. Lorsque Marx envisage le travail d’un point de vue anthropologique, cela implique qu’on ne puisse pas séparer l’activité productive humaine à la fois des individus qui l’accomplissent, des moyens de travail (outils de travail et matériaux) et des produits de cette activité. Cette dimension qui définit le « travail concret » est vraie pour toutes les sociétés et de tout temps. En revanche, Marx met en évidence une deuxième dimension qui est spécifique au mode de production capitaliste, le « travail abstrait ». Cette dimension réduit le travail à la seule production de valeur d’échange, indépendamment de l’activité, des moyens de production et des produits concrets. Comme le réglementarisme ne tient pas compte de ces distinctions, ce n’est qu’en reprenant à son compte la notion de « travail abstrait » qu’il peut considérer la prostitution comme un travail.
Imprégné d’un regard déterminé par notre mode de production, le réglementarisme projette sur un certain nombre de rapports sociaux et humains le point de vue du capital lui-même. Ainsi, le réglementarisme se trouve conduit, à travers le concept marxien de « travail abstrait » dont il fait usage sans le nommer, à faire la promotion de la marchandisation de vastes pans d’activités productives humaines non encore accaparées par le capital. En revendiquant une extension légale de la forme abstraite du travail pour inclure l’activité prostitutionnelle, le réglementarisme ne promeut ni plus ni moins qu’une prise en charge et une régulation de l’activité sexuelle par le marché. Dans cette bataille l’enjeu du droit et de la légalité constitue pour le capital une étape importante en vue de parvenir à une exploitation réussie.

Activité sexuelle vénale et travail abstrait
En définissant le travail abstrait, Marx écrit : « Si l’on fait abstraction du caractère déterminé de l’activité productive et donc du caractère utile du travail, il reste que celui-ci est une dépense de force de travail humaine. La confection et le tissage, bien qu’étant des activités productives qualitativement distinctes, sont l’une et l’autre une dépense productive de matière cérébrale, de muscle, de nerf, de main, etc., et sont donc, en ce sens, l’une et l’autre du travail humain » (Le Capital, livre I). C’est dans cet « etc. » que les réglementaristes pensent pouvoir inclure le sexe dans la conception marxienne du travail abstrait. Or cette inclusion est pour le moins cavalière. Si ce grand penseur du travail qu’est Marx avait dû intégrer l’usage marchand des parties intimes du corps, il ne l’aurait certainement pas laissé dans l’implicite d’un « etc. ».
Si nous abordons spécifiquement la question de la prostitution, nous constatons que l’activité prostitutionnelle – de tous les « travaux humains » dont parle Marx – est la seule et unique activité où ce qui est vendu est justement ce qui n’est vendu nulle part ailleurs, dans aucun autre travail. Si le travailleur « loue » bien « son corps » au capitaliste (avec ses muscles, ses nerfs, son cerveau, etc.), la prostituée, en revanche, est la seule qui autorise un accès à des parties du corps privées, jamais incluses dans la vente de la force de travail pour l’ensemble des travailleurs dont parle Marx. La prostitution est par conséquent l’unique activité où la location du corps de l’individu inclut une (ou des) partie(s) du corps dont l’accès reste partout ailleurs formellement interdit. Nous voyons ici comment la prostitution se détache radicalement et de façon tout à fait spécifique de l’ensemble des « travaux humains » dont parle Marx dans le livre I du Capital.

Prostitution et lumpenproletariat
De plus, les réglementaristes omettent de mentionner que Marx a explicitement parlé de la prostitution. Si, dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, la position de Marx sur la question de la prostitution semble encore se chercher, par la suite et jusqu’au livre I du Capital au moins, nous pouvons dégager une position constante de Marx relativement à cette question. Que ce soit dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, dans Les Luttes de classes en France ou dans le livre I du Capital, on constate que la prostitution est systématiquement rangée du côté de ce que Marx appelle le lumpenproletariat.
Ce dernier, selon Marx, est constitué du prolétariat ruiné et des déclassés qui ont abandonné la lutte des classes et cessé de résister. D’après Marx, il s’est constitué historiquement comme l’ennemi du prolétariat, bien qu’il en émane en partie. Le lumpenproletariat est généralement composé d’« une masse nettement distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu, différents selon le degré de culture de la nation à laquelle ils appartiennent, ne démentant jamais le caractère de lazzaroni » (Les Luttes de classe en France). Si les prostituées font partie de cette catégorie d’individus, ce que nous pouvons retenir ici est que, d’une part, la prostitution n’appartient pas au registre d’une définition « positive » du travail, c’est-à-dire qu’elle ne constitue pas un accomplissement pour les humains ; et que, d’autre part, elle apparaît comme « distincte » du prolétariat. Dans ces conditions, elle n’appartient même pas à la définition « négative » du travail tel qu’il existe sous l’égide du capital (autrement dit le travail payé par du capital). Cela veut dire que, même si Marx a connaissance de formes de prostitution rémunérées par du capital et relevant donc du « travail productif » – comme c’est le cas dans les « bordels » que Marx évoque à titre d’exemple dans les Théories sur la plus-value –, il ne l’intègre pas pour autant dans le domaine du travail.
En effet, même lorsque Marx décrit dans le livre I du Capital les franges de travailleurs et des travailleuses les plus dominées, il parle à cet égard du « précipité le plus bas », il n’y inclut pas la catégorie de « prostituée ». Sans doute ici est-il utile de lire attentivement cet extrait des Luttes de classes en France : « [D]epuis la cour jusqu’au café borgne se reproduisait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non point par la production, mais par l’escamotage de la richesse d’autrui déjà existante. » Marx invoque ici une soif de s’enrichir qui ne passe pas par la production mais par le vol, la tromperie, etc., et qui est propre à la haute bourgeoisie comme au lumpenproletariat. Pourtant, on ne peut pas dire que la prostituée « vole » le client, ni non plus que le client « vole » la prostituée. Dans ce cas qu’est-ce qui motive cette classification par Marx ?
Il y a plusieurs pistes possibles à ce sujet. Nous n’en proposerons qu’une ici : la prostitution est une question qui a occupé Marx tout au long de son œuvre, quoique de façon relativement marginale. Il est possible de considérer que la prostituée, tout comme le criminel, soit, pour Marx, le degré ultime auquel le capital réduit la vie humaine. Si la prostitution peut être envisagée d’un point de vue capitaliste tout comme l’activité du criminel (dont Marx – dans les Théories sur la plus-value – dit qu’il est un « producteur » au sens où il donne du travail au juge, au serrurier, au criminologue, aux scientifiques, etc.), ces activités sont des activités où l’individu a finalement accepté ce à quoi le capital veut le réduire en le dépossédant non pas seulement des conditions objectives permettant l’effectuation de son activité, comme c’est le cas pour le prolétaire, mais également de tous les éléments qui fondent, en quelque sorte, son « humanité ». L’individu du lumpenproletariat est en quelque sorte celui qui a « cédé » sur sa part d’humanité, celui qui a lâché la lutte et la résistance que constitue, pour Marx, l’activité productrice, « cette rude, mais fortifiante école du travail » (La Sainte Famille). Il est celui qui, prêt à vendre tout de lui-même, se trouve dans « la situation du seul prolétariat ruiné, le dernier degré où tombe le prolétaire qui a cessé de résister à la pression de la bourgeoisie » (L’Idéologie allemande). D’où nous pouvons comprendre qu’il n’y a pas, selon Marx, de perspective d’émancipation dans l’activité prostitutionnelle et qu’elle constitue davantage une sorte de perte radicale du lien qui rattache cet « organisme vivant » à sa part de résistance et d’« humanité ».

Marx a parfaitement connaissance de la violence des rapports de domination qui s’exerce sur les femmes prostituées. Il écrit : « La prostitution est un rapport dans lequel tombe non pas seulement la prostituée mais aussi le prostituant dont l’ignominie est encore plus grande » (Manuscrits économico-philosophiques de 1844). Si, pour Marx, l’activité prostitutionnelle relève du lumpenproletariat et non pas du prolétariat, il ne s’agit en aucun cas pour lui de condamner les prostituées mais au contraire de condamner les travaux nuisibles aux femmes et de les émanciper de la situation à laquelle elles sont réduites. Cette émancipation des femmes devra passer notamment par l’abolition mondiale de la prostitution, qui s’accompagne de mesures sociales, tout autant que par une pleine reconnaissance des femmes dans le monde social du travail.

Si les enfants faisaient bien partie de la catégorie du monde des travailleurs au XIXe siècle, certaines sociétés ont su faire le choix de ne pas attendre que ces derniers obtiennent plus de droits : elles ont choisi, au contraire, de retirer les enfants purement et simplement du marché du travail. Interdiction du travail des enfants et des « travaux nuisibles aux femmes », c’est bien ce que Marx a défendu dans le cadre d’une interview accordée au journal le Chicago Tribune de décembre 1878. Si nous sommes parvenus à abolir le travail des enfants sans passer par un développement du « droit syndical », il est temps plus que jamais que nos sociétés et nos luttes aboutissent aux mêmes résultats pour la prostitution.  »

Ce texte a été traduit en :

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