– « Nous devons écouter les voix des travailleuses du sexe »

La survivante Rae Story rencontre et interview d’autres survivantes de la prostitution

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©Jessica Evans

« Nous devons écouter les voix des travailleuses du sexe ». Tel est le cri de ralliement que j’ai entendu un nombre incalculable de fois ces dernières années. C’est l’une des phrases les plus populaires et prolifiques de l’état actuel du discours sur la prostitution, elle est tellement courante qu’elle en est devenue presque naturelle à nos oreilles. Et, comme toute phraséologie adoptée avec vigueur pour renforcer les agendas politique, le slogan devient l’argument. Ce à quoi elle est supposée faire référence est déformé et détourné. Comme ‘Détruisez le pouvoir et non les gens’ ou ‘Faites l’amour, pas la guerre’.

L’écrivain Milan Kundera aurait trouvé tout ce cirque très ‘kitsch’*, à cause de sa sentimentalité touchante, son abstraction de la matière ou du réel et aussi pour sa reproductibilité de masse. Il écrit : « La première larme dit : quelle joie de voir les enfants courir sur le gazon ! La seconde larme dit : quelle joie de voir tous les humains être emportés ensemble par les enfants courant sur le gazon ! ». Nous implorer d’écouter l’appel des voix des travailleuses du sexe fait appel à cette forme d’émotivité ; des réponses prévisibles peuvent être obtenues en se branchant sur des inquiétudes courantes et des sensibilités à la mode. Elles se plient à la pensée dominante du moment, mais pas nécessairement à la vérité. Or, il est permis de se demander d’où tout cela peut bien venir…

Il est couramment admis que la plus grande faiblesse du féminisme est son implication forcée des autres femmes en désaccord avec l’ordre du jour. La revendication des travailleuses du sexe enflamme un sentiment de détermination zélée chez ceux et celles qui adhèrent plus ou moins à l’idée (souvent par facilité), ou qui sont autrement généralement enclin-e-s à la suivre. Les hommes peuvent être facilement galvanisés, même s’ils n’achètent pas de sexe eux-mêmes, puisqu’ils interprètent souvent l’industrie du sexe comme étant le symbole de la liberté masculine. Ceux et celles qui se considèrent féministes mais ne veulent pas être associé-e-s aux analyses traditionnelles sont aussi vulnérables devant ce type de maximes, tout comme le sont les prostituées qui souhaitent se définir elles-mêmes d’une façon plus ‘légère’. Nous pouvons avancer, tel que le philosophe Denis Diderot l’a fait, que, « on avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère ».

À plusieurs occasions, on m’a dit clairement de me la fermer et d’écouter les travailleuses du sexe, et ce, malgré le fait que j’aie moi-même travaillé dans l’industrie du sexe pendant 10 ans et que j’aie eu des centaines de conversations avec d’autres femmes dans la prostitution. Lorsque j’entends ceci (parfois de la part de personnes n’ayant aucune expérience directe avec la prostitution de quelque façon que ce soit), il me semble toujours que ces personnes parlent par-dessus mon épaule, comme si elles s’adressaient à quelqu’un derrière moi, que seulement elles, peuvent voir. Il n’y a aucune conversation possible. Un débat ouvert, désordonné et complexe serait un obstacle à leur cause. Dans les faits, ce à quoi elles objectent (et ne peuvent être confrontées) est le fait que bien que j’ai été moi-même prostituée, je puisse mettre en doute leur agenda et que j’en arrive à des conclusions ‘incorrectes’ selon elles. Ce qui est le plus troublant pour celles et ceux qui prétendent parler pour toutes les prostituées, c’est qu’en plus, je ne suis pas la seule.

Il y a plus ou moins un an, bien que je voyais encore des clients de façon intermittente à cette époque, étant de plus en plus écrasée par une anxiété extrême, je prenais rendez-vous avec un dernier prostitueur. Une amie avait offert de m’inviter en France pour une semaine. J’espérais me reposer, calmer mes nerfs et revenir revigorée pour reprendre le travail. Ce n’est jamais arrivé. C’était comme si un filtre avait été enlevé de mon regard et l’idée même de me prostituer devint absolument intolérable. Je suis au contraire tombée dans une errance complète. Je dû quitter mon appartement et commencer à compter sur les quelques proches que j’avais pour survivre et éviter les pires excès de la vie de SDF. En fin de comptes, le choix est réellement entre la prostitution et la pauvreté. Un an plus tard, peu de choses ont changé à part mon acceptation de la situation et le deuil de l’idée que je puisse un jour être capable de me donner du courage pour me re prostituer.

Récemment, j’ai discuté avec Laura** qui a, par coïncidence, quitté la prostitution au même moment que moi et d’une façon similaire. Elle a elle aussi tenté de prendre une énième pause pour se remettre des hauts et des bas du stress de la prostitution. Il s’agit en fait d’un ‘burnout’, ce phénomène psychologique qui a ses racines dans la dépersonnalisation, un état dans lequel la personne perd le sens de soi, a une vague distorsion de son humanité comme étant une chose complète et qu’elle reconnait. Ses pauses ont commencé par quelques semaines, se sont étirées sur des mois, puis la dernière dure depuis plus d’un an.

Contrairement aux autres femmes avec qui j’ai discuté, Laura a débuté la prostitution tard dans sa vie, après avoir eu une famille et être devenue une adulte mature. Elle était épuisée à force de se débattre pour survivre avec des emplois sous-payés. Un jour, une amie lui a parlé d’un bordel qui engageait dans le quartier et elle a décidé d’essayer. « Vous commencez en pensant que vous allez faire beaucoup d’argent et, en tant que mère de famille monoparentale travaillant au salaire minimum, mon premier revenu du bordel me semblait en effet considérable. C’est de cette façon que les bordels attirent les jeunes femmes qui sont habituées à vivre sous le seuil de pauvreté, le salaire d’une journée semblant si bon – c’est la seule façon dont ils peuvent vous convaincre de vous faire baiser par des mecs les uns après les autres pour environ 30$ par coup. »

Lorsque j’ai commencé la prostitution, je pensais aussi que c’était la meilleure chose que nous pouvions faire, que nous allions en sortir après être devenues financièrement aisées et que après nous pourrions poursuivre nos rêves. Chelsea Geddes connait bien la situation. Elle travaille dans un bordel à Auckland, et par hasard, c’est l’un de ceux dans lesquels j’ai travaillé il y a 10 ans. Comme Laura, elle a cru que le bordel allait l’aider à s’émanciper de ses difficultés et la légalisation de la prostitution en Nouvelle-Zélande a aidé à forger l’idée dans son jeune esprit. « Je me souviens que la publicité pour ce bordel disait ‘’Nous voulons être le tremplin vers des choses plus grandes et meilleures pour vous’’ C’est aussi une forme d’euphémisme de l’abus sexuel tarifé, comme de dire : ‘’vous allez masser les épaules de gentils messieurs’’. Bien entendu il ne s’agit pas exactement de masser des épaules, ni que les clients soient gentils… ni de messieurs. Le public cible est à l’évidence de très jeunes femmes, puisqu’ils affichent ‘’aucune expérience ou qualification nécessaires’’ et qu’ils ont des déclarations scandaleuses sur l’argent à y gagner telles que ‘’gagner jusqu’à 2 000$ par soir’’, avec lesquelles ils se tirent d’affaire puisqu’ils disent ‘jusqu’à’’, alors qu’en réalité vous allez plutôt gagner 200 ou 300$, parfois plus et parfois rien du tout. »

La prostitution est un format économique incroyablement inhabituel, et là se trouve son grand attrait. Qu’on la voit comme un travail ou comme une oppression, le fait qu’elle offre (ou prétende offrir) de hauts taux horaire à des femmes sans expérience, qualification ni spécialisation, est extrêmement hors norme. Alors comment se fait-il que si peu de femmes, en comparaison à toutes celles qui travaillent pour des salaires de misère, choisissent cette voie pour réussir à payer leurs factures? Les adeptes de l’industrie du sexe diront que la stigmatisation est la seule ou la principale raison qui empêchent les femmes de se prostituer. Pourtant ce n’est pas du tout cette vision qui transparait dans les entrevues que j’ai menées.

Laura a succinctement mis en évidence une autre raison étonnante. « Vous devez être pénétrées par un large éventail d’hommes qu’autrement jamais vous ne souhaiteriez toucher dans la vraie vie. Laids, sentant mauvais, de tous âges, dont des hommes très très vieux […] Aussi, ces hommes vous traitent comme un morceau de viande et vous pénètrent violemment dans le but de vous blesser et de franchir vos seuils de douleur ; c’est une expérience quotidienne dans un bordel. » Si le travail était si totalement désagréable, demandai-je à Laura, comment se fait-il que des femmes considèrent qu’il vaille la peine d’y faire face et d’autres non? Elle a souligné le fait que la prostitution permet aux femmes de ne travailler que quelques jours par semaine. « Vous pouvez faire suffisamment de fric dans ces quelques jours pour ne pas avoir à travailler à temps complet. Et pour être honnête, je ne sais pas si plusieurs d’entre nous pourrions endurer un travail à temps complet, dans n’importe quel domaine. C’est probablement pourquoi la prostitution nous a semblé une bonne option au début. La plupart d’entre nous avions un problème de santé mentale ou un problème de dépendance. En fait, les seules personnes pour qui je ne peux pas parler sont celles que je ne connaissais pas suffisamment pour qu’elles m’en aient parlé. Je ne fais pas référence à des héroïnomanes ou à des psychopathes – mais principalement à des fêtardes, à des consommatrices régulières de drogue, à des alcooliques fonctionnelles ou à des femmes qui ont un trouble dépressif, anxieux ou un TDAH. Une journée de travail type 9-17H était impossible pour nous. » Lorsque j’ai demandé à Laura si elle croyait que c’était spécifique à la prostitution, elle a répondu que oui. Il ne s’agit pas de dire, bien entendu, que les personnes dysfonctionnelles ou blessées soient spécifiquement vouées à la prostitution mais plutôt – comme mon expérience et ces témoignages le démontrent – qu’elles forment de manière accablante la majorité de la main-d’œuvre du milieu pour en être une spécificité.

Rebecca Mott, qui tient un blog sur ses expériences et analyses de la prostitution (voir ses textes traduits ici même : https://ressourcesprostitution.wordpress.com/tag/rebecca-mott/) , a été très directe sur les causes qui l’ont amenées à considérer la prostitution à l’âge de 14 ans. « Je me croyais éveillée et sage, mais j’étais très vulnérable, encore coincée comme la fillette abusée par son beau-père. Il me disait de ne pas bouger, qu’il arrêterait seulement s’il pensait que j’avais eu un orgasme – alors j’ai appris à feindre. Mon beau-père me faisait lire de la pornographie comme Hustler, le Marquis de Sade et Lolita, et me disait que le sexe ne pouvait être bon qu’à travers la douleur. Il m’a encouragée à croire que j’étais un produit sexuel, particulièrement parce qu’il m’amenait dans des restaurants chics et me donnait des cadeaux. » Je lui ai demandé si elle pensait que l’abus sexuel est un aspect causal qui guide les femmes vers la prostitution. Elle a suggéré qu’il y a différentes routes qui peuvent les y amener, mais que les abus sexuels dans l’enfance sont particulièrement préparatoires. « Les abus sexuels dans l’enfance peuvent entrainer plusieurs fillettes à s’engourdir, à associer le sexe avec la douleur et le contrôle. Ces fillettes reçoivent souvent des cadeaux. » Effectivement, développer dans l’enfance une association entre la sexualité et la domination et la douleur, ainsi que la compensation, offre une structure particulièrement adaptée à la prostitution.

En effet, de toutes les femmes avec qui j’ai discuté, seulement Laura ne m’a pas fait part d’une histoire de violence sexuelle. De son côté, Chelsea m’a décrit son adolescence comme une période où elle fût isolée et jetée hors de la maison familiale, et forcée à vivre avec un pédophile du coin qui avait une préférence pour les garçons, mais qui néanmoins la soumettait à ses abus et humiliations.

Alisa Bernard, une militante membre du Conseil d’administration de l’Organisation pour les survivantes de la prostitution de Seattle, a elle-aussi fait le lien entre la violence et la prostitution. Elle m’a racontée son histoire. « Comme la majorité des femmes dans la prostitution, j’ai subi un grand nombre d’abus sexuel en tant que fillette, ce qui m’a amenée à décrocher de l’école et à fuguer pendant une partie de mon adolescence. Puis, j’ai expérimenté ce qu’on appelle maintenant le ‘sexe de survie’ afin de rester en vie, en sécurité, nourrie et hébergée et d’éviter de retourner à la maison, jusqu’à ce que je tombe enceinte. » Finalement, elle a perdu le bébé et s’est retrouvée encore une fois loin de sa famille, embarquée dans une relation violente avec un homme qui est vite devenu son proxénète. L’histoire qu’elle m’a racontée, à l’instar de celles de Chelsea et de Rebecca, est celle d’une jeune femme privée de ses droits, et d’une acceptation de la prostitution comme moyen de survie. Alisa a ensuite quitté son proxénète violent mais s’est retrouvée dans une ‘relation’ avec un autre proxénète, plus à l’aise financièrement, qui l’a torturée (elle souffre de dommages nerveux permanents) et l’a promenée d’un proxénète à un autre pour des ‘fonctions communautaires’. « Fondamentalement, j’en suis sortie parce que j’étais psychologiquement et physiquement dans un état de délabrement total. Il m’a simplement laissée tomber parce qu’aucun membre de la communauté des acheteurs de sexe ne voulaient plus m’acheter parce que j’étais devenue un produit trop endommagé. Je suis retournée chez moi par manque d’alternatives, un privilège, je le reconnais, que peu d’entre nous avons. Après quelques chirurgies et la prise de très forts antidépresseurs, j’ai retrouvé un semblant de normalité avec ma famille et j’ai réussi à reprendre le cours de ma vie. Mais au fond, passer à autre chose voulait dire faire fi de tous les symptômes de stress post trauma et de la dépression, pour lesquels j’ai été diagnostiquée bien des années plus tard. Alors, oui, on peut dire que mon temps dans la prostitution a été une longue et infructueuse tentative de suicide. »

La croyance que l’industrie du sexe peut permettre aux femmes de faire leur chemin vers leurs buts et aspirations est commune, et elle est régulièrement utilisée dans le discours public afin de légitimer l’industrie. Comme si le fait que des jeunes étudiantes se tournent vers cette industrie pour payer leurs frais de scolarité purifiait le tout de sa véritable nature. Chelsea comprend très bien la situation. « Quand j’ai eu 18 ans, j’étais en âge d’aller travailler comme danseuse. Je pensais que ce serait glamour, que j’aurais l’opportunité de gagner beaucoup d’argent, de me payer des études universitaires sans avoir besoin d’un prêt étudiant, que ça compenserait pour tout ce que j’avais enduré et que je pourrais réussir quelque chose après tout. » C’est une façon de penser qui m’est familière, mais comme le mentionne Chelsea, elle semble rarement se concrétiser. « Je pense que l’idée que danser ou se prostituer est une voie vers le succès est un mythe courant, particulièrement en Nouvelle-Zélande, où c’est vu comme une activité entre adultes consentants et où le fait que ce soit violent et dégradant n’est pas reconnu […] Quand j’étais jeune, nouvelle et attirante, et avant la récession, je gagnais en réalité un revenu décent, mais je n’avais pas envisagé que les choses pourraient changer ou que le ‘travail’ deviendrait de plus en plus difficile à supporter. Alors, je dépensais pour des choses superficielles, du shopping et des fêtes, des choses qui vous font vous sentir bien dans l’instant présent et vous font oublier toutes vos souffrances. »

L’espoir de Chelsea que la prostitution l’élèverait s’est éventuellement dissipé et elle se retrouve maintenant prise au piège dans un bordel sans voie de sortie en vue. Par contre, pour les autres femmes avec qui j’ai discuté, la prostitution a amené à une incapacité physique. Rebecca a quitté le milieu il y a plusieurs années après qu’un prostituteur l’ait forcée à une pénétration anale d’une telle violente qu’elle a nécessité une hospitalisation. Elle m’a décrit ce qui s’est passé après sa sortie de l’hôpital. « J’ai pris un taxi pour retourner à mon appartement. Quand je me suis réveillée plus tard, j’étais paralysée. C’est comme si mon corps avait décidé de faire grève, refusant d’endurer tant de châtiments. Je suis restée paralysée durant 3 jours. »

L’idée que le corps puisse décider de se révolter et refuse de s’engager davantage dans la prostitution est quelque chose avec quoi je peux m’identifier ; vers la fin de mon expérience je commençais à être physiquement malade dès que je me retrouvais avec un client. J’ai réussi à me convaincre de l’endurer pour ne pas avoir à quitter l’industrie et ainsi tomber dans la pauvreté et la précarité. Alisa a été abandonnée par son abuseur après qu’elle ait commencé à être physiquement et émotionnellement épuisée ; il  l’avait usée jusqu’à la corde. Laura en est venue à détester devoir rencontrer des clients et a vu sa dépression de longue date empirer à cause de son extrême anxiété. Elle craint devoir retourner dans la prostitution si jamais elle perd la sécurité sociale qui la soutient actuellement. Rebecca a séjourné de façon intermittente dans des centres d’hébergement avant de se stabiliser, mais elle n’a jamais pu ravoir un travail. Elle dit : « le trauma est l’ombre de ma vie ».

Que cherchent ces femmes? Eh bien, certainement pas la décriminalisation totale. Laura explique son animosité envers l’idée que les bordels soient légaux et prennent de l’ampleur : « Je ne suis pas du tout d’accord avec la décriminalisation. J’ai travaillé dans environ 20 bordels ces dernières années, il s’agit de femmes vêtues de lingerie placées en vitrine dans l’attente d’être choisies. C’est dégradant et humiliant et ça ne devrait jamais être légal. Aussi, la petite quantité d’argent que vous faites par client dans les bordels, après que la gérance ait pris sa part (la part enlevée est au moins le tiers par les employeurs généreux et la moitié par les autres), vous oblige à endurer une grande quantité de clients par jour, les uns après les autres. Les tarifs sont décidés par les bordels et sont en général très bas afin d’augmenter le volume de la clientèle. Vous avez une pause seulement lorsqu’il n’y a pas de clients. Et vous ne pouvez pas refuser de clients, sauf dans de très rares circonstances (et si les patrons sont un peu plus compréhensifs). Même si les clients puent ou sont brusques, si vous refusez, vous n’aurez plus le droit de travailler dans le bordel. La plupart des bordels où j’ai travaillé engageaient des filles trafiquées parce qu’ils avaient du mal à recruter des Anglaises. »

L’expérience de Laura dans la prostitution est au Royaume-Uni, où les bordels sont illégaux. Était-ce à cause de leur illégalité que ces endroits étaient si terribles, et est-ce que la situation serait meilleure avec la décriminalisation? Chelsea, qui travaille encore dans un bordel légal en Nouvelle-Zélande, ne pense pas du tout que ce serait le cas. « Mon expérience dans les bordels est celle du terrorisme. C’est une bataille constante ne serait-ce que pour essayer de maintenir certaines barrières personnelles telles que demander du sexe « safe » (préservatifs et digues dentaires, et pas de transmission de salive) et ne pas avoir à refaire une deuxième passe avec un homme qui a payé pour une seule passe. J’ai beaucoup de mal à obtenir des réservations de clients parce que la plupart du temps j’exige que ces limites soient respectées. »

J’ai pris contact avec Chelsea après avoir écrit sur ma propre expérience dans l’industrie du sexe légale en Nouvelle-Zélande et il est intéressant de noter que les choses n’ont pas changé. Elle m’a même dit que la gérance prend dorénavant un plus grand montant aux femmes pour chaque rendez-vous et leur fait maintenant payer un prix d’entrée. Ainsi, les femmes paient pour aller travailler avant même d’avoir gagné de l’argent. Qu’est-ce que ses collègues pensent de la décriminalisation totale? « Je doute même que des femmes prostituées en faveur la décriminalisation existent. Je n’ai rencontré aucune femme avec une telle vision dans mes 15 ans d’exercice dans l’industrie, pourtant j’ai rencontré des centaines de femmes prostituées. »

Laura m’a suggérée que ce que les femmes veulent vraiment c’est pouvoir tourner dans 2 ou 3 bordels différents pour plus de sécurité, que la plupart d’entre elles ne souhaitent pas que les gérants décident pour elles, ni qu’ils choisissent les tarifs ni les commissions ou qu’ils fassent prendre de l’ampleur à leur ‘entreprise’. La capacité de diriger de cette façon est à la base des pressions pour la décriminalisation totale par des agitateurs de pancartes qui choisissent souvent de balayer d’un revers de main l’existence des méga-bordels et des proxénètes millionnaires qu’on leur oppose ou ignorent complètement le sujet quand ils s’adressent aux médias.

J’ai l’impression que plusieurs personnes en Grande-Bretagne sont souvent subtilement manipulées à croire que des changements légaux aideraient à laisser tranquilles les petits bordels. Des expressions telles que ‘la décriminalisation permet aux femmes de se solidariser pour plus de sécurité’ sont sciemment utilisées par les promoteurs de la décriminalisation en vue de dissimuler les implications réelles de ce qu’ils recherchent. Essentiellement, il s’agit d’un discours de vente avec une panoplie d’expressions et de conditions rédigées en petits caractères pour les rendre à peine lisibles.

Toutefois, nous entendons dire que c’est ce que désirent la plupart des ‘travailleuses du sexe’. En fait, tout comme les femmes que j’ai interrogées, je n’ai rencontré qu’une seule femme qui activement défendait la décriminalisation; la grande majorité ne s’implique pas du tout dans le débat politique autour de la prostitution. Chelsea pense que le lobby des proxénètes, tel qu’on le connait, encourage les femmes qu’il exploite à normaliser les abus qu’elles vivent. Laura pense que celles qui soutiennent la décriminalisation ont souvent de bonnes intentions, mais qu’elles ont souvent travaillé en tant qu’escortes ‘indépendantes’, donc, qu’elles n’ont pas d’expérience avec la réalité des bordels (encore moins dans ceux d’Allemagne ou de Nouvelle-Zélande, comme Chelsea et moi). Elle argumente aussi que certaines autres sont probablement trop nouvelles dans l’industrie et croient encore en son pouvoir libérateur, ou s’imaginent peut-être un avenir de gérante ou de propriétaire de bordel elles-mêmes, si ceci était légal. Rebecca était particulièrement caustique à cet égard : « J’ai tendance à croire que le lobby de l’industrie parle pour les proxénètes et les trafiquants et qu’il n’a aucun intérêt à se préoccuper de la condition mentale, physique ou sexuelle des femmes. Alors, quand ceux-ci parlent de décriminalisation, c’est afin de faire davantage de profits et que la violence des clients soit rendue invisible. »

Vers la fin de mes entretiens, j’ai parlé avec Alisa de ce qu’elle trouve de si répréhensible à propos de la décriminalisation totale et de pourquoi elle soutient qu’il faille la combattre. Elle a bien résumé la situation : « Honnêtement, je crois que ceci revient à normaliser l’achat de sexe comme une pratique acceptable. Lorsque nous voyons une chose comme normale, nous l’acceptons et avons plus tendance à la suivre. La demande augmente alors, et le nombre de femmes désavantagées socialement devient insuffisant pour satisfaire cette demande sans le recours à des forces coercitives. Il devient par conséquent inévitable que le trafic de femmes serve à nourrir le commerce et la demande pour davantage de corps de femmes. Ceci crée un marché légitime pour les acheteurs et les trafiquants et transforme le ‘métier’ de recherche de chair fraîche des proxénètes en un commerce honorable. Il est évident que garder les femmes sous emprise est profitable, il n’y a qu’à voir la quantité de personnes et d’organisations qui le soutiennent (proxénètes, pornocrates, madames, trafiquants). Il est désespérant que l’argument-même existe. »

Il ne m’est pas aisé de résumer de tels nuances dans ces critiques, inquiétudes et doutes, et il m’est difficile, malgré les similarités narratives, de collectiviser ces récits de femmes, ainsi que leurs vies et leurs histoires. Comment se fait-il que la tragédie, l’angoisse et même la dissidence ne puissent pas si facilement se dire au pluriel ?

Par ailleurs, vous avez peut-être remarqué que les défenseurs de la prostitution ont captivé facilement l’imaginaire du grand nombre avec la notion de ‘travailleuses du sexe’ en tant que collectivité. Je me fais souvent dire ‘les travailleuses du sexe pensent ceci, les travailleuses du sexe veulent cela, les travailleuses du sexe ressentent ceci ou cela’. De l’autre côté, la femme qui vit les choses tragiquement, que ce soit dans les arts ou dans la vie réelle, est vue comme une individue isolée et à part. Son malaise n’est pas vu comme le symptôme de quelque chose qui la dépasse, seulement de son incapacité à elle. Au mieux, elle est vue comme un dommage collatéral d’une cause autrement plus noble, qu’il s’agisse d’hégémonie hétéronormative, de moralité monothéiste ou d’individualisme urbain ou libertaire. Ce n’est pas le système qui est problématique, c’est la femme qui a tort d’être incapable de négocier avec ledit système. Même si elle est une parmi tant d’autres et que les histoires de réussites réelles dans l’industrie sont bien peu nombreuses.

Il est beaucoup plus facile de rassembler les gens autour de récits qui semblent positifs qu’avec des prises de conscience sur la complexité des injustices et du malheur. À moins bien sûr que nous romancions et stylisions l’adversité comme une part noble du récit humain. L’affirmation de notre identité nationale peut être plus puissante que notre conscience de la tragédie des réfugiés perdant la vie en mer. Nous pouvons tous pleurer en voyant Bambi, mais nous espérons tout de même que notre nourriture nous arrive nettoyée de son sang, sans cartilage ni viscères. Nous pouvons souhaiter la décriminalisation totale de la prostitution parce qu’elle fait jouer en nous une compréhension simpliste des intersections entre la sexualité, les inégalités et le marché, mais en le faisant, nous réduisons les femmes qui nous mettent en garde à son sujet à une simple interférence nuisible.

Quelqu’un a déjà dit que celles et ceux qui critiquent la prostitution seront inscrit-e-s dans l’histoire aux côtés des racistes et des homophobes. Je suis en désaccord. Je pense plutôt que l’histoire sera dure avec ceux-celles qui ont rabroué les récits des femmes qui ne veulent pas succomber au prosélytisme des idéologies néo libérales. Ces femmes qui sont régulièrement et délibérément ciblées, abusées, assujetties à des jeux de manipulation et réduites au silence. Parce que la vie de ces femmes a été ravagée par la prostitution et ses abus associés, et qu’après réflexion et considération, elles espèrent que cette industrie soit incapable de s’étendre. Et même, qu’elle soit coupée de ceux qui l’alimentent.

 

Remerciements à Alisa, Chelsea, Laura et Rebecca, et à toutes les survivantes qui refusent de se résigner à notre effacement.

Image de Jessica Evans. Pour découvrir ses œuvres, voir Jesse-Ev.

Vous pouvez continuer de lire Rae sur son blog : In Permanent Opposition.

*Chez Kundera, le kitsch ne relève pas seulement d’une question de goût, mais est l’une des modalités possibles du comportement humain face aux choses, aux autres et à soi-même, c’est une caractéristique de l’être au monde. Dans sa redéfinition du kitsch, Kundera ne procède pas à une subversion intégrale de sa signification initiale. Il opère un élargissement du sens de la notion qui, tout en demeurant un critère d’évaluation de l’œuvre d’art, acquiert le statut de catégorie anthropologique. Le kitsch, c’est la traduction des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion. Qui pleure ne saurait mentir, et la manifestation physiologique des écoulements de toutes sortes est là pour en attester. Les larmes et les lamentations savent, sans délai ni détour, toucher leur public. Chacun, par analogie, se retrouve et se reconnaît dans ces épanchements émotionnels, qui sont pour cette raison immédiatement et sympathiquement compréhensibles.

**Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat des personnes.

TRADUCTION : Claudine G. et Lise Bouvet pour RESSOURCES PROSTITUTION.

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