– La nouvelle politique et l’enthousiasme néolibéral pour l’entreprenariat prostitutionnel

La nouvelle politique[1] et l’enthousiasme néolibéral pour l’entreprenariat prostitutionnel

Par Cruz Leal Rodríguez, tiré du site catalan Accio Feminista

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La mairie de Barcelone semble travailler pour protéger les droits des femmes qui exercent la prostitution par choix et pour réguler la pratique de cette dernière en utilisant toutes les compétences dont dispose le conseil municipal. Ce phénomène a provoqué un mouvement de rejet de la part de quatre mairesses de la région métropolitaine de Barcelone ainsi que de plusieurs groupes féministes, avec une certaine prépondérance du Mouvement Démocratique des Femmes (Movimiento Democrático de Mujeres, MDM).

Et c’est cette lutte politique qui a fait que le débat sur la prostitution ainsi que les positions opposées par rapport à sa régulation s’invitent dans les médias, à travers l’échange d’accusations quant à l’utilisation partisane de ce sujet. Et peut-être qu’une partie de ces accusations est vraie, car l’exercice politique —tant de l’ancienne que de la nouvelle politique— consiste aussi en cela : défendre nos propres convictions et utiliser les moyens à notre portée pour les diffuser, avec la volonté d’obtenir un peu d’hégémonie sur les idées contraires, par le simple fait de croire que nos idées sont meilleures et plus convenables pour l’ensemble de la société. Ou parce que ce sont celles que l’on défend en tant qu’idéologie du parti auquel on appartient. Il est important de rappeler que les partis représentent des idéologies et que celles-ci conditionnent leur vision du monde. Et que cela rend légitimes les partis à défendre leur idéologie, aussi étranges qu’elles paraissent. Donc, bienvenu le débat.

J’espère qu’il va continuer et devenir plus profond, j’espère que ce qu’est la prostitution dans toute sa complexité va y être présentée : à qui elle bénéficie, comment elle marche et quelle est sa fonction… par exemple. Que nous expliquions et comprenions, qu’apparaissent les données et les chiffres, que nous démontions les mythes. J’espère et souhaite que chacun-e soit informé-e à un tel point sur ce sujet que personne ne puisse le laisser de côté, hausser les épaules ou dire à la légère « il faut faire quelque chose » en évitant de se questionner ou de remettre en question ce qui, socialement, a été accepté comme quelque chose de naturel et inévitable, intégré comme une habitude ou un moindre mal.

Il est impératif que le débat sur la prostitution s’invite dans les rues et soit dans toutes les bouches. Qu’il oblige les gens à avoir un avis personnel sur la question, qu’il dérange et incommode, pour pouvoir déraciner ce qui a été installé et accepté, si l’on veut aborder la prostitution comme un problème. Que nous comprenions que son existence est une conséquence politique, et que des politiques féministes en faveur de l’égalité pourront difficilement s’intégrer dans une perspective néolibérale qui offre les corps au marché en tant que marchandise.

Il existe un point commun entre les différentes positions sur le sujet : le fait de considérer la prostitution comme un problème contre lequel il faut agir, et il se peut même qu’elles partagent la conscience de son ampleur. Puisque la prostitution est vue, dans le domaine de l’intervention sociale, comme un « wicked problem », un « sacré problème ». Ah pardon, je dois préciser que dans les sciences sociales la prostitution n’est jamais perçue sous cet angle. Malgré le fait que ce soit un problème profondément enraciné, qui devient toujours plus complexe avec la mondialisation, qui est en augmentation, qui touche toute la société, que ses victimes sont majoritairement des femmes et des petites filles et que les chiffres atteignent presque les 40 millions. Et que par contre, les clients sont en majorité des hommes, parmi lesquels il serait sans doute possible de trouver des intervenants ou planificateurs sociaux. L’accepter comme un « sacré problème », à cause de la gravité de ses conséquences pour toute la société, est indispensable. Même si pour cela nous devons déranger les chercheurs en sciences sociales. Commençons donc à aborder le sujet pour ce qu’il est vraiment : un immense problème qui affecte toute la société.

Ce sont les divergences quant aux possibles ‘solutions’ qui alimentent le conflit, et c’est l’essence même des politiques : comment aborder un problème, comment nous le percevons et d’où nous partons ; combien de personnes sont touchées par ses conséquences, à qui il profite ou nuit, en faveur de qui nous décidons… Une décision politique est un geste chargé de symbolisme et de signification qui reflète un idéal et a toujours des conséquences sociales. Le fait décisif est encore plus important quand il s’agit d’une décision erronée ou même quand la décision est évitée. La non-décision est une décision implicite.

Pour aborder la prostitution comme un problème et non comme quelque chose d’irrémédiable, il faut s’interroger sur ses causes. Quand le problème prend l’ampleur d’un problème pernicieux, global, avec de grands intérêts économiques, avec différents acteurs dans des positions nettement inégales, un problème surdimensionné, il faut également s’interroger sur les causes de ces causes. Et savoir par avance que les problèmes complexes requièrent des solutions complexes qui puissent compter sur la complicité sociale. Qui provoqueront des réactions et des résistances, qui auront besoin de différents niveaux d’intervention et différents délais et que les résultats ne sont pas garantis. Que les moyens seront aussi importants et nécessaires que l’innovation et l’imagination dans les approches et mises en place des politiques. Qu’il est aussi important de bien déployer une politique concrète que de ne pas décider de mettre en œuvre une politique erronée. Parce que cela contribue à renforcer et enraciner le problème comme quelque chose de très statique et perpétuel qui survit dans l’imaginaire comme un fait naturel et irrémédiable. En politiques sociales, une erreur a plus de poids qu’une bonne décision, elle coûte plus cher, elle est plus frustrante, elle conditionne et aggrave plus les interventions futures. C’est d’ailleurs le cercle vicieux de reproduction et de multiplication d’une grande partie des problèmes sociaux, qui commencent en étant une injustice et qui finissent par produire un système d’exploitation des uns envers les autres, logé dans la nature et l’habitude.

Voilà pourquoi j’apprécie de voir le débat s’amplifier et continuer. Après tout, le débat sur la prostitution est aux origines des mouvements féministes. C’était l’exigence des femmes de ne pas avoir à se prostituer, de ne pas être exploitées, de ne pas être obligées de vendre la seule chose qu’elles possédaient, leur corps, qui a donné de la vigueur aux mouvements féministes. Et c’est la poussée néolibérale du début des années 60 qui a introduit le mythe du libre choix basé sur le consentement en présentant l’acte de se prostituer comme un choix personnel individualisé en dehors de tout contexte social. De là sa définition comme une offre de service.

A Barcelone, rendre visible la polémique sur les possibilités de régulation de la prostitution permet en partie de présenter les différentes positions sur le sujet car, ces dernières années, l’attitude du conseil municipal de CiU (Convergència i Unió, droite) a été ambiguë et tendancieuse. Pour apaiser les habitant-e-s qui se plaignaient, il a opté pour la pénalisation des prostituées, en admettant par la suite que le résultat de cette pénalisation fut assez maigre. C’était un geste hypocrite car en réalité sa position, sans l’exprimer ouvertement, était en faveur de l’institution prostitutionnelle. Et c’est pour cela qu’a été toléré un bombardement dans les médias tant publics que privés en faveur de la prostitution comme un nouvel entreprenariat professionnel. Et tout au long de ces années, il y a eu beaucoup de publicité pour les avantages qu’offre l’exercice de la prostitution comparé à d’autres activités professionnelles. Que de louanges à propos des salaires généreux, des excellentes conditions de travail, des possibilités de conciliation familiale, de l’élégance de cette activité… Tant de louanges que nous n’arrivons pas à nous expliquer pourquoi nous n’avons pas décidé de considérer la prostitution comme notre meilleur débouché professionnel. Etre prostituée était présenté comme une profession hautement considérée. Nous avons aussi été bombardés sur le besoin et la nécessité de formation pour l’exercice d’un métier d’excellence. Il y a eu une banalisation sur ce thème des « métiers du sexe » en connivence avec le lobby d’entreprenariat proxénète, par le calcul de l’apport de la prostitution au PIB et par la demande de garantie d’avantages fiscaux comme s’il s’agissait d’une activité d’intérêt public.

Des villes comme Barcelone sont incluses, dans des guides touristiques, comme hautement cotées en termes de loisir prostitutionnel. Et ça donne l’impression que nous devrions en être fiers, un peu comme une partie de notre patrimoine culturel. Profitez de notre soleil et de notre gastronomie méditerranéenne, visitez la Sagrada Familia et tirez un coup avec nos putes, pack de loisir complet.

La polémique qui s’est déclenchée permettra de disposer, au moins pour un moment, d’un espace de diffusion dans lequel nous pourrons rendre visible et exposer l’option abolitionniste. Le féminisme a évolué et a intégré la lutte des classes. Ses causes originelles continuent à être valides face à une réalité qui se refuse à avancer et qui au contraire régresse. Le patriarcat s’adapte aux temps nouveaux et il s’ajuste et s’appuie sur le néolibéralisme. Dans ses postulats, néolibéraux, n’importe quel essai pour une nouvelle politique est dénaturé par son refus du collectif, il n’y a que l’individu isolé et la lutte au corps à corps qui soient représentés.

Face à cette réalité, le féminisme, dans son engagement pour l’abolition de la prostitution, réclame l’entrée en vigueur des droits humains et sociaux et, dans le cas des prostituées, non pas pour leur activité mais pour leur condition humaine. Et il réclame donc de toute urgence des politiques adaptées à la résolution du problème et non pas une persistance et une acceptation résignée de la prostitution comme moindre mal.

Les dites politiques doivent avoir comme aspiration légitime l’éradication de la prostitution, et pas seulement obtenir qu’elle se pratique avec des garanties sanitaires. Leur logique d’approche doit être celle des « sacrés problèmes », et elles doivent se doter de fonds et de ressources suffisants et maintenus dans la durée avec un engagement institutionnel soutenu. Toute action gouvernementale doit avoir un contenu égalitaire. Avec des politiques spécifiques d’appui aux femmes qui exercent la prostitution, qui leur offrent la capacité et leur offrent des alternatives, qu’elles veuillent sortir ou rester dans la prostitution. Et tout cela avec une perspective féministe et de genre. Dans ce sens, il n’y a pas de raccourci ni de demi-mesures, le féminisme ne peut être qu’idéologiquement de gauche et il n’a aucune place dans un cadre néolibéral.

Il faut écouter la voix de toutes les actrices et tous les acteurs sociaux et aussi celle des prostituées —y compris celles qui ne veulent plus l’être—, et celle de toutes les femmes qui ne voudrons jamais nous prostituer. La prostitution comme institution a des conséquences dans toute la société, nous sommes toutes et tous concerné-e-s et nous devons avoir un avis concret sur la question, formé à partir des valeurs pour la vie en société et non à partir de celles d’une dissimulation hypocrite. Et il faut établir des processus de médiation pour la connaissance et compréhension du problème, pour que ce soit la société qui contribue d’une part à sanctionner l’achat de prostitution et, d’autre part, à promouvoir des changements dans la socialisation des jeunes, pour qu’ils et elles développent de nouvelles attitudes vis-à-vis de la sexualité.

Il est indispensable de centrer le débat sur le consommateur, le plus grand levier pour son éradication doit être centrée sur la demande. La consommation de prostitution doit être sanctionnée socialement, il ne s’agit pas exclusivement d’une pénalisation, il s’agit de la réprobation des actes. De la même manière que nous repoussons l’auteur de maltraitance, le prostitueur aussi doit être remis en question, il est impossible d’accepter cela comme quelque chose de naturel et sans conséquence, comme un loisir dont on profite aux dépens de corps étrangers. Déplacer le cœur de la polémique des prostituées et de leurs motifs, vers celui beaucoup plus passé sous silence et beaucoup plus accepté du prostitueur et de ses raisons à avoir besoin d’une sexualité humiliante, voilà ce qui serait vraiment novateur et qui changerait la direction des politiques. Nous devons aussi incorporer le discours, lui aussi passé sous silence, de tous ces hommes qui n’ont pas recours à ce genre de pratiques et qui y sont opposés, ils doivent expliciter leurs raisons si nous voulons démonter le discours de l’impérieuse nécessité d’une sexualité chosifiée.

Nous devons démonter les supercheries et les mythes construits autour d’une sexualité basée sur la consommation et dirigée par le sacrosaint marché. Nous ne pouvons accepter comme naturels l’achat et la vente des corps ou fragments de corps des femmes parce que c’est la seule chose qu’elles ont, avec l’illusion trompeuse d’un choix volontaire qui nous innocente. La liberté de choix n’existe pas face à un besoin urgent. Mais en revanche, nous pouvons choisir librement, comme un acte de volonté et d’affirmation, face à un loisir ou une sexualité banale et humiliante. Ce qui est le plus transgresseur dans ces cas-là c’est de dire NON.

Pour les responsables de la nouvelle politique au niveau municipal, je vous laisse ces quelques mots de Beatriz Gimeno, une militante féministe et politique reconnue, qui connaît le thème en profondeur et qui, à l’heure actuelle, défend une nouvelle politique sans perdre le nord idéologique :

«… il est fréquent que ce féminisme soi-disant de gauche utilise un langage qui a le mérite de montrer le marché comme un espace neutre idéologiquement parlant, et de montrer le contrat dans la prostitution en particulier comme une métaphore qui sert à le mettre en valeur.

La règlementation de la prostitution n’est défendable qu’avec des postulats néolibéraux, d’où le fait que ses principaux défenseurs soient actuellement les entrepreneurs et toutes les entreprises qui en tirent profit, ainsi que la droite qui, une fois libérée de la morale conservatrice, a très rapidement compris que cette règlementation est parfaitement cohérente avec ses postulats politiques. (…) C’est ainsi que les partisans de la règlementation n’entrent pas dans des questions d’éthique et qu’ils constatent simplement que la prostitution existe, qu’elle est inévitable, et que donc ils soutiennent qu’une certaine partie doit être autorisée, sujette à des permis et des taxes… »

 

[1] [NdT] Par nouvelle politique [nueva política] on entend les partis politiques récents comme Podemos, issu du mouvement des indigné·e·s.

cruz leal rodriguez

CRUZ LEAL RODRIGUEZ est diplômée en travail social. Elle a un master en politique sociale et médiation communautaire et a une licence en intervention auprès des personnes handicapées.

 

 

Version originale : http://www.publicoscopia.com/tribuna-libre/item/5613-la.nueva-politica-y-el-entusiasmo-neoliberal-por-la-emprendiduria-prostituyente.html

Traduction: TRADFEM

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