– « Amnesty International est une organisation néo libérale et capitaliste »

Si les gens d’Amnesty International se souciaient réellement de mettre fin à la traite des êtres humains, ils voudraient mettre fin à la demande

par ELIZABETH PICKETT sur le site FeministCurrent.com

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Illustration : Affiche d’une campagne anti-traite d’Amnesty International

Je vais me risquer à une hypothèse et dire que la plupart des gens qui lisent ceci ne croient pas que les hommes ont un droit fondamental d’accéder aux corps des femmes à des fins de gratification sexuelle, soit par contrainte ou la violence. J’étais cependant beaucoup plus confiante en la popularité de cette proposition avant qu’Amnesty International adopte une politique préconisant la décriminalisation des proxénètes et des clients (en août dernier et, définitivement, la semaine dernière), mais mon pari est que, même en regard de cette politique, Amnesty appuierait au moins ce principe du bout des lèvres, et ce parce que cette organisation affirme ne sanctionner que la prostitution « volontaire ».

Le travail du sexe [sic] implique un accord contractuel dans lequel des services sexuels sont négociés entre adultes consentants, selon des conditions d’engagement convenues entre le vendeur et l’acheteur de ces services. Par définition, le « travail du sexe » signifie que les « travailleuses du sexe » qui se livrent au commerce du sexe ont consenti à le faire, (c’est-à-dire qu’elles choisissent volontairement de le faire), ce qui distingue cette activité de la traite.

Si ces volontaires pour le commerce du sexe existent, qui sont-elles, où sont-elles, et quelle importance cela a-t-il? Au-delà de cela, quels risques implique pour les « non-volontaires » le fait de les « protéger » en dépénalisant les hommes qui utilisent leurs services sexuels?

À l’échelle mondiale, les femmes vivent dans un contexte politique, social et économique dominé par un capitalisme patriarcal et raciste, un système qui est, par définition, structurellement raciste, sexiste et classiste. Le concept d’une activité volontaire est extrêmement problématique dans le cas des personnes opprimées et exploitées et les femmes sont, par définition, toutes opprimées et exploitées. Lorsque ces femmes sont aussi brunes et noires et indigènes et pauvres, cette oppression et cette exploitation ont lieu à l’intersection de plus d’un axe. Cette réalité rend d’ores et déjà suspecte dès le départ toute la notion d’une participation «volontaire» au commerce du sexe et d’un «consentement» à une transaction commerciale pour du sexe.

Oubliez pour un moment l’analyse féministe et regardez comment le droit des contrats, accepté dans la plupart du monde occidental, dans ce cas, les États-Unis d’Amérique, se penche sur la question du consentement à une transaction. Chunlin Leonhard explique: « L’exigence de la volonté du consentement « exige des conditions exemptes de coercition et d’influence indue ». Il y a contrainte lorsqu’une personne menace de nuire à l’autre personne afin d’obtenir le consentement. « L’influence indue, en revanche, se produit à travers l’offre d’une récompense excessive, injustifiée, inappropriée ou abusive ou de quelque autre ouverture pour obtenir la soumission. » En outre, « des incitations qui seraient normalement acceptables peuvent devenir des influences indues si le sujet est particulièrement vulnérable. » »

On nous demande, en misant sur la rhétorique du « travail du sexe », d’accepter qu’il existe un grand nombre de femmes du monde entier qui sont des adultes, qui n’ont subi aucune contrainte par violence ou menaces de violence, et qui ont fait et continuent de faire choix suffisamment libres de contrainte et d’influence indue. On cherche ainsi à nous convaincre que les expériences de ces femmes satisfont à une sorte de norme (certes vague) qui valide leur consentement à des relations sexuelles avec des hommes qui leur sont étrangers, qui les paient, parfois très bien, parfois pas très bien du tout, pour des services sexuels. La contrainte représentée par la pauvreté ne compte apparemment pas dans cette logique, étant donné que la plupart des femmes se prostituent pour l’argent, encore une fois par définition. La contrainte représentée par le racisme et le sexisme est également exclue de cette vision du « consentement ».

Amnesty International, comme la plupart des organisations mises sur pied par des « travailleurs du sexe », des proxénètes et des clients-prostitueurs, a fondé sa décision sur une notion idéaliste, libérale, capitaliste de l’autonomie, de la liberté individuelle (y compris la liberté contractuelle), et de la liberté de coercition, de contrainte et d’influence indue qui ne s’applique tout simplement pas aux populations opprimées et exploitées du monde, au-delà des femmes en particulier. Cela ne devrait pas être nous surprendre : AI est et a toujours été une organisation idéaliste, néo libérale, capitaliste, comme beaucoup des ONG du monde, la Fondation Gates en est un autre exemple.

Le fait de reconnaître que les conditions de ce genre d’autonomie individuelle et de liberté de choix n’existent pas pour la plupart des femmes prostituées dans le monde n’a pas pour effet de nous infantiliser, comme tant de gens l’affirment, mais il indique bel et bien que, pour des raisons matérielles, nous devrions faire l’objet de préoccupations et d’efforts pour nous protéger contre les ravages du capitalisme patriarcal raciste. Mais voilà que j’utilise de mots qu’Amnesty (et beaucoup d’autres) refusent à prime abord d’accepter. Alors, comment orienter nos efforts pour convaincre les gens chez qui il reste une certaine bonne foi envers les femmes que l’adoption par Amnesty International d’une politique préconisant la décriminalisation des proxénètes et des clients-prostitueurs ne bénéficiera pas aux femmes mais au contraire leur nuira?

Je pense que la réponse réside dans l’engagement d’Amnesty International et de la plupart des gens (j’espère) pour mettre fin à l’enlèvement pur et simple des femmes dans la forme de prostitution connue sous le nom de traite, ainsi que dans un engagement généralisé à protéger les mineures des systèmes d’esclavage sexuel. Car sans le soutien et la collusion d’États à travers le monde, et ceux des ONG qu’ont capturées les intérêts capitalistes, les proxénètes et les clients-prostitueurs au bénéfice de l’industrie du sexe, la traite des femmes et des filles ne serait pas le problème qu’elle est devenue. En effet, le nombre de « volontaires » pour le commerce du sexe sera toujours dépassé par la demande jusqu’à ce que des mesures sérieuses soient prises pour mettre fin à cette demande ou du moins la décourager.

Faisons l’hypothèse – allez-y, faites-la – qu’il existe dans le monde un certain groupe de femmes qui sont suffisamment soulagées des réalités du capitalisme patriarcal raciste, suffisamment autonomes et libres, qu’elles sont en mesure de se prostituer volontairement d’une manière suffisamment exempte de coercition, de contrainte et d’influence indue, pour qu’on puisse les considérer comme des prostituées volontaires. (Faisons-le pour un moment, même si des indices suggèrent que certains défenseurs masculins des droits « humains » pensent que les femmes pauvres font automatiquement partie de cette catégorie … Comme l’a dit récemment le PDG de Human Rights Watch, Ken Roth : « Tout le monde veut mettre fin à la pauvreté, mais en attendant pourquoi refuser aux femmes pauvres l’option du travail du sexe volontaire? »)

Quel problème y a-t-il avec cela, même aux conditions établies par Amnesty International? Le problème est que la demande pour des femmes prostituées dépasse l’offre. Il n’y a tout simplement pas assez de volontaires pour permettre à l’industrie du sexe de satisfaire la demande masculine, même dans les pays où tous les aspects de la prostitution sont légaux.

Prenez Amsterdam.

Son industrie du sexe rapporte plus de 500 millions d’euros par an, dont le gouvernement reçoit un pourcentage au moyen des impôts. Les emplois dans les bordels sont annoncés dans les centres d’emploi, et le premier « gymnase nu » y a ouvert en 2011. Mais il semble que peu de femmes néerlandaises souhaitent travailler dans l’industrie du sexe, comme en témoigne le fait que la plupart des femmes prostituées dans ce pays ne sont pas néerlandaises. La Coalition contre la traite des femmes (CATW) a environ 30 000 le nombre de femmes travaillant dans le commerce du sexe à Amsterdam. Mais bon, utilisons les chiffres du gouvernement néerlandais et disons que leur nombre se situe entre 20 000 et 25 000. La proportion de ces femmes venues de l’extérieur des Pays-Bas oscille entre 60 pour à 80 pour cent. Au mieux, les proxénètes ont été incapables d’attirer plus de 40 pour cent de femmes néerlandaises à se porter « volontaires » pour l’industrie d’Amsterdam et leur véritable proportion est sans doute moindre… Les autres femmes proviennent de 44 pays différents, mais la majorité d’entre elles, depuis la chute du mur de Berlin, viennent de Bulgarie, de Roumanie, de la République tchèque et de Pologne. Des estimations chiffrent de 1000 à 7000 le nombre de ces femmes et jeunes filles qui sont victimes de la traite. En outre beaucoup des personnes engagées dans le commerce du sexe sont des enfants:

« L’organisation ChildRight basée à Amsterdam estime que ce nombre est passé de 4 000 enfants en 1996 à 15 000 en 2001. Le groupe estime qu’au moins 5000 des enfants qui sont dans la prostitution viennent d’autres pays, dont une proportion importante de fillettes nigérianes. »

Considérez le cas de l’Allemagne, où tous les aspects de la prostitution sont aujourd’hui légaux. Et devinez quoi? La plupart des femmes allemandes ne veulent pas non plus se porter volontaires. Encore une fois, au moins les deux tiers des femmes engagées dans l’industrie du sexe proviennent de l’étranger. Bien sûr, leur origine étrangère ne signifie pas nécessairement qu’elles ont été amenées par la traite, mais cela en augmente la possibilité. La difficulté de dresser des statistiques sur le nombre réel de femmes et de filles soumises à la traite sexuelle est bien connue, en raison des faibles taux d’inculpation (un problème dû en partie au fait que la légalisation de la prostitution rend difficile de distinguer les volontaires des femmes retenues contre leur gré). En outre, la décriminalisation des proxénètes et des clients rend les trafiquants beaucoup plus difficiles à appréhender parce que les agents chargés de l’application de la loi ne peuvent avoir accès aux maisons closes. Même si les femmes et les filles envoyées « travailler » dans ces endroits y ont été amenées par la traite, à moins que leur âge en fait un critère évident il est de plus en plus improbable qu’elles témoignent ne pas être là « par libre choix » puisque ce silence fait partie du contrôle exercé par un souteneur. Par ailleurs, la traite des femmes et des filles connaît une croissance exponentielle, qui déborde complètement la capacité limitée des forces de l’ordre pour l’endiguer.

« Selon un rapport sur la traite des personnes récemment divulgué par la Commissaire européenne pour les Affaires intérieures Cecilia Malmström, il y a plus de 23 600 victimes de la traite dans l’UE et les deux tiers d’entre elles sont exploitées sexuellement. Malmström, qui est originaire de la Suède, ait état d’indices que les gangs criminalisés étendent leurs opérations. Néanmoins, dit-elle, le nombre de condamnations est en baisse parce que la police est débordée dans leurs efforts de lutte contre la traite. » [TRADUCTION LIBRE via Der Spiegel]

En outre, ce n’est pas un hasard si les pays dont proviennent les femmes et les filles victimes de la traite (et même celles que l’on dit « volontaires ») sont ceux qui vivent des niveaux catastrophiques de désastre socio-économique et politique. Mais bon, Amnesty International pense que ce sont précisément ces femmes et ces filles dont il faut protéger le droit de se porter volontaires pour l’industrie du sexe. Ah, que de contradictions!

Les coûts pour les trafiquants

Ce trop bref aperçu conduit inévitablement à la conclusion qu’il n’y a tout simplement pas assez de volontaires parmi les femmes de la planète monde pour satisfaire le désir apparemment insatiable (et encouragé) de certains hommes pour des gratifications sexuelles à tout prix et sans égard pour le propre désir sexuel des femmes (puisque la prostitution n’a rien à voir avec les désirs sexuels féminins). Une fois que le sexe devient une entreprise commerciale produisant plusieurs milliards de dollars par année, avec des hommes comme fournisseurs et payeurs de femmes et de filles, la seule sorte de désir laissé aux femmes est le désir de gagner sa vie ou, en fait, de survivre tout simplement.

Compte tenu de la pénurie de volontaires chez les femmes et de la nécessité de créer une industrie multimilliardaire de femmes victimes de la traite pour satisfaire la demande masculine, il devrait être évident que le problème tient, vous l’avez deviné, à la demande masculine. Il y a tout lieu de croire que de ne rien faire pour freiner cette demande équivaut à donner un consentement social à la mise en esclavage sexuel des centaines de milliers de femmes non volontaires.

La criminalisation des proxénètes et des clients ne règlera pas complètement le problème. Personne n’est assez naïf pour le croire. La seule façon d’y arriver est la fin du capitalisme patriarcal et son remplacement par un système socioéconomique qui valorise la vie de tous les gens, avant tout, indépendamment de leur race, leur sexe ou leur situation économique. Les féministes qui recommandent la pénalisation de ceux qui vendent les femmes et ceux qui les achètent comprennent très bien qu’une sanction pénale n’offre qu’un rempart fragile entre leurs corps et la force brute du patriarcat. Celles d’entre nous qui ont travaillé pendant des décennies dans le droit et la politique publique sur toutes les questions liées à la violence masculine contre les femmes ne savons que trop bien que, même dans les endroits où nous disposons en théorie de bonnes lois et de bonnes politiques, les taux de signalement, d’enquête, d’inculpation, de poursuite et de condamnation des hommes qui violent les femmes sont pathétiques. Nous continuons à travailler sur tous ces fronts avec la pleine conscience que le droit pénal, à lui seul, ne pourra jamais nous fournir la sécurité. Mais l’on ne peut pas suggérer sérieusement que ces maigres protections devraient nous être refusées.

Nous travaillons à faire pression sur les acteurs et les systèmes qui sont responsables de nous protéger et de sanctionner les hommes qui menacent quotidiennement notre intégrité physique. Il ne faut rien de moins pour lutter contre le fléau de la servitude sexuelle imposée aux femmes. Rien de moins qu’une criminalisation de l’exigence masculine d’accès à nos corps, peu importe la qualité de notre consentement. J’en réclame autant.

Elizabeth Pickett est une combattante féministe basée sur Internet, une mère et une grand-mère, une bloggeuse et une poète, dont l’énergie bouillonne à Whitby, en Ontario. Son site Web est The Final Wave. Suivez-la sur Twitter à @ElizPickett.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/08/25/if-amnesty-truly-cared-about-ending-trafficking-theyd-care-about-ending-demand/

Traduction : Tradfem

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