– Une lettre de remerciement à la France, qui vient d’abolir la prostitution.

« TRAVAIL DU SEXE », PRIVILÈGES, MÈRES ET FILLES

Yolande Clark, le 3 mai 2016, sur son blogue

http://bauhauswife.ca/sex-work-privilege-mothers-daughters/

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« Je suis née dans l’un des quartiers les plus riches du monde, West Point Grey, à Vancouver. Ma mère y vit toujours, dans la maison où j’ai grandi, à quelques pas du parc Pacific Spirit (763 hectares de verdoyante forêt pluviale tempérée, ayant déjà appartenu à l’Université de la Colombie-Britannique, juste en face des portes de son immense et splendide campus).

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Malgré les cadavres de femmes que l’on retrouvait de temps à autre dans cette forêt, et celles que des hommes violaient parfois sur le campus même, à quelques pas de chez moi ; même si je n’ai jamais su ce qu’on ressent a être en sécurité dans le monde (quelle femme a ce sentiment ?), j’ai vécu ce que je comprends maintenant avoir été une enfance assez idyllique. Une enfance incroyablement privilégiée, en fait.

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À l’âge de treize ans, mes grands-parents m’ont amenée, avec ma sœur, visiter l’Espagne, le Portugal et le Maroc. Mes souvenirs les plus marquants de ce voyage, en dehors de l’Alhambra et de quantités sans fin d’orangeade gazeuse Fanta, sont le nombre incalculable de fois où les Espagnols, les Portugais et les Marocains que je rencontrais s’exclamaient : « Comme vous êtes chanceuse ! » dès que je leur disais d’où je venais. Cela, et la pauvreté désespérée des bidonvilles entourant Lisbonne, que je voyais au passage par la fenêtre du cocon de notre autocar. Cet éveil a engendré en moi une douleur, une culpabilité et un conflit intérieur : un sentiment de honte incontournable quand je comparais mes conditions à la réalité de la vie de l’immense majorité des gens, partout dans le monde. Une nuit, à Tanger, je me suis faufilée seule hors de notre chambre d’hôtel, dans la rue. En quelques minutes, je fus entourée par trois jeunes hommes, dont l’un a commencé à me toucher les cheveux, puis me saisir les seins. Ils ont ri lorsque je me suis dégagée. J’ai couru en pleurant me réfugier à l’hôtel, et je me suis sentie malade et sale pour tout le reste du voyage.

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A quelques kilomètres au bas de la colline où se trouve ma maison d’enfance, dans le secteur ouest de Vancouver, en passant par Kitsilano et en face de la baie Burrard, gît le quartier du Downtown Eastside, une des zones les plus appauvries au Canada. J’étais toute petite quand j’ai remarqué les femmes qui faisaient le trottoir au coin des rues Hastings et Cordova, une fois où nous y passions en voiture. Pourquoi ces femmes se tiennent-elles là, maman ? Pourquoi portent-elles des talons hauts et des jupes aussi courtes ? Je me souviens que je ne devais avoir que cinq ou six ans quand ma mère et moi avons eu cette première conversation. Elle a toujours eu une façon de ne rien esquiver, de tout me dire, mais de le faire en y mettant compassion et contexte, opinion et authenticité. Elle m’a expliqué que beaucoup de ces femmes venaient de communautés des Premières nations, et que nos propres ancêtres colonialistes et l’héritage continu du racisme et du génocide étaient à l’origine de la situation où elles se retrouvaient aujourd’hui.

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Elle m’a aussi dit que je ne devais jamais regarder avec condescendance une femme qui est forcée de vendre son corps, ou qui choisit de le faire, que je n’étais pas meilleure que ces femmes, mais simplement plus chanceuse qu’elles. Elle m’a prévenue que les attitudes supérieures et paternalistes que j’allais certainement rencontrer chez d’autres personnes à l’égard des femmes qui sont prostituées – c’était durant les années 1980 – étaient vicieuses et erronées, et qu’elle espérait que ces attitudes changeraient de mon vivant, et que la pauvreté et la prostitution allaient être abolies. Elle m’ a dit qu’il était hideux et tragique que ce soient les femmes qui sont arrêtées et harcelées par la police, plutôt que les hommes qui les achètent. Elle a également affirmé que quiconque achète la sexualité d’une personne a perdu sa boussole morale, et que ce sont les acheteurs, les hommes qui se paient des femmes, qui sont dégoûtants, dans leur tort et des criminels.

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Lors d’une de ces conversations, je me souviens d’avoir dit à ma mère : « Et si je me retrouve un jour intoxiquée, vivant dans la rue et contrainte à la prostitution ? » Je me rappelle, aussi clairement que comme si c’était hier, que ma mère s’est tournée vers moi, en me disant : « Si jamais cela t’arrive, Yolande, je vais me rendre là où tu vis et je n’arrêterai pas de te chercher jusqu’à ce que je te trouve, et même si tu es devenue toxicomane et désorientée et en colère et entêtée, je vais te prendre dans mes bras, et je vais te ramener à la maison, quoi qu’il arrive. Tu ne vendras jamais ton corps, parce que je ne laisserai pas cela se produire. Je t’aime trop pour jamais t’abandonner à cela. Il n’y a rien que je ne ferais pas pour venir à ta rescousse. »

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Je comprends maintenant que ma mère sait, et qu’elle savait alors, que la vie n’est pas simple. Elle sait, et savait à l’époque, que les femmes qui font le trottoir au coin de Hastings et de Cordova dans le quartier Downtown Eastside de Vancouver – comme dans les bordels de Tokyo et les clubs de Londres – sont aimées tout autant que je suis. Elle savait, car c’est vrai, qu’il y a des mères partout qui sont impuissantes à aider leurs filles adorées, captives d’un cercle vicieux de narcodépendance, de pauvreté et d’exploitation, beaucoup d’entre elles kidnappées et disparues ; d’autres qui se sont elles-mêmes abstraites de la réalité de leur situation. Les circonstances se croisent et font irruption dans les vies pour créer des tourbillons de malheur. Et en raison du patriarcat et de la misogynie et du racisme, ce malheur déferle sur les femmes, et surtout sur les femmes de couleur.

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Il se peut que ma mère ne sache pas encore le degré de désespoir et d’autodestruction par lequel j’ai passé durant ma vingtaine. Les drogues, l’alcool et le sexe vide et tordu auquel je me soumettais à contrecœur étaient souvent si déprimants et destructeurs pour l’âme qu’il m’est parfois arrivé de me dire que je devrais être payée pour subir cette merde. Il y a eu des moments où je me suis retrouvée à invoquer les paroles de ma mère, « Je vais te trouver, et je vais te ramener à la maison » comme une sorte de boussole. J’ai parfois échappé de justesse à des agressions, l’une d’entre elles impliquant deux hommes, après la fermeture d’un club, quand j’ai réussi, saoule, à sauter hors de leur voiture en mouvement, et à m’enfuir, la tête résonnant de leurs jurons à caractère sexuel. Et il y a eu des viols. J’ai tout de même été extrêmement chanceuse, et je demeure très privilégiée. Durant cette époque sombre et lors de ces quasi-tragédies, je savais en quelque sorte que j’avais trop de valeur pour être achetée et vendue, non parce que je suis extraordinaire, mais parce que chaque femme est trop extraordinaire, trop aimée, trop valable pour être transformée en produit de consommation.

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Il n’y a pas de véritable raison pour laquelle je n’ai pas fini entre les mains d’un souteneur – encore une fois, la chance – bien que le privilège dont j’ai bénéficié tout au long de ma vie eût probablement pu être utilisé pour créer ma propre entreprise de « travail du sexe ». Après tout, je suis blanche et bien éduquée : j’aurais pu devenir une escorte haut de gamme, racontant sur un blogue mes exploits excitants, et la vie si sexy d’une « happy hooker » (et sans doute pour un public plus large et avec beaucoup plus de « succès » que j’en obtiens à rager contre la misogynie du système ou à parler de l’accouchement naturel !)

Mais voici l’important : les propos que m’a tenus ma mère, ces « pas ma fille », ne portaient PAS sur la façon dont je lui ferais honte si je me retrouvais comme « ces femmes-là » au coin de la rue East Hastings, ou à desservir des clients dans des chambres d’hôtel. Ce n’était pas une question de honte, ou de classe, ou de statut social. C’était simplement qu’elle m’aimait trop pour supporter la pensée de me savoir utilisée et avilie. Malheureusement, à cause de la misogynie structurelle à notre société, toutes les personnes de sexe féminin sont opprimées, même les plus privilégiées d’entre nous. Il est naturel d’éprouver de l’empathie pour les banlieusardes aliénées dans leur couple ou pour les vedettes féminines, et j’en ai. Elles non plus ne peuvent pas gagner. L’amour et le soutien de ma mère m’ont protégée, comme mon éducation privilégiée, de beaucoup de choses, mais pas de la réalité d’être femme dans le monde. Ils ne m’ont pas évité de me retrouver piégée, dès la fin de mon adolescence, dans un premier mariage violent et destructeur avec quelqu’un qui ne voyait ni moi ni les femmes comme des êtres humains.

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L’espoir de ma mère, celui que le discours entourant la violence et l’exploitation infligées aux femmes prostituées pourrait changer, est devenu réalité, mais d’une étrange façon : maintenant, dans des pays comme le Canada (où notre timide version du « modèle nordique », le projet de loi C-36, mis en œuvre par le précédent gouvernement conservateur, n’est soutenu ni par le Partil libéral ni par le Nouveau parti démocratique), ainsi qu’en Australie et aux États-Unis, le discours dominant et soi-disant progressiste veut que la prostitution soit un métier comme un autre. On affirme que l’avilissement ne réside pas dans l’acte de donner l’argent à une femme qui ne veut pas d’un rapport sexuel afin d’acheter son prétendu « consentement » et l’accès à ses orifices corporels, mais bien dans le fait de nommer cette pratique pour la violence qu’elle constitue. Mon implication dans le féminisme radical m’a mis en contact virtuel avec une foule de femmes incroyablement courageuses et impressionnantes, dont beaucoup sont des survivantes de l’industrie du sexe. Ces femmes exceptionnelles et moi sommes ravies de la récente décision du gouvernement français d’adopter le modèle nordique, qui revient à criminaliser les acheteurs de sexe et à décriminaliser les femmes que l’on contraint ou qui choisissent de vendre l’accès à leur corps, et à leur fournir des services de sortie et de soutien.

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J’avoue ne pas posséder une compréhension détaillée des systèmes politiques et, face à plusieurs enjeux, je penche habituellement pour ce qui ressemble à une position socialiste libertaire ou anarcho-syndicaliste. Il existe tellement, selon moi, de domaines du gouvernement et du droit qui exercent beaucoup trop de pouvoir; je pense notamment aux organisations de type paramilitaire. Mais je reconnais aussi que, dans certains cas, les lois ont un rôle très important à jouer, non seulement pour protéger les personnes les plus vulnérables, mais surtout pour proclamer les mœurs d’une culture. Il est impossible pour les femmes d’être égales aux hommes si la loi autorise en même temps leur achat et leur vente comme autant d’objets.

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Ce sont très souvent (mais bien sûr pas toujours) les jeunes femmes dont les mères ont survécu à des traumatismes qui peuvent manquer des mots pour dire à leurs filles : « Tu ne seras jamais achetée et vendue, parce que tu es trop précieuse ; aucune de mes enfants, aucune enfant de l’univers ne mérite cela. » Et bien sûr, il arrive souvent que même cela ne suffise pas. Mais il me semble que le projet d’un cadre civique efficace est de créer des structures sociales qui adressent ce message à tout le monde. C’est ce que vient de faire la France en adoptant le modèle nordique, et je la remercie de cette étape de plus vers la reconnaissance sociale, dans leur pays, de la condition humaine des femmes et des filles. »

Version originale: http://bauhauswife.ca/sex-work-privilege-mothers-daughters/

Traduction : Martin Dufresne

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