– « La fermeture d’un bordel à Berlin »

La fermeture d’un bordel à Berlin illustre une hypocrisie en matière d’emploi

Heather Mallick, The Toronto Star, le 15 avril 2016

Qu’il s’agisse de prostituées ou de chauffeurs du système Uber, nous assistons à une lutte au sujet de ce que des gens peuvent être amené(e)s à faire pour de moins en moins d’argent.

Photo lit club artemis

Jeudi, 900 policiers sont descendus sur Club Artemis de Berlin, l’un des plus grands bordels dans le pays.

IMAGES JOHN MACDOUGALL / GETTY

Jeudi, 900 policiers ont effectué une descente au Club Artemis de Berlin, un des plus grands bordels de ce pays où abondent ces entrepôts du sexe. Ils voulaient d’en prendre à un réseau de traite d’êtres humains, mais surtout à un mode d’escroquerie fiscale qui ressemble à l’affrontement que nous vivons à Toronto autour du système Uber.

Peu d’industries sont aussi liées à la fraude et à l’exploitation que l’est la prostitution. Les prostituées du club Artemis sont-elles des employées? Ou des travailleuses autonomes? Depuis son ouverture en 2006, il est allégué que les propriétaires d’Artemis ont soustrait à l’État 25,5 millions $ en paiements de sécurité sociale. Ils l’ont fait en obligeant les femmes à se faire appeler « travailleuses autonomes », bien que beaucoup d’entre elles travaillent et vivent dans cet établissement, en se conformant aux règles de la maison et en dormant à l’étage dans des dortoirs.

Le club, un grand immeuble blanc du genre caserne, situé à proximité d’autoroutes et d’un centre de congrès, attire les riverains ainsi que des hommes de partout en Europe, qui y font escale pour des rapports sexuels avec des villageoises d’une Europe de l’Est démunie. Les femmes paient 80 euros pour y entrer, le même prix que les acheteurs (sauf le dimanche et le lundi où les clients âgés paient moitié prix); dans leurs peignoirs couleur chair, elles facturent 60 euros pour une première demi-heure de sexe, puis ce que peut leur rapporter ce marché sordide. Le sexe anal coûte de 150 à 200 euros.

J’ai réussi à visiter le club Artemis en 2014, seulement parce que ses propriétaires étaient enthousiastes par la possibilité d’avoir pignon sur rue au Canada, peut-être à proximité de l’aéroport Pearson. L’endroit était hallucinant, immense, sans fenêtres, étouffant, avec des odeurs étranges. J’en rêve encore la nuit.

La Cour suprême du Canada avait alors donné au gouvernement Harper une année pour rédiger une nouvelle loi qui améliorerait la sécurité des femmes en état de prostitution. Sinon, elle allait donner le feu vert aux bordels au Canada. C’est ainsi que le Canada a essentiellement adopté le Modèle nordique, qui pénalise les acheteurs plutôt que les vendeuses, même si Harper n’a presque pas offert d’argent pour aider les femmes à échapper à cette industrie.

Projet d’inspiration féministe, le Modèle nordique a débuté en Suède et s’intègre graduellement aux législations européennes.

Mais pas en Allemagne. Le système Artemis a été conçu pour donner aux femmes prostituées l’allure d’entrepreneures indépendantes, offrant du sexe à des prix si bas que c’était comme si elles étaient bénévoles. La gauche «féministe» dure a remporté sa campagne de légalisation de la prostitution en 2002, en parlant d’une victoire pour les femmes. La rumeur veut qu’il y ait 400 000 femmes prostituées en Allemagne, mais presque aucune ne s’est enregistrée comme telle, craignant qu’un permis ne les étiquette et les condamne à une vie restreinte, où elles deviendraient incapables de franchir des frontières.

L’Allemagne est ainsi devenue, à son grand dam, le lupanar de l’Europe. Une nouvelle loi annoncée pour l’an prochain pourrait aider, en mandatant le port de préservatifs et l’interdiction de « forfaits de sexe », ce qui signifie des « tournantes ». Il est paradoxal que l’on ait attribué certaines agressions sexuelles commises récemment dans des gares allemandes à des immigrants ayant une faible opinion des femmes. L’Allemagne est un pays qui n’a jamais bien traité les femmes, ses lois sur le viol sont laxistes et l’égalité d’emploi y demeure une perspective distante.

Pendant ce temps, la France, qui compte jusqu’à 40 000 prostituées, dont beaucoup d’étrangères, a finalement criminalisé l’achat de sexe, en menaçant les hommes de jusqu’à 5 500 $ d’amende et en créant des cours de rééducation.

Toutefois, je remarque un certain modèle dans la résistance opposée au Modèle nordique. Il y a la vieille querelle terminologique entre le mot « prostituée », qui ne paie pas de mine, et la nouvelle étiquette de « travailleuse du sexe », qui donne l’impression que baiser avec des inconnus équivaut pour une femme à devenir coordonnatrice régionale des ventes de ses organes sexuels.

Aujourd’hui, l’enjeu porte sur la définition des emplois et de leurs conditions. On nous dit que les prostituées, comme les chauffeurs des voitures Uber, sont des entrepreneures branchées qui partagent informellement leur lit pour de l’argent supplémentaire. Et nous assistons à une bataille au Conseil municipal de Toronto sur la façon dont il est légitime d’exploiter les chauffeurs Uber. À mon avis ce sont des chauffeurs de taxi, et ils ont besoin d’une assurance commerciale, de pneus à neige, de faire inspecter leur véhicule, et ainsi de suite. Ils doivent facturer la TVH et payer des impôts sur leurs revenus, qui sont sujets à un contrôle informatisé.

Mais qu’il s’agisse de prostituées ou de chauffeurs du système Uber, nous assistons à une lutte au sujet de ce que des gens peuvent être amené(e)s à faire pour de moins en moins d’argent, en prenant des risques personnels. Un élément crucial de cette dynamique est la définition des nouveaux emplois précaires : sont-ils permanents, à temps partiel, à forfait ou sur appel? Êtes-vous un « hôte » AirBNB, ou gérez-vous une maison de chambres illégale? Réfléchissez avant de répondre.

Le lobby du travail du sexe fait la même chose, en brouillant les définitions. Ils disent vouloir lutter contre la stigmatisation, mais un travail qui exploite les gens sera toujours stigmatisant. Voulez-vous que votre petite fille rêve de vendre son corps quand elle sera grande? Non, vous ne le voulez pas.

Par contre, je dis que la stigmatisation devrait cibler l’acheteur du sexe, ces hommes qui exploitent leur pouvoir économique. La prostitution est le dernier souffle d’une croyance masculine au droit de dominer et de violenter les femmes. Il est temps d’appeler les prostituées, les chauffeurs Uber et les praticiens du système AirBNB par leur vrai nom : pas de joyeux campeurs, mais des gens aux prises avec une véritable adversité économique.

Original : http://www.thestar.com/news/world/2016/04/15/its-time-to-call-prostitutes-what-they-are-mallick.html

Traduction : Martin Dufresne

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