– « J’ai parlé à une ex-prostituée à Amsterdam et j’ai appris une leçon importante »

J’ai parlé à une ex-prostituée à Amsterdam et j’ai appris une leçon importante

par Elisa Coll, publié par YoLo Travel Magazine

le 1er mars 2016

« Je ne sais pas vraiment où j’en suis à propos de la légalisation de la prostitution, car je n’ai jamais parlé à une personne qui a été dedans. »

« Eh bien, maintenant si. »

Voilà le début d’une des conversations les plus intéressantes que j’ai jamais eu, un matin d’été venteux dans la ville d’Amsterdam. Pendant des heures, cette femme étonnante et moi avons parlé des mythes et vérités du « plus vieux métier du monde », et lorsque nous nous sommes dit au revoir ma façon de voir le monde avait réellement changé.

Depuis quelques années, j’avais remarqué une augmentation de messages et d’articles en ligne par des féministes vantant les « travailleuses du sexe » et défendant le droit de ces femmes à vendre du sexe si elles choisissent de le faire. « C’est leur corps et elles peuvent en faire ce qu’elles veulent » – et il est bien difficile d’être en désaccord avec une telle affirmation. Cependant, après cette conversation, je suis devenu très sceptique quant à ce que « choisir » signifie vraiment quand on parle de prostitution. Après tout, il n’y a pas de choix s’il n’y a pas de liberté de choisir.

La plupart des femmes qui quittent de la prostitution souffrent du syndrome de stress post-traumatique, à un degré similaire ou supérieur à celui des vétérans de guerre, m’a-t-elle dit. Elle a travaillé auprès d’elles pendant des années, pour les aider à en sortir, et elle vit elle-même ce syndrome. Et, alors que les grands médias et les films populaires nous vendent le mythe du gars timide, solitaire et insécurisé qui n’arrive jamais à coucher et qui a besoin de l’aide d’une prostituée sympathique pour obtenir une certaine expérience, la réalité est très différente : la plupart des prostituteurs sont en effet des hommes mariés qui savent exactement ce qu’ils font et vont chercher dans la prostitution ce que leurs femmes ne leur permettent pas de faire pas dans leur chambre (ou ne leur permettraient pas). Bien sûr, il ne s’agit pas du genre de plaisir marrant et tendre, la sorte de sexe que chercherait ce gars solitaire, où la femme a le contrôle de sa situation et lui apprend ce qu’il faut faire – c’est plutôt l’utilisation objectifiée du corps d’une femme pour accomplir toutes les pratiques sexuelle qui embarrasseraient l’homme en dehors de ce cadre, de la scatologie à la violence. Où tout est affaire de contrôle. Et le client, comme nous le savons, a toujours raison.

Alors OK, nous savons toutes et tous que la plupart des prostituées sont contraintes d’aller vers cette vie, mais qu’en est-il de celles qui le font parce qu’elles le veulent ? Pourquoi la choisissent-elles ? Ou pourquoi ne partent-elles pas une fois qu’elles voient ce qui la sous-tend ?

« Parce qu’elles ne connaissent pas mieux » sont les mots exacts qu’elle a utilisé pour répondre à ma question. Il existe un lien solide qui relie pauvreté et traumatisme sexuel vécu dans l’enfance à la prostitution dite « choisie ». Quand une femme n’a aucune ressources, ou n’a pas pu accéder à une formation, ou a souffert d’agressions sexuelles en tant qu’enfant, il est facile pour elle de tomber dans le piège de la prostitution. Comme le souligne cet article lumineux, beaucoup de femmes qui se retrouvent dans cette industrie n’étaient quee des petites filles quand elles y sont entrées. Bref, la violence sexuelle en arrive à être considérée comme normale dés le plus jeune âge et finit par être utilisée comme un moyen pour gagner de l’argent. Et plus vous y êtes, plus il est difficile d’en sortir.

« Mais la prostitution empêche les viols », disent certains – j’aurais moi-même pu me surprendre à dire cela à un moment de ma vie. Cette hypothèse est non seulement trompeuse, mais aussi dangereuse. Elle est trompeuse car, si un homme est violent au point d’être susceptible de violer une femme dans la rue (et de risquer d’être envoyé en prison), il n’y a aucune raison qu’il ne soit pas susceptible d’être violent envers une prostituée – la question ici est de savoir si nous nous soucions autant de celle-ci que de l’autre. Mais, surtout, cette déclaration est dangereuse par la façon dont elle traite le problème du viol – si un homme ressent le désir d’obliger une femme à un rapport sexuel avec lui, en lui offrant la possibilité nous validons complètement ce désir, au lieu de nous battre pour l’éliminer. Sans parler de la cerise sur le gâteau – que cette « possibilité » implique un être humain en chair et en os.

La vérité est que la plupart des promoteurs des « travailleuses du sexe » sont des féministes blanches, de classe moyenne (tout comme moi) qui, malgré leurs bonnes intentions, n’ont pas interagi directement avec le milieu de la prostitution et prennent pour acquis que le choix est, dans ce contexte, un concept évident (comme je l’utilisais avant !), et qu’alors elles parlent au nom de femmes qu’elles n’ont jamais rencontrées ou avec lesquelles elles n’ont jamais discuté. Et cela arrive aux alliés dans tous les mouvements de justice sociale. Nous avons tendance à mettre des mots dans la bouche des victimes afin de valider notre opinion sans les écouter. Cela nous arrive à tous et toutes et c’est un problème dont nous pouvons nous débarrasser en en prenant conscience, non seulement dans l’activisme, mais dans l’ensemble de la société.

Ce que j’ai appris cette après-midi-là c’est que, non seulement je suis pour l’abolition de la prostitution et la criminalisation de ses clients, mais, à un niveau plus vaste et plus profond, peu importe notre position au sujet d’une question particulière, le procédé pour se forger une opinion devrait inclure l’écoute des personnes touchées par tout ce que nous essayons de vaincre ou de défendre. Cette idée de base est, selon moi, essentielle pour avoir la liberté de changer nos perceptions.

Et voyager, encore une fois, est parfois la manière la plus satisfaisante et efficace pour le faire.

Elisa Coll

Elisa est originaire de Madrid. En juin 2014, elle a terminé le lycée et, découragée et sans aucune idée sur que faire de sa vie, elle a décidé de prendre la route. Elle a passé l’été à travailler dans des emplois merdiques et sous-payés, et à la fin de la saison elle n’avait accumulé que très peu d’argent. Mais elle avait déjà pris sa décision. Alors, elle a quitté l’Espagne et a voyagé à travers les États-Unis pendant trois mois par elle-même, du Maine à la Nouvelle-Orléans, en sautant de maison en maison, de voiture en voiture – avec seulement son sac à dos, son appareil photo et son ukulélé. Étant donné la situation économique désastreuse de son pays, elle s’imaginait échapper temporairement aux manifestations, à l’activisme et à la révolution. Quelle erreur ! Elle a donc fondé le blogue « Revolution on the road ».

Version originale : http://www.no-yolo.com/prostitution/

Traduction : TRADFEM

Pour lire des témoignages de prostituées : https://fr.pinterest.com/ressourcespros/survivantessurvivors-english-french/

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