– Prostitution : Lettre ouverte de survivantes à Amnesty International

Lettre ouverte de survivantes à Amnesty International

publié le 12 juillet 2015 sur Abolish Prostitution Now!

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Ce texte est une déclaration et une réaction soumise à l’attention des leaders et des membres d’Amnesty International, par un groupe de survivantes de la prostitution et de personnes qui sont ou ont été lésées dans le commerce du sexe. Nous participons à un mouvement mondial croissant de personnes qui sont devenues politisées, expertes et bien informées sur le fonctionnement de l’industrie du sexe, en commençant par nos propres vécus.

Bien que nous ayons toutes vécu des préjudices dans le commerce du sexe et avons donc une perspective abolitionniste de cette industrie, nous avons également une connaissance approfondie de tous les points de vue à cet égard, du fait d’avoir fouillé objectivement les impacts de différents systèmes juridiques dans le monde entier. Certaines d’entre nous sont membres actifs d’Amnesty International et nous sommes soucieuses de l’organisation et de sa réputation de défenderesse des droits humains, surtout dans la mesure où l’organisation a fait du bon travail historiquement contre l’exploitation sexuelle et l’aggravation des préjudices.

Nous apprenons qu’Amnesty International cherche à imposer une politique de décriminalisation de l’industrie du sexe. Au mois d’août, le Conseil d’Amnesty International (une des instances internationales de prise de décisions de l’organisation) a l’intention de déposer une résolution qui, si elle est adoptée, autorisera la Commission internationale (une autre instance d’Amnesty International) à rédiger une politique de décriminalisation complète (y compris des acheteurs et des proxénètes de cette industrie) ou une politique qui implique ce genre de décriminalisation, laquelle sera fondée sur les sept principes ci-dessous:

Nous comprenons que certains de ces principes procèdent de bonnes intentions; cependant, nous sommes profondément préoccupées de voir l’organisation adopter une politique qui va avoir les conséquences imprévues de multiplier la taille et l’impact du commerce du sexe et donc d’aggraver les préjudices causés à de nombreuses personnes (principalement des femmes et des enfants) qui s’y trouvent piégées. Nous sommes également préoccupées par les messages que cette politique adressera aux hommes et comment elle va influencer les choix qu’ils font à l’égard des femmes et leurs relations de pouvoir avec elles.

Il est bien connu que nous, (le mouvement des survivantes) ne soutenons pas la dépénalisation des acheteurs et des proxénètes; nous appuyons plutôt un modèle juridique qui permet aux femmes d’être en mesure de tenir les acheteurs et les proxénètes responsables pour les dommages qu’ils causent comme effets directs de la prostitution et du proxénétisme. Aucune autre loi ne légifère pour protéger une personne qui souhaite signaler, par exemple, un acheteur qui, par son geste, par son choix d’acheter du sexe a causé un traumatisme, même si 67 pour cent des femmes qui ont été prostituées contractent un syndrome de stress post-traumatique (Farley, Prostitution Research). Compte tenu de telles statistiques, pourquoi s’empêcher de mettre en place des dispositions de responsabilisation des acheteurs? Sans acheteurs, ces préjudices n’existeraient pas, comme non plus la traite; voilà pourquoi nous préconisons un système où les femmes qui sont dans le commerce du sexe sont dépénalisées, peuvent signaler leurs acheteurs et où les acheteurs sont tenus de rendre compte de leurs gestes. Puisque les acheteurs sont à l’origine de ces préjudices énormes, nous considérons qu’il y a une violation des droits humains à leur prêter un droit de payer en toute légalité pour l’usage sexuel d’une personne, tout en refusant aux personnes à qui cette pratique porte préjudice le droit de dénoncer ces hommes.

Nous reconnaissons l’absence de consensus au sein du mouvement Amnesty quant à la criminalisation ou non des acheteurs de sexe et des proxénètes; nous encourageons donc Amnesty International à élaborer notre/leur politique en se basant sur des principes de droits de la personne où les droits des survivantes n’en viennent pas à être violés et où le mouvement se dote d’un consensus étendu. Bien qu’idéalement nous voulions voir les organisations de droits de la personne préconiser le modèle nordique, le mouvement des survivantes accueillerait un compromis où un ensemble de politiques serait élaboré sur la base d’un ensemble de principes qui ne permettrait pas la dépénalisation des acheteurs et des proxénètes, mais cela pourrait se faire sans adopter de position quant aux aspects juridiques du traitement de ces hommes. Par contre, l’on pourrait se donner comme base d’unité la décriminalisation des personnes prostituées et la protection des droits des personnes les plus vulnérables en termes de droits humains. Nous aimerions également voir adopté un langage neutre et inclusif, qui n’aliène pas les gens qui sont dans la prostitution et ne se considèrent pas comme «travailleurs du sexe». Cette position a été adoptée dans une résolution australienne à l’assemblée générale nationale 2015.

Veuillez lire ci-dessous nos commentaires sur les principes de la proposition actuelle de politique d’AI et nos suggestions pour les renforcer conformément à une véritable approche des droits de la personne.

Politique demandant la décriminalisation du travail du sexe

Le Conseil International DEMANDE à la Commission internationale d’adopter une politique appelant à la décriminalisation du travail du sexe, en tenant compte des facteurs suivants :

  1. Le principe de la réduction des méfaits.

Réponse:

Bon nombre des principes de réduction des méfaits relèvent de la pensée surannée qui considèrent les préjudices et l’oppression comme inévitables et susceptible d’être «améliorés». Par exemple, en fournissant des préservatifs aux victimes de traite et de prostitution au lieu de mettre fin à la violence qu’elles subissent. Nous croyons qu’il faut ici une position plus forte pour travailler en vue d’une réduction véritable et, en bout de ligne, à la quasi-élimination de ces préjudice, en sensibilisant mieux les hommes aux risques de préjudices chaque fois qu’un homme paie pour du sexe.

  1. Que les États peuvent imposer des restrictions légitimes au travail du sexe, à condition que ces restrictions soient compatibles avec le droit international des droits de l’homme, en particulier en ce qu’elles doivent avoir un objectif légitime, inscrit dans la loi, nécessaire et proportionné au but légitime à atteindre, et non discriminatoire.

Réponse:

Il n’existe pas de «droit des droits de la personne» qui accorde des droits aux acheteurs de sexe. Les proxénètes et les acheteurs n’ont pas à obtenir de droits au sexe tarifé. Il devrait cependant exister un droit humain de pouvoir responsabiliser les hommes pour leurs actes et d’être en mesure de signaler les hommes qui achètent ou vendent des femmes pour le sexe, si ceux-ci causent des préjudices (y compris le SSPT). C’est aussi un droit de l’homme pour toutes les filles et les femmes de vivre dans une société libre de l’exploitation sexuelle, et cela n’est possible pour aucune fille ou femme tant que le commerce du sexe est aussi énorme et qu’il continue à grossir en raison de sa légitimation accrue et de lois qui permettent à l’industrie de prendre encore plus d’expansion.

  1. La position de longue date d’Amnesty International que la traite à des fins d’exploitation sexuelle doit être criminalisée à l’échelon du droit international.

Réponse:

La traite n’est qu’un des nombreux moyens pour les hommes de pouvoir d’amener des femmes et des filles dans l’industrie du sexe; il existe beaucoup d’autres moyens et, finalement, nous savons que la majorité des femmes adultes dans le commerce du sexe, qui sont là par tous les moyens, et pas seulement la traite, contractent le SSPT en raison du fait d’être prostituées. Ce principe pourrait être renforcé en y incluant un amendement pour protéger toutes les femmes des préjudices, y compris mais sans s’y limiter, les victimes de la traite.

  1. Que tout enfant impliqué dans un acte de commerce du sexe est une victime d’exploitation sexuelle, ayant droit à du soutien, des réparations et des recours, conformément au droit international des droits humains, et que les États doivent prendre toutes les mesures appropriées pour prévenir l’exploitation sexuelle et les violences sexuelles à l’endroit des enfants.

Réponse:

La prostitution ne devient pas moins nocive le jour du 18e anniversaire de quelqu’un. Toutes les femmes et personnes qui sont dans le commerce du sexe ont besoin de droits pour pouvoir signaler les hommes qui les prostituent, quel que soit leur âge. Ce principe pourrait être renforcé, dans les limites du maintien d’un consensus large, par un principe autorisant une politique reconnaissant qu’il arrive souvent que les enfants qui sont dans la prostitution deviennent des adultes dans la prostitution à 18 ans et que ces personnes peuvent à tout âge avoir besoin de mesures de protection.

  1. La quantité croissante de preuves démontrant que beaucoup des personnes qui se livrent au commerce du sexe le font en raison de leur marginalisation socio-économique et d’options limitées et que, par conséquent, Amnesty International devrait exhorter les États à prendre des mesures appropriées pour réaliser les droits sociaux, économiques et culturels de toutes les personnes. Ainsi, personne n’entrera dans le travail du sexe contre son gré, et celles qui décideront d’entreprendre le travail du sexe seront en mesure de le quitter si et quand elles le souhaitent.

Réponse:

Cette formulation équivaut à un blâme adressé aux victimes. Affirmer que le commerce du sexe existe à cause des choix que posent des femmes et parce que les femmes sont pauvres et marginalisées a pour effet de disculper leurs agresseurs de toute responsabilité. La réalité est que toutes les personnes qui sont prostituées sont achetées par un prostitueur (acheteur) et presque toujours ces agresseurs sont des hommes. C’est en raison des choix de ces hommes et de la demande qu’ils créent que des femmes / personnes sont dans la prostitution. Bien sûr, la plupart du temps, ces femmes sont dans des situations désespérées, et ce fait ajoute encore à la dimension d’exploitation des gestes posés par ces hommes. Cela signifie que les hommes doivent être tenus responsables et informés qu’ils risquent d’infliger un SSPT aux personnes qu’ils achètent pour du sexe. En outre, les femmes devraient être en mesure de signaler leurs prostitueurs à tout moment; il ne suffit pas de dire que si une femme contracte un SSPT, elle devrait simplement quitter l’industrie et que ce syndrome relève de sa responsabilité; il est alors trop tard, le mal est fait. Les hommes doivent être tenus responsables et les personnes achetées pour du sexe doivent être décriminalisées. C’est la solution qualifiée de modèle nordique. Toute loi qui est adoptée a des impacts sur l’ensemble des personnes qui sont dans la prostitution, y compris les personnes victimes de la traite et celles qui souffrent du SSPT. Ce que nous savons des recherches disponibles est que l’industrie du sexe a pris de l’ampleur partout où l’on a décriminalisé ou légalisé l’achat de sexe et le proxénétisme. Ces approches auront toujours pour effet d’amplifier les violences exercées, il n’y a aucun moyen d’éviter cela.

  1. L’obligation pour les États de protéger toute personne relevant de leur compétence de politiques, de lois et de pratiques discriminatoires, étant donné que le statut et le vécu de discrimination sont souvent eux-mêmes des facteurs clés dans ce qui conduit les gens au travail du sexe.

Réponse:

La discrimination et l’oppression, en particulier à l’égard des femmes, ajoute aux restrictions sur les décisions que prennent ces personnes, mais encore une fois le commerce du sexe n’existerait pas en l’absence des acheteurs et ce sont eux qui sont responsables de la prostitution des femmes.

  1. Les indications issues de recherches menées par Amnesty International sur l’impact réel, vécu, humain de diverses approches réglementaires et de droit pénal touchant les droits humains des travailleurs du sexe.

Réponse:

Il existe beaucoup d’études sur le commerce du sexe, dont celle d’Amnesty. Nous ne croyons pas qu’il reste suffisamment de temps avant la réunion du mois d’août pour que la communauté d’Amnesty ait le temps d’examiner la méthodologie de recherche et les résultats de cette étude et de les comparer avec ceux d’autres recherches. Par conséquent, nous recommandons que toute décision quant à une politique soit reportée à un moment où il sera possible d’effectuer ce travail de recherche. Notons également qu’il est très décevant qu’AI n’ait pas utilisé ici un langage inclusif pour reconnaître à la fois les personnes qui sont dans le commerce du sexe et les survivantes de ce commerce, ainsi que l’impact des systèmes juridiques sur les personnes les plus lésées et vulnérables.

 Que faire maintenant?

En Australie, l’organisation Amnesty Members Against Sex Trade Pimps and Buyers (Membres d’Amnesty contre les proxénètes et acheteurs de l’industrie du sexe), qui comprend des survivantes du commerce du sexe, va organiser une conférence mondiale à Melbourne le premier week-end de décembre pour se réapproprier Amnesty International comme véritable organisation de défense des droits humains et pour exprimer notre désaccord à l’égard de l’infiltration de notre organisation par des proxénètes et des apologistes de l’industrie du sexe. Nous allons créer notre propre plate-forme politique sur la prostitution, que nous communiquerons aux membres d’Amnesty à travers le monde. Veuillez s’il vous plaît vous impliquer dans ce processus en vous joignant à notre page Facebook. Nous vous encourageons également à publier votre opinion sur ces enjeux et à communiquer par courriel avec vos président.e.s de section. Nous invitons chaleureusement tou.te.s les délégué.e.s votant.e.s à l’assemblée d’août à prendre contact avec nous.

Amnesty International contre les proxénètes et les acheteurs.

Original : https://abolishprostitutionnow.wordpress.com/2015/07/

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