– « En tant qu’ex-prostituée, je trouve formidable qu’il y ait des endroits où je ne pourrais plus être en vente »

« En tant qu’ex-prostituée, je trouve formidable qu’il y ait maintenant des endroits où je ne pourrais plus légalement être mise en vente »

Diane Martin, Survivante

The Independent, le 2 juin 2015

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Pour les hommes, la prostitution équivaut à louer un film en ayant le pouvoir d’en écrire tout le scénario.

Il est maintenant illégal d’acheter du sexe en Irlande du Nord – et à titre de survivante de la prostitution, c’est une mesure que je voudrais voir étendue au reste du Royaume-Uni. La Suède a été le premier pays à appliquer une telle loi en 1999, et au mois de mars, je me suis rendue à Stockholm pour rencontrer les responsables de l’élaboration de cette approche, souvent appelée le Modèle nordique. Il décriminalise la vente de sexe et fait de son achat une infraction pénale. Cette loi entend mettre fin à la demande issue d’une minorité d’hommes adeptes de sexe tarifé, la demande qui alimente l’industrie de la prostitution et la traite qui y amène des femmes — et promouvoir des services spécialisés pour y échapper. C’est un modèle que j’appuie depuis très longtemps, et ma visite n’a fait que renforcer ce point de vue.

Ce à quoi je n’étais pas préparée, cependant, ce fut l’impact personnel d’entrer dans un pays où l’accès à mon corps, ou à celui de qui que soit d’autre, ne pouvait être acheté légalement. Une compagne de ce voyage était, comme moi, une survivante de la prostitution et nous nous sommes dit à quel point il était merveilleux d’être dans un endroit où nous ne pouvions pas légalement être mises en vente.

Je travaille depuis près de 20 ans à soutenir les femmes exploitées par la prostitution et à créer et améliorer les services qu’il leur faut pour échapper au milieu et reconstruire leur vie. Mon vécu de prostitution a commencé il y a plus de 30 ans, au palier qualifié de «haut de gamme» de la prostitution à Londres, et la traite m’a conduite de ce pays vers un réseau de prostitution dans un autre.

Je suis arrivée à Londres en fin d’adolescence en découvrant que j’avais été induite en erreur sur les circonstances qui m’attendaient. Dès que l’argent a manqué, les pressions ont commencé ; mes nouveaux «amis» étaient soudainement moins amicaux. J’ai appris que les femmes qui m’entouraient n’avaient pas acquis leurs appartements de Chelsea en travaillant comme modèles. J’ai vite perdu pied et me suis retrouvée entourée de personnes âgées conscientes de pouvoir gagner beaucoup d’argent avec moi – pas seulement des maquerelles prenant leur pourcentage, mais des gens qui jouaient la carte de l’amitié et, voyant ma vulnérabilité, ont plutôt choisi de m’imposer des relations contrôlantes.

Je suis passée du statut de quelqu’un d’heureux d’être dans une penthouse à celui d’être sous la coupe d’une maquerelle. J’avais l’impression de voir tout cela arriver à une autre au ralenti, je n’y croyais pas, j’étais dissociée.

Soudain, je me retrouvais en robe de soirée à 17 h, au milieu du quartier huppé de Mayfair, à demander à un policier mon chemin vers l’adresse que l’on m’avait donnée, espérant qu’il comprendrait ma situation. J’avais l’impression d’être hors de mon corps, regardant quelqu’un d’autre. Malheureusement, ce qui était à venir n’allait pas être une expérience ésotérique. Je me souviens du stress, de l’anxiété et de mes sentiments d’angoisse continuels quand j’étais dans la prostitution. Quand je passais une porte en me demandant dans quel état j’en sortirais. Quand j’attendais d’être choisie, comme un bibelot sur une étagère. Le fait d’être observée, disséquée, celui d’être la marchandise que tout le monde présent dans la pièce savait que j’étais. Pour les hommes, la prostitution équivaut à louer un film en ayant le pouvoir d’en écrire tout le scénario. Ils sont le réalisateur et la vedette, et vous l’accessoire.

Quand les gens qui vous paient pour du sexe sont célèbres, membres du gouvernement, hauts fonctionnaires, membres d’autres gouvernements ou munis de l’immunité diplomatique, vous ne pouvez aucunement avoir confiance que vous seriez crue ou protégée si vous signaliez une agression ou un viol. Malheureusement, la meilleure éducation et les plus hauts privilèges ne détournaient pas ces hommes de comportements dégradants et violents. Le sentiment de ces hommes d’avoir tous les droits une fois qu’ils ont payé traverse toutes les couches de la société. La plus belle tapisserie et un minibar ne diluent pas ce que l’on ressent lorsqu’un type sort un pistolet et vous demande si vous tenez à revoir votre mère. Être dans une suite de luxe n’amortit pas le choc d’un viol ou de morsures qu’on vous laisse sur tout le visage.

Pourquoi est-ce que partout dans le monde les femmes prostituées utilisent les mêmes stratégies d’adaptation psychologique que les victimes d’agressions sexuelles? Parce que ce qu’elles vivent est de la violence sexuelle ; mais on nous demande de croire que parce qu’il y a eu transfert d’argent ou d’un gîte ou d’un peu de nourriture, ce qui se passe est maintenant magiquement tout autre chose. Je parle de mon vécu afin de contester la hiérarchisation des victimes méritantes et le discours dominant qui veut que l’emplacement fasse toute la différence. Je veux qu’il soit presque impossible pour le crime organisé, les proxénètes et les prostitueurs d’opérer ici et je veux vivre dans une société qui rejette l’idée que des gens sont à vendre.

À minuit hier soir, l’Irlande du Nord a communiqué à sa population et au monde que les femmes ne sont plus à vendre. Pour le reste du Royaume-Uni, rien n’a changé. Et que cette activité est lucrative pour les exploiteurs, les proxénètes et les trafiquants – tout en étant très coûteuse pour les filles et les femmes ciblées par cette demande masculine de leur corps. Nous devons décider en tant que société si nous allons tenir tête à une puissante industrie du sexe et prendre parti pour les exploitées plutôt que pour les exploiteurs.

Je me demande combien de temps le reste du Royaume-Uni devra attendre avant que nous soyons en mesure de nous afficher PAS À VENDRE.

Original : http://www.independent.co.uk/voices/comment/as-a-former-prostitute-it-feels-wonderful-that-there-are-now-places-where-i-could-not-legally-be-for-sale-10292236.html

Copyright : Diane Martin, 2015

Traduction : Martin Dufresne

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