– Le lobby pro prostitution a détourné 2.5 millions d’euros d’argent public pour influencer les futures politiques européennes

Le coup de force du lobby prostitutionnel contre un projet de recherche de l’EU

par Kajsa Ekis Ekman

Like-A-Pascha-460x305  Image: « Like a Pascha », documentaire sur le « méga-bordel » le Pascha à Cologne.

Avant propos du collectif RESSOURCES PROSTITUTION :

L’industrie du sexe comprend des organisations qui disent veiller à l’intérêt public, par exemple en distribuant des préservatifs aux personnes prostituées. Ce paravent justifie d’importantes subventions, notamment de la part d’ONUSIDA lui même infiltré par des proxénètes, mais cet argent finance surtout, depuis les débuts de ces organisations dans chaque pays, un lobbying politique et médiatique musclé contre toute résistance au système prostitueur et toute tentative d’en réduire l’ampleur.

En Europe, le lobby a créé l’organisation DemandAT, qui entend influencer les politiques de sept pays européens en matière de prostitution (http://www.demandat.eu/). Les membres de DemandAT sont des défenseurs de longue date de l’industrie du sexe légalisée et institutionnalisée. Ils viennent de recevoir 2.5 millions d’euros d’argent public pour influencer les futures politiques européennes en matière de prostitution et de trafic.

Kajsa Ekis Ekman est une journaliste autonome suédoise et l’autrice d’un ouvrage déjà traduit en plusieurs langues : L’être et la marchandise – prostitution, maternité de substitution et dissociation soi  (M éditeur, 2013). Elle fait l’actualité avec son livre Stolen Spring (Κλεμμένη Ανοιξη Athènes : Kedros Publishers, 2014), qui analyse la crise de l’euro et son impact en Grèce. Chaque vendredi, elle écrit l’éditorial de Dagens ETC. Nous vous proposons ci-dessous celui publié à propos de DemandAT

 

Article paru le 13 mai 2015 :

Le coup de force du lobby prostitutionel contre un projet de recherche de l’EU

La Suède est non seulement représentée dans cette entreprise par des gens opposés à sa loi d’interdiction d’achat de sexe, mais ces personnes manquent aussi cruellement de l’expertise nécessaire. La participation de la Suède dans ce projet est-elle compatible avec la politique étrangère féministe, telle que décrétée par le nouveau gouvernement suédois?

La bonne nouvelle pour commencer: le Modèle suédois gagne du terrain. Au cours de ces dernières années, l’Islande, la Norvège, le Canada, l’Irlande du Nord et la France (même si leur projet de loi est encore bloqué par le Sénat au moment de la rédaction de cet article) ont voté des lois pénalisant l’achat de sexe. En parallèle, de nombreux autres pays mettent de plus en plus l’accent sur la demande – c’est à-dire, sur la responsabilité des prostitueurs, les fameux clients de la prostitution.

En 2014, le Parlement Européen a voté le rapport Honeyball avec une forte majorité. Ce rapport concluait que le Modèle suédois était la politique la plus efficace pour lutter contre la traite d’êtres humains. Dans le même élan, la Commission a annoncé un projet de recherche de 2,5 millions d’euros pour une étude portant spécifiquement sur le rôle de la demande et sa réduction en regard de la traite des personnes à des fins sexuelles.

Pour le lobby pro-prostitution, cela a déclenché un changement de tactique, soit moins d’agitation visible, d’attaques sur blogs et d’infiltration au sein des cercles féministes et mouvements LGBT. Ces tactiques sont aujourd’hui remplacées par des actions de lobbying ciblant les institutions telles que l’UE, les gouvernements nationaux et les grandes ONG, dont Amnesty International et l’Organisation Internationale du Travail. Sans oublier la création de leurs propres organisations, dont les noms imitent ceux des organisations qui luttent contre la traite (cf. GAATW – Global Alliance Against Trafficking in Women, groupe faisant partie du lobby prostitutionnel et fondé six ans après l’organisation anti-traite féministe CATW – Coalition Against Trafficking in Women).

Et maintenant, la mauvaise nouvelle: c’est précisément ce type d’organisation qui s’est approprié le budget de ce projet de recherche de l’UE. Et à première vue, le projet DemandAT semble bien répondre aux critères. D’après la description de ses auteur.e.s, il « examinera la demande de traite » car, disent ces personnes, « trop peu d’attention a été accordée aux acheteurs eux-mêmes ». Avec pour but final de livrer une « analyse empirique et approfondie de la demande de traite d’êtres humains ».

Mais dès lors que l’on regarde de plus près les chercheur.e.s sélectionné.e.s, une bizarrerie saute aux yeux. Au cœur du projet se retrouvent les plus ardents défenseurs de la légalisation de l’industrie du sexe! Comme, par exemple, la politicienne et lobbyiste néerlandaise Marieke van Doorninck. Elle a siégé au conseil d’administration de presque toutes les organisations pro-prostitution néerlandaises, y compris la tristement célèbre De Graaf Stichting, que l’on retrouve à l’origine des organisations au logo « Parapluie Rouge ». Elle a également fondé, entre autres, l’ICRSE, qui appelle à la « défense des droits des travailleuses du sexe » – sans bien sûr n’avoir jamais eu à se prostituer elle-même. Egalement présente, La Strada : une ONG d’origine néerlandaise travaillant pour la légalisation de la prostitution en Europe de l’Est, sous prétexte de réduire la traite.

Une étudiante en doctorat de l’Université de Lund (Suède) est également présente au panel. Elle n’a pas terminé de thèse, jamais présenté un article revu par des pairs, ni publié dans une revue scientifique, mais cela ne l’empêche pas de représenter officiellement la Suède dans ce consortium de recherche. Les questions de la traite et de la demande, sujets sur lesquels porte le projet européen, lui sont également inconnus. Et seul son nom peut expliquer comment elle a pu être choisie pour ce projet d’envergure : Petra Östergren est, depuis quinze ans, la critique suédoise la plus virulente du Modèle nordique. Elle est également la seule anthropologue en Suède dont le doctorat ait été financé par la Fondation Ax:son Johnson – une fondation finançant d’autres projets qui défendent les intérêts néo libéraux de l’industrie du sexe, tels que la thèse de Susanne Dodillet sur « le sexe comme travail », dénoncée depuis pour fraude et manquement à l’éthique.

Au moment de la publication de cet article, Östergren a déjà reçu 300 000 € pour diriger « l’équipe suédoise », composée d’elle-même et d’une autre étudiante. Main dans la main avec les lobbyistes pro-prostitution et des scientifiques sans expertise en matière de demande, c’est elle qui va évaluer les mesures européennes prises contre la traite, telles que la loi sur l’interdiction d’achat de sexe en Suède. Dans ces conditions, comment imaginer une seule seconde que le résultat final puisse être objectif ?

J’ai contacté Albert Kraler, initiateur du projet, et lui ai demandé quels critères avaient servi à sélectionner les chercheur.e.s du consortium DemandAT. Les études antérieures menées par ces chercheur.e.s, m’a-t-il répondu. Quand j’ai cherché à obtenir des précisions sur ces études, et demandé si l’un.e ou l’autre des participant.e.s avait réalisé au cours de sa carrière une étude sur les hommes qui achètent du sexe, il m’a informée que « Notre intérêt en premier lieu n’est pas de comprendre pourquoi les hommes achètent du sexe. Nous n’étudions pas la prostitution de manière empirique. Nous voulons plutôt étudier l’effet des différentes lois régissant la prostitution. » Ce qui revient à dire qu’ils n’ont non seulement absolument pas l’intention de faire ce qu’ils sont censés faire – et ce pourquoi ils ont reçu deux millions et demi d’euros – mais que leur intention est de mener une étude complètement différente. Quand je lui signale que la description du projet n’a rien à voir avec sa réponse, il répond, sans dissimuler son animosité, que je semble « avoir des opinions butées et fermées sur ce sujet » et qu’il « n’a pas l’intention de perdre du temps à défendre le projet ».

Cependant, il ajoute qu’Östergren et sa collègue ne seront pas seules dans le groupe suédois. Elles disposeront, pour les aider, de Don Kulick. Il s’agit de l’homme connu pour avoir déclaré que les acheteurs de sexe « sont à présent les personnes les plus marginales (queer) de Suède », et il défend l’achat de sexe comme une forme spéciale de sexualité, qui mérite d’être reconnue au même titre que les droits homosexuels. Un homme qui plaide allègrement pour le droit de « 400 000 hommes suédois à acheter du sexe », et applaudit les hommes handicapés qui se rendent en Thaïlande pour avoir recours la prostitution.

Confier l’évaluation des actions de l’UE pour l’étude et la réduction de la demande de traite à un groupe de lobbyistes  pro-prostitution déclarés ressemble à une mauvaise blague. Les chercheur.e.s de premier ordre sur le sujet, à savoir Julia O’Connell Davidson et Sven-Axel Månsson, qui étudient la question de la demande depuis plus de trente ans, ont été complètement tenus à l’écart. Les autres chercheur.e.s faisant partie du consortium DemandAT n’ont tout simplement jamais étudié la prostitution. Ils sont spécialisés sur les migrations, la pêche, l’agriculture et la politique des frontières – dont les mécanismes n’ont aucun rapport avec les motivations des hommes à acheter du sexe. Et qui retrouve-t-on à la supervision du projet? Rien de moins que l’ONG de l’industrie du sexe – la GAATW.

Le gouvernement suédois est-il conscient que la Suède sera représentée par ceux-là mêmes qui non seulement s’opposent à la position suédoise en matière de prostitution, mais manquent également cruellement des compétences pertinentes ?

La participation de la Suède dans le projet est-elle compatible avec une politique étrangère féministe ? Les responsables de la Commission Européenne ont-ils et elles conscience que des lobbyistes sans scrupules ont fait main basse sur l’argent public censé aller à l’étude de la demande ?

Version originale :

http://www.etc.se/ledare/eu-projekt-kuppat-av-prostitutionslobbyn

Version anglaise :

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2015/09/04/kajsa-ekis-ekman-eu-project-hijacked-by-the-prostitution-lobby/

Tous droits réservés à Kajsa Ekis Ekman, 2015.

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