– « A tous les niveaux, la prostituée est mise en pièces, physiquement et psychologiquement » itv de M.Chaleil par Sporenda

L’ILLUSION PROSTITUTIONNELLE

Interview de MAX CHALEIL

Par Sporenda

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Max Chaleil est éditeur (éditions de Paris) et écrivain. Il a écrit en particulier « Prostitution, le désir mystifié » (éditions Parangon) et à publié « L’esclavage sexuel, un défi à l’Europe », écrit par un collectif d’auteurs qui luttent contre la prostitution au sein de la fondation Scelles. Il prépare un nouveau livre sur la prostitution qui devrait sortir en 2015/2016.

 

S : Vous avez dit dans votre livre que les visages de la prostitution ne cessent de changer même si l’exploitation reste la même. Qu’est-ce qui change ? Est-ce que c’est seulement les structures d’encadrement où est-ce que vous considérez qu’il y a une mentalité différente qui se fait jour dans les milieux prostitutionnels ?

MC : Je ne pense pas qu’il y ait un changement dans les mentalités : on oppose un peu une espèce d’ âge d’or de la prostitution où les prostituées auraient choisi d’elles-mêmes cette activité à aujourd’hui où il y a un trafic basé sur une coercition très importante. En réalité, il ne faut pas oublier que la prostitution traditionnelle a connu les bordels avec un encadrement très fort et la traite des blanches, qui était en sens inverse puisqu’on envoyait des Européennes vers le Maghreb, vers l’Argentine etc. Dans ce monde-là comme dans les autres mondes, il n’y a pas d’âge d’or, il y a parfois des nostalgies, à une époque où la prostitution obéit aux lois du marché, à l’OMCE, et où c’est devenu une activité organisée internationalement, ce qu’elle était beaucoup moins auparavant. Maintenant, on est dans une activité globalisée qui dégage des bénéfices fantastiques et je dirais que c’est cette internationalisation de la prostitution, sa barbarisation, qui sont de plus en plus fortes : la femme (ou l’enfant, ou le travesti) devient de plus en plus un objet réduit à son immédiateté—c’est-à-dire à combien il peut rapporter—et est de plus en plus jeune, parce que les clients veulent de plus en plus de la chair fraîche. Et que de plus en plus, c’est l’offre qui va créer la demande : il y a une espèce de dialectique qui s’opère entre les deux et je crois que les femmes n’ont jamais été aussi exploitées qu’aujourd’hui, dans la prostitution et dans d’autres domaines—et j’ai pris soin dans mon livre de ne pas dissocier les prostituées des autres femmes.

S : Vous insistez sur le fait qu’il y a complémentarité entre l’épouse et la prostituée, que ce sont les deux volets d’un même système d’exploitation…

MC : Absolument, dans l’exploitation de la prostituée, il y a une exploitation forcenée, exacerbée, mais il y a des traits de cette exploitation que l’on va trouver chez l’épouse, dans le phénomène des violences conjugales par exemple, qui sont très répandues, dans la soumission des femmes par la religion, leur voilement et leur enfermement. La prostituée est un des cas les plus extrêmes, car cette exploitation forcenée réduit les femmes à un état d’objet sexuel où l’objétisation apparaît dans toute sa nudité. Nous le voyons dans le cas des pays de l’Est où les filles sont achetées, enlevées, séduites ou trompées, formées dans des maisons de dressage et même vendues sur des marchés aux esclaves en Albanie et en Turquie.

S : Un certain nombre de pays, après avoir eu une position abolitionniste, ont finalement adopté la légalisation—la Hollande et l’Allemagne par exemple. Quel est le bilan de ces politiques ?

MC : Les politiques abolitionnistes ont été le résultat d’un combat ancien puisque tout au long du XIXème siècle on s’est bagarré là-dessus. Rappelons que l’abolitionnisme, c’est l’abolition du réglementarisme, ce n’est pas l’abolition de la prostitution. Ce système mettait fin au règne des maisons closes, qui a été le paradis des proxénètes. Quand vous demandez aux prostituées si elles voudraient retourner dans ces maisons que l’on dépeint comme des lieux d’hygiène, de confort et de douceur de vivre, elles vous disent généralement : « ah non, surtout pas », parce qu’en plus de la prostitution, il y a l’enfermement, la double peine. Mais je crois que cette tentation d’enfermer ce qui gêne, de le cacher a toujours existé. On les a enfermées au Moyen-Age, puis la prostitution est redevenue libre, puis on a enfermé de nouveau au XIXème siècle. Le XIXème siècle, siècle de moralisme et de vertu, enferme les fous, les mendiants et les prostituées. On les cache dans des lieux à part, mais ça ne marche jamais parce qu’il y a toujours des insoumises, il y a toujours des filles dans les rues, et on les pourchasse, on les rafle pour les déloger et les enfermer.

Cette tentation est revenue aujourd’hui : en Hollande par exemple, on l’a justifiée par un souci d’hygiène et de sécurité pour en arriver à la notion de prostitution/travail comme un autre. On a même vu les Verts allemands, des socialistes allemands revendiquer la prostitution comme un métier et faire campagne pour la réouverture des maisons ! Quand on voit les Eros centers allemands—je suis allé en visiter pour le livre que je prépare—les femmes ne peuvent pas y entrer : c’est un camp de concentration du sexe. Certains Eros centers comptent jusqu’à 200 filles logées dans des mini-boîtes, des cubes minuscules, dans un déferlement de chansons, de hurlements, de télés branchées, avec un monde qui passe, un piétinement…

S : C’est comme une gare ?

MC : Absolument, c’est le métro à 6 heures du soir. Les hommes passent, regardent, apostrophent les femmes, rigolent, font de grasses plaisanteries : « t’es trop moche, qu’est-ce que tu fous là ? », « tu me fais pas bander ! », « hé, salope ! ». C’est la foire ! Et parmi les filles qui sont là, on voit de moins en moins d’Européennes, de plus en plus d’asiatiques, d’africaines, de sud-américaines, de filles de l’Est, une population qui parle toutes les langues. Elles sont de plus en plus jeunes : les filles un peu âgées, un peu grosses ne font pas beaucoup de chiffre. Et les mecs débarquent plus ou moins bourrés, c’est : « on a bu un coup, on va tirer un coup ». Comment peut-on présenter les Eros centers comme un épanouissement de la femme ? Avec ce défilé, ce vacarme à toute heure, les videurs garde-chiourme à tous les paliers qui supervisent—parce qu’il n’est pas question que la fille dise « j’en ai marre, je me casse ». Les maisons d’Amsterdam et les vitrines à Anvers et Bruxelles, c’est apparemment plus clean mais le recrutement des filles est identique. Et les filles qui sont en vitrine sourient—ça fait partie du jeu—on ne va pas faire une tête d’enterrement pour attirer le client. Et on les cogne un peu—ça fait partie du jeu aussi. Je cite des témoignages de filles qui disaient  « on me cognait pour le principe, pour m’apprendre, pour m’assouplir, je savais qu’à tout moment je pouvais être cognée ». Les Hollandais ont adopté cette politique de réouverture des bordels soi-disant pour endiguer la prostitution et finalement on a vu la prostitution augmenter—dans mon livre, je cite des chiffres. Tout simplement parce que la prostitution est à nos portes, c’est un but de promenade, on va s’y balader quand on a un moment ou entre amis pour se détendre. Dans les guides touristiques, le quartier chaud d’Amsterdam fait partie des choses qu’il faut voir, avec le musée Van Gogh. A l’époque de Marseille, il y avait le quartier chaud…

S : Le fameux quartier du Panier…

MC : Oui, ça faisait partie des guides touristiques : Marseille, ses plages, ses rues chaudes. En Hollande, il y a eu une croissance exponentielle : on est passé de 2 000/3 000 à 15 000/20 000 prostituées; quand on les interroge pour la télé, ces filles disent toutes qu’elles sont venues d’elles-mêmes. Dans l’émission sur France 3 sur la prostitution en Catalogne, je connaissais le journaliste, je lui ai dit : « on t’a mené en bateau ». Il me racontait qu’elles lui avaient dit qu’elles venaient toutes seules du fin fond de l’Asie mais en arrivant elles connaissaient l’adresse de la boîte qui les employait ! Et bien sûr, le discours habituel : « le patron est un père pour nous », et le patron disait : « moi, je ne gagne pas un sou sur elles, c’est pour leur rendre service ». Il n’y avait que le maire du village qui était sincère, horriblement sincère, et qui disait : « oui, c’est bien, ça rapporte à la commune mais il y a tout de même des filles qui racolent sur les aires d’autoroutes, elles ne sont pas en maison et elles échappent à l’impôt, elles ne rapportent rien celles-là ». J’ai trouvé ça fabuleux d’ignominie.

L’encadrement, l’enfermement n’est pas une solution, c’est seulement une meilleure organisation de l’exploitation pour un meilleur rendement ; sur le trottoir, une prostituée peut refuser de monter avec un client qui ne lui plait pas ; quand un client a fait son choix, c’est plus difficile. J’ai interviewé pas mal de prostituées, d’anciennes prostituées qui s’en étaient sorties, et qui donc pouvaient parler, parce qu’une prostituée qui est sur le trottoir, sa parole est sous condition. Ce qu’on entend souvent alors, c’est « je n’ai pas de proxénète, je suis libre ». Une prostituée en activité ne reconnaîtra jamais qu’elle a un proxénète—le proxénète, c’est comme l’enfer, c’est toujours les autres. « J’ai choisi ce métier, je suis indépendante ». « Mais ce n’est pas un métier tout à fait comme un autre ? » « Oh mais si, je m’emmerde moins que dans un bureau ou un supermarché ». C’est le discours laqué que j’ai entendu X fois ; j’ai fait plusieurs émissions, et à chaque fois, on envoie une fille qui dit : « de quel droit dites-vous ça ? Je suis un exemple vivant, j’ai choisi ce métier parce que je m’y épanouis beaucoup plus que dans une usine », et là, elle ajoute : « j’ai travaillé comme secrétaire, c’était l’enfer, le patron était après moi, là au moins, je choisis mes clients ». Dans ce milieu, l’exploitation est dissimulée derrière le discours le plus généreux, le plus libertaire. Et c’est ce hiatus phénoménal qui me pose problème. Finalement, la mauvaise conscience de la société fait que les hommes (et les femmes) n’entendent que ce discours qui donne bonne conscience et qui leur permet d’aller baiser tranquillement en se disant : « elles l’ont choisi, elles le veulent bien, je leur rends service en les payant ».

C’est comme les hommes de 60 ans qui partent en tourisme sexuel en Asie à la recherche de petits garçons et qui se justifient en disant : « les petits garçons, ils sont en pleine puberté, ils aiment ça et puis on soutient l’économie, sans ça ils ne mangeraient pas. Donc on leur rend service ». Et si on leur dit : « mais vous ne trouvez pas que c’est dégueulasse d’avoir des relations sexuelles avec des enfants de 7 ou 8 ans ? » « Ah oui mais si je ne le fais pas moi, il y en d’autres qui le feront ». Il y a toujours une bonne échappatoire. Ce problème de la prostitution m’interpelle par cela, par cette image récurrente qu’on rencontre tout le temps. Quand on me demande pourquoi je m’y suis intéressé, je dis « comment ne pas s’y intéresser ? ». C’est un sujet sur lequel on bute à tout moment : vous ouvrez un roman policier il y a toujours un personnage de « pute » ; au cinéma, le premier film jamais tourné, c’était un film sur la prostitution.

Une des choses qui m’interrogent dans la prostitution, c’est que c’est la rencontre des inconciliables : la rencontre du désir sexuel, une donnée naturelle chez l’individu, et de l’argent, qui est une donnée artificielle : en principe, on ne va pas acheter l’autre. Et l’argent permet au désir de passer outre au non-désir, d’établir une soumission et de faire d’un sujet un objet. On remplace le désir d’une des parties par un achat en bonne et due forme, on achète une femme comme on achète une barre de chocolat. Il y a là une chose qui mérite qu’on s’interroge.

S : La partie de votre livre qui m’a le plus intéressée, c’est celle où vous abordez la psychologie de la prostitution, les conditions d’accès et d’exercice de la prostitution, ainsi que la psychologie du client. Vous parlez de « névrose prostitutionnelle », de « dépossession de soi au niveau névrotique et fantasmatique ». Le parcours socio-économique des personnes prostituées est assez bien repéré, par contre leur parcours psychologique l’est moins. Les abus sexuels étant enfant sont assez connus, et vous mentionnez la déception par rapport au père. J’ai rencontré aussi des personnes prostituées qui étaient déçues par leur mère : bien que le père soit celui qui est coupable d’abus sexuels, on reproche à la mère de n’avoir pas su protéger l’enfant contre ces abus…

MC : C’est vrai que le père est l’acteur mais la mère est vue comme complice, elle a laissé faire, et on considère que le rôle d’une mère, c’est de protéger son enfant. Le couple père-mère qui est censé protéger l’enfant ne le fait pas, en fait il fait l’inverse. Ce qui provoque dans le psychisme de l’enfant un véritable saccage : si vos parents vous maltraitent ainsi, c’est peut-être que vous ne valez rien, vous êtes normalement saccageable et votre image en prend un sacré coup. Comment remonter cette pente ? Et ça revient comme un leitmotiv, l’histoire des abus sexuels dans la trajectoire des prostituées ; ce n’est pas nécessairement un viol, ça peut être des attouchements, mais à un moment très fragile de son évolution, la petite fille devient quelque chose que l’on force, dont on se sert sexuellement : ça provoque une sacrée dégringolade dans sa tête. Par la suite, le passage à la prostitution sera presque naturel : puisqu’elle a été ainsi dévalorisée, c’est qu’elle était sans valeur, et le passage à la vente de son corps, c’est dans la logique. Le proxénète ne fait qu’achever ce travail, soit par le viol systématique, le dressage, soit par la perte d’identité, le changement de nom, d’apparence. On relooke et on rebaptise, on trouve un nom de guerre, on change le look : « tu vas montrer tes seins, cacher tes jambes ». On fabrique la bête, on coupe la prostituée de ses origines, de ses relations, et on la prive de ses référents, de son système relationnel, système qui permet à tout individu d’exister, car on existe aussi par son système familial et amical. Il ne reste plus alors à la prostituée que le système prostitutionnel, car toutes ses relations sont dans ce milieu.

S : C’est une des choses qui rendent la sortie de la prostitution si difficile…

MC : C’est le problème que rencontrent tous les acteurs sociaux qui essaient d’aider les prostituées : elles sont déstructurées, socialement et psychologiquement. Comment restructurer quelqu’un qui est déstructuré ? C’est un boulot effrayant…

S : A propos du problème du père incestueux, vous dites dans votre livre que le proxénète est une figure du père maltraitant…

MC : C’est là qu’il y a une ambiguïté : les filles rêvent du père qu’elles n’ont pas eu ; le leur a été violent, il les a abusées sexuellement, mais elles continuent à rêver d’une figure paternelle. Et le proxénète (je parle de la prostitution traditionnelle, je ne parle pas des trafiquants qui ne prennent même plus de gants) sait se brancher sur ces attentes, il va être celui qui va jouer le jeu, à la fois de l’amoureux, du mari potentiel et du père protecteur : au début, c’est l’image qu’il va présenter à la prostituée, après il deviendra un cogneur. J’ai parlé à des prostituées de leur entrée en prostitution, notamment avec Nicole Castioni, qui est devenue députée suisse. C’est une femme remarquable, passionnante, et c’est exactement son histoire (1).

S : Son histoire a commencé dans l’amour, l’illusion de l’amour, et elle a fini dans la contrainte la plus brutale…

MC : J’en ai parlé avec beaucoup de prostituées, c’est toujours comme ça. Les gens, les prostituées, n’ont aucune formation, une sexualité à côté de la plaque. Il y en a qui rêvent du Prince charmant, il y a une non évaluation de l’autre, de ce que l’on peut attendre et recevoir de l’autre. Il suffit qu’un homme joue les Princes charmant, ça marche. Ces gars sont habiles, ça fait partie de leur boulot, ils arrivent à duper beaucoup de monde.

S : Il y a une formule que j’ai trouvée excellente dans votre livre : « le proxénète est inutile, c’est pour ça qu’il est irremplaçable »

MC : Il ne sert à rien, il ne protège pas, il n’est pas sur les lieux de la prostitution, l’essentiel, c’est que la prostituée CROIE qu’il est indispensable. Il est le protecteur, il est l’amoureux, il est celui qui est censé calmer, réconforter, aimer : en fait, il n’est rien de tout cela, mais la fille se dit : « il va changer, il peut devenir tout ça ». Je connais des prostituées qui ont été exploitées, dépossédées mais qui continuent à dire « un jour, mon mec va me retirer du tapin ». C’est un discours qu’on entend régulièrement. Et on comprend, parce qu’on ne peut pas désespérer, on ne peut pas vivre dans le désespoir total, on ne peut pas vivre la prostitution dans une lucidité radicale, sinon on meurt, on se suicide. Et il y a beaucoup de prostituées qui se suicident, parce que si on ouvre vraiment les yeux, qu’est-ce qui reste ? « Je suis sur un bout de trottoir, ou dans un bordel, quel est mon avenir ? Aucun, je vais dégringoler de plus en plus, je ne m’en sortirai jamais » : c’est l’horreur ! Donc il faut continuer à rêver… C’est obligatoire, sinon on meurt, on patauge dans le désespoir. Si on ouvre les yeux, c’est terrifiant, donc il faut fermer les yeux…

S : Mais pourtant on ne peut pas en sortir si on n’ouvre pas les yeux : faut-il les conforter dans leurs illusions ou dire la vérité ?

MC : C’est vrai que souvent, on ne sait pas quoi faire. Si on dévoile à une femme qu’elle est manipulée, tout son univers s’effondre. Et alors, ça veut dire qu’on va être la personne de substitution, et qu’on va jouer le rôle qu’elle attend, c’est-à-dire la soutenir, être disponible 24 heures sur 24. C’est ça ou rien, donc il faut se demander : « est-ce que je peux lui apporter cela ? » C’est vrai que les prostituées ont une méfiance instinctive de ceux qui les écoutent et disent vouloir les aider. Le client qui leur dit : « je vais te retirer du trottoir », elles savent bien ce que cela dissimule…

S : C’est un fantasme sexuel typique des clients…

MC : C’est un fantasme très masculin. Certaines racontent qu’il y a des clients qui les ont sorties du trottoir en payant les proxénètes et qui après se vengeaient en leur disant : « tu n’es qu’une pute, tu resteras toujours une pute ». Donc ils devenaient le mac, ils ne leur prenaient pas leur argent mais ils les traitaient pareil. Le travailleur social, est-ce qu’il peut, est-ce qu’il est capable de tenir cette place, de devenir le parent protecteur ? Il ne peut pas parce qu’il n’a pas qu’un seul cas à s’occuper. Un des problèmes psychologiques des prostituées est qu’elles sont construites sur des carences affectives que le proxénète identifie et exploite, et qui en font des dépendantes. Quand on ne répond pas à ces attentes, elles retombent, elles ne croient plus au discours qu’on leur tient ni aux marques d’affection. Est-ce que l’on va pouvoir lui trouver un boulot, un foyer, un lieu d’accueil et l’encadrer si elle récidive ? Les travailleurs sociaux savent bien que c’est très difficile, un travailleur social me disait : « c’est du grapillage, c’est désespérant, on sort 10 filles et il en tombe 100 ». Et ils savent très bien qu’une fille va s’en sortir une première fois, mais qu’elle va probablement retomber, puis essayer de s’en sortir de nouveau etc. Il y a plusieurs récidives, c’est un processus normal.

Dans la prostitution, on est dans un monde hors du monde, à part du monde. Comment se désintoxiquer de cette autre réalité ? Agnès Laurie, qui s’en est sortie et qui a été prostituée longtemps avec un mac violent qui la matraquait, disait : « la prostitution, c’est une drogue dure, c’est une secte ».

S : Pour en revenir au fait que l’illusion est consubstantielle de l’activité prostitutionnelle, j’ai été frappée par le climat de déni et d’irréalité dans lequel semblent vivre des personnes prostituées. On a l’impression qu’elles ont tous les éléments sous les yeux mais qu’elles sont prisonnières de quelque chose qui les empêche de voir—une sorte de prison cognitive. Vous citez l’exemple de Karen Bach, actrice porno décédée qui a joué dans le film « Baise-moi ». Vous racontez qu’elle a cru pendant longtemps que l’homme qui l’a poussée à faire de la pornographie l’aimait. C’est seulement après des années qu’elle a réalisé : « non, un homme qui m’aime ne PEUT pas me pousser à faire de la pornographie. »

MC : L’amour en effet engage l’intégrité de l’individu ; il ne s’agit pas de le détruire, il ne s’agit pas de le vendre. L’amour aide l’autre à se construire comme il aide celui qui aime à se construire soi. Effectivement, je pense que la prostituée vit ce pseudo-amour comme une façon de se cacher la vérité de sa situation, qui est une dissociation, une mise en pièces. Cette mise en pièces existe déjà dans le discours mâle sur les femmes : quand j’entends des hommes parler d’une fille, ils la nomment par ce qui les excite : « cette fille, c’est un beau cul ». Pour eux, elle se résume à ça. La pornographie est typiquement la mise en pièces de l’individu.

S : Les images pornographiques me font penser à ces tableaux que l’on voyait dans les boucheries d’autrefois, où le bœuf est découpé en pointillé en ses différentes parties : la bavette, l’onglet, l’aloyau…

MC : Absolument, on voit très bien le fétichisme pour telle ou telle partie du corps féminin, et les filles vont au-devant de cette dissociation masculine en se dissociant elles-mêmes dans la façon dont elles se mettent en valeur, dont elles se proposent au client comme objet sexuel à prendre au détail ou en entier. On n‘appréhende pas la prostituée comme femme, on l’appréhende comme pièce de bœuf, comme morceau de puzzle érotique. C’est là que notre société est contaminée par la pornographie, qui fait corps avec la prostitution. Quand on écoute les adolescents violeurs, ils racontent qu’ils ont été formés par des vidéos pornos. La vidéo porno, c’est quoi ? Une femme-objet qui se fait détruire et qui en redemande. Et les jeunes agresseurs disent : « je comprends pas, elles aiment se faire bourrer, qu’est-ce qu’elles vont porter plainte ? » La dialectique circulaire des violeurs, c’est : « on la viole parce que c’est une pute ; c’est une pute parce qu’on la viole ». Ils ne se posent jamais la question de savoir qui elle était avant d’avoir été agressée sexuellement pour la première fois, et pourtant ce sont eux qui sont les acteurs de la destruction et de la prostitution.

Le problème éternel, c’est cette bonne conscience : « moi je suis innocent ». A tous les niveaux, la prostituée est mise en pièces, physiquement et psychologiquement. Son désir ne compte pas, ses besoins sont niés : on ne demande pas à une prostituée si le client lui plait ou pas, c’est un achat, il peut être adipeux et horrible, il sera surpris qu’elle ait un haut le cœur en le voyant. Des prostituées m’ont dit que parfois il fallait qu’elles s’accrochent aux branches parce que le mec, il arrive, il n’est pas lavé, mais pour lui, ce n’est pas un problème –puisque « ce n’est pas une femme, c’est une pute ». Un client m’a dit : « quand je vais voir une prostituée, je ne me lave pas, elle est là pour ça ». C’est une vision terrifiante, cette totale bonne conscience. On anesthésie tellement les gens qu’ils en viennent à commettre des actes barbares, comme ces soldats en Ouganda qui demandaient en riant à leurs victimes, comme s’il s’agissait d’un jeu : « manches courtes ou manches longues ? » pour décider s’ils allaient leur couper les bras au poignet ou au-dessus du coude. C’est la même vision du monde : l’autre n’est pas, moi seul existe, moi seul ait le droit de vie et de mort sur lui. Acheter une prostituée, ce n’est pas seulement acheter le droit de lui imposer des rapports sexuels non désirés, c’est acheter aussi celui de l’humilier, de la maltraiter, voire de l’agresser et de la tuer.

S : Les meurtres de prostituées sont un classique…

MC : Les assassins de prostituées disent souvent : « je voulais purger le monde de sa souillure ». On va tuer une prostituée, on rejettera sa propre souillure sur le bouc émissaire et on la tuera, comme dans le cas de Jack l’éventreur.

S : Ce sont des processus psychologiques archaïques mais toujours présents dans la tête de beaucoup d’hommes… Je voudrais revenir aux dénis et aux illusions qui conditionnent l’exercice de la prostitution, tels que vous les citez dans votre livre. Il y a la croyance en l’amour et/ou la protection du proxénète, la notion que la violence est un mode normal de relations entre hommes et femmes, le déni que le proxénète en soit un. Et aussi l’espoir que la prostitution, c’est temporaire, que le proxénète va les sortir du trottoir et leur acheter un bar, un commerce. Ce sont toutes ces croyances, autant que la contrainte ou la violence, qui font que les prostituées (non trafiquées) restent sur le trottoir. Vous parlez de la prostitution comme drogue, de la drogue dans la prostitution, de la mise en place de dépendances. J’ai observé qu’un gros problème pour les prostituées qui essaient de se réinsérer, c’est qu’elles s’ennuient ! Elles ont vécu dans une poussée d’adrénaline quasi-permanente, dans la peur du danger, dans la mise en scène d’elles-mêmes, en ce sens qu’elles vont sur le trottoir un peu comme on va jouer sur la scène d’un théâtre. La vie réinsérée, qui consiste à travailler comme serveuse, comme concierge, à monter le courrier et à sortir les poubelles, ce n’est pas très excitant…

MC : La vie de prostituée est une vie dangereuse—le taux de mortalité y est beaucoup plus élevé que la moyenne. Déjà, ce n’est pas facile de s’exhiber, c’est un acte dur, ce n’est pas une tendance naturelle….

S : Les personnes prostituées disent toutes qu’il leur faut prendre quelque chose—de l’alcool, des médicaments, de la drogue—pour aller sur le trottoir, en particulier les premières fois…

MC : Il y a déjà une violence interne pour aller sur le trottoir, il faut se prendre par la peau du cou et se forcer à y aller, c’est quelque chose qui vous rebute. On est toujours tendu, il y a toutes ces peurs : peur de la police, de la violence des clients, de celles du proxénète, des maladies, de la jalousie des autres prostituées. Lorsqu’elles en sont sorties, les prostituées se souviennent des gains qu’elles encaissaient, en oubliant que cet argent ne faisait que passer—et c’est vrai qu’en une soirée, elles gagnaient un mois de salaire d’un petit boulot. Comme elles n’ont pas de formation professionnelle, elles ne peuvent faire aucun travail qualifié, juste serveuse ou caissière. Un travail très mal payé, c’est dévalorisant. Quand elles étaient prostituées, elles étaient dans le strass et les paillettes, même si c’était du clinquant : quand elles en sortent, elles peuvent devenir des souillons, leur chute est terrifiante. Il y a quand même un jeu de la séduction quand on est sur le trottoir ou en vitrine, il s’agit de tenter le client pour qu’il n’aille pas à côté. Dans ce jeu de la séduction, la prostituée se vérifie à chaque fois comme encore désirable. Si plus personne ne la fait monter, c’est l’horreur, ça veut dire « j’ai vieilli ». Le client qui les ignore, ça signifie « je vais me retrouver à l’abattage, SDF »—parce qu’il y a pas mal de prostituées âgées parmi les SDF. C’est un des drames de la vie des prostituées : le moment où elles n’ont plus de clients. Si sur le même trottoir, il y a une prostituée de 50 ans et une fille de l’Est qui en a 18, la première n’a aucune chance. La perte de l’intérêt du client, c’est la deuxième chute des prostituées.

S : Pour ce qui est de la réinsertion, on a tendance à considérer qu’il s’agit essentiellement de résoudre des problèmes matériels, de trouver une formation et un travail, mais c’est loin d’être le seul. Vous soulignez que les personnes prostituées ont souvent des personnalités dépendantes, présentent des comportements déroutants, des problèmes psychologiques d’instabilité et d’autodestruction qui les empêchent de s’insérer dans une ambiance professionnelle normale. Prises de bec avec leurs collègues, pétages de plomb, difficultés à contrôle ses émotions…

MC : Dans la prostitution, il s’agit, comme je l’ai dit, d’attirer l’attention : on est dans l’exhibitionnisme, l’excès. Dans la réinsertion, il faut rentrer dans le rang, il faut revenir à la norme, c’est-à-dire se conduire raisonnablement et ne pas se faire remarquer. Comment subitement ne pas se faire remarquer alors que tout votre comportement était de se faire remarquer ? C’est une gymnastique extrêmement difficile, et on comprend que peu puissent y arriver. Pour qu’il y ait réinsertion, il faut qu’il y ait changement total de personnalité, de comportement et de vocabulaire—c’est un milieu où il y a une façon de parler spéciale…

S : Oui, c’est difficile d’effacer un comportement prostitutionnel, ça détonne…

MC : Dès qu’une prostituée va se mettre un peu en colère, ça ressort ; il y a des réflexes qui ressortent et on imagine de ce fait à quel point c’est un boulot d’enfer de se restructurer…

S : Aussi, lorsqu’on a eu affaire à un pervers—père incestueux et/ou proxénète–, ce type d’individu place en vous un programme d’autodestruction qui continue à opérer après la fin de la relation. Le pervers ne vous fait plus de mal directement, mais vous prenez le relais et vous continuez son boulot, vous répétez les maltraitances qu’il vous a infligées.

MC : Cette autodestruction qu’on lui a mise dans la tête depuis l’enfance, la prostituée va la développer, la peaufiner. Quand elle va être sortie d’affaires, qu’on l’aura aidée à retrouver un petit boulot, il reste chez elle une part inconsciente qui va essayer de faire péter tout ça, parce qu’il y a quelque part cette idée sous-jacente, informulée : « je ne vaux rien ». Il y a beaucoup de suicides, y compris chez les call girls, parce que même si on réussit financièrement, il y a cette destruction de soi.

S : La schize prostitutionnelle : une fois qu’on s’est coupée en morceaux pour se forcer à supporter ces activités rebutantes, comment recoller les morceaux ?

MC : Il y a peu d’enquêtes sur ce que deviennent les prostituées. C’est pour cela que, dans mon livre, j’ai dû citer des enquêtes du XIXème siècle, Parent-Duchatelet, etc ; j’ai aussi utilisé ce que j’ai trouvé tant bien que mal au XXème siècle, dans les années 70/80. La proportion de celles qui s’en sortent et qui peuvent rattraper un petit métier est faible. C’est très frappant mais c’est normal parce qu’il y a un tel déni social par rapport aux prostituées, à leur humanité, à leurs problèmes : dans ces conditions, comment peuvent-elles se reconstruire ? Il faut être une Castioni et avoir sa force de caractère et son intelligence pour le faire. Quand on a une passé pareil, quand on est cataloguée comme prostituée, on porte déjà sur le front une pancarte pas évidente…

  • Nicole Castioni, députée de Genève, juge au Tribunal criminel de Genève, scénariste, auteure du livre « Le soleil au bout de la nuit », où elle raconte ses 5 ans de prostitution sous l’emprise d’un proxénète, sa toxicomanie et sa sortie de la prostitution.

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