– Prostitution : Les données montrent que mettre fin à la demande fonctionne

Les données montrent que mettre fin à la demande fonctionne: Une réponse à Noy Thrupkaew et à l’attaque sur l’approche suédoise de la prostitution

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Par Max Waltman, 11 octobre 2012

Les juristes, les intellectuels, les politiciens et les militants partout aux États-Unis – et le mois dernier, même le président Obama – discutent des approches juridiques des fléaux de la traite des êtres humains et de la prostitution. Reconnaissant que la prostitution est une forme d’inégalité sexuelle liée à la violence fondée sur le sexe, l’approche suédoise criminalise l’acheteur, tandis que la personne prostituée est décriminalisée, et elle a considérablement réduit la prostitution et la traite des êtres humains depuis 1999. La loi a également été adoptée en Norvège et en Islande. Notamment avec l’amendement que la Suède y a apporté en 2011, et qui permet aux personnes prostituées de réclamer directement aux acheteurs des dédommagements pour violation du principe d’égalité et de dignité, elle représenterait ainsi une loi des droits civiques en Amérique. Néanmoins, certains critiques continuent de citer des données inexactes et biaisées, alléguant que la loi ne fonctionnerait pas aux États-Unis.

Par exemple, dans les pages Opinions du Dimanche du New York Times, le 23 Septembre 2012, la journaliste indépendante Noy Thrupkaew affirme que la loi suédoise nuit aux personnes prostituées « plus qu’elle ne les aide ». Tout en reconnaissant l’intention de la Suède de lutter contre l’exploitation, elle prétend que la loi n’a « pas obtenu les résultats prévus ». Cependant, son évaluation contient des erreurs fondamentales et de la désinformation concernant la Suède. En outre, elle ne considère ni les preuves accablantes qui montrent que la prostitution en général n’est pas un véritable « choix » parmi des alternatives acceptables, ni les preuves que la légalisation augmente l’exploitation sexuelle plutôt que de soulager ses dégâts. De toute façon, sa position accorde aux hommes le droit d’acheter une autre personne pour du sexe.

Thrupkaew cite une rumeur infondée qui a circulé parmi les partisans de bordels légaux, qui prétend que la prostitution n’a pas été réduite en Suède depuis l’introduction de la loi, en raison d’une soi-disant augmentation de la prostitution « clandestine ». Une autre rumeur disait que la prostitution était devenue plus dangereuse avec la nouvelle loi. Ces deux allégations proviennent principalement d’un texte inédit en ligne en anglais, où l’auteure suédoise ne mentionne pas (comme elle le faisait dans son livre publié en suédois) que son étude de moins de 20 femmes a été délibérément composée de personnes qui disaient qu’elles avaient essentiellement une vision positive sur la prostitution parce que, pensait-elle, il y avait trop de voix négatives au sujet de la prostitution lorsque la loi a été adoptée. Néanmoins, les allégations émanant de cette étude partisane ont été diffusées parmi les universitaires, les activistes et d’autres qui ne lisent pas le suédois, et qui ne savent pas comment les résultats ont été obtenus.

Des agences gouvernementales suédoises qui ont interrogé des informateurs clés et des personnes prostituées n’ont trouvé aucune preuve d’une situation plus dangereuse due à la loi; certaines personnes prostituées disent même qu’elles ont été « empowered » (renforcées) par la loi, car elle leur donne des moyens de pression lorsqu’elles ont affaire à des clients et d’autres personnes.

En outre, les personnes prostituées doivent être visibles afin de « répondre à la demande »; ainsi, la formule « prostitution clandestine » est plutôt un oxymore. Lorsqu’elle ne se passe pas dans les rues, l’ampleur de la prostitution peut être approchée, entre autres, par le nombre des publicités en ligne ou sur papier ou par les observations de bars, casinos, clubs de striptease ainsi que par les rapports gouvernementaux et ceux présentés par les travailleurs sociaux. En 2008, un groupe de chercheurs nordiques a publié une comparaison du nombre de personnes prostituées, montrant que la prostitution en Suède était environ dix fois plus basse par habitant qu’au Danemark et en Norvège (la Norvège a adopté la loi suédoise en 2009).

Alors que le nombre de personnes prostituées a augmenté dans d’autres pays depuis les années 1990, le contraire s’est passé en Suède; le nombre a été réduit de 2500 – 3000 femmes dans les années 1990 à seulement 600 en 2008. Dire que la « prostitution clandestine » explique cette diminution, ainsi que la proportion 10 fois inférieure de prostituées par habitant est ridicule. Par ailleurs, plusieurs enquêtes anonymes suggèrent que le nombre des clients a diminué de manière significative en Suède depuis que la loi a été adoptée. Il n’est pas surprenant que des trafiquants internationaux, mis sur écoute, se soient plaints de ce que le « marché » est devenu difficile en Suède.

Thrupkaew fait valoir que les conditions d’activité dans la prostitution vont du «haut-de-gamme jusqu’à l’exploitation, du librement choisi jusqu’à forcé ». Cependant, son concept de « choix » n’est pas conforme à la réalité, car plus de 40 années de recherche ont confirmé à maintes reprises, que la plupart des personnes entrent dans la prostitution après avoir été abusées sexuellement et négligées comme enfants, et quand elles y entrent, souvent à moins de 18 ans, elles sont en outre confrontées à de multiples difficultés telles que la pauvreté systémique, le racisme, le sans-abrisme et le sexisme.

Si « librement choisi » signifie être capable de choisir des « alternatives réelles ou acceptables » à la prostitution – ce qui est la distinction essentielle avec le trafic sexuel, selon le droit international – le fait que 89% des 854 personnes prostituées dans neuf pays , Etats-Unis inclus, voulaient sortir, mais n’en étaient pas capables, suggère que le choix est le privilège d’une infime minorité. Parmi les 854 personnes prostituées étudiées, travaillant en intérieur ou en extérieur, les deux tiers ont répondu aux critères cliniques pour le trouble de stress post-traumatique (SSPT), égal à celui des vétérans du Vietnam et des victimes de torture en demande de soins. Une étude coréenne sur les femmes anciennement prostituées dans des maisons closes a tiré des conclusions similaires en 2009, en objectivant également un abus dans l’enfance. En Suisse, où la prostitution est légale, une étude de 2010 a révélé que la « charge du travail du sexe » provoque de graves troubles mentaux, sans différences notables entre la prostitution d’intérieur ou d’extérieur.

La loi sur la traite internationale exhorte les États à réduire la demande de la prostitution, et à protéger et aider les victimes. C’est le contraire de ce que fait la légalisation de la prostitution. Les rapports du gouvernement et la recherche dans de nombreux pays trouvent que la légalisation/dépénalisation augmente la prostitution, sans aborder la question de la demande accrue de sexe risqué et dangereux. A Londres, Royaume-Uni, où la prostitution est permise dans les appartements si elle est surveillée par une « employée de maison » assise à l’extérieur, une étude impliquait que ces bordels augmentaient de facto l’exploitation et le nombre des rapports sexuels non protégés, sans nécessairement réduire les abus. L’on peut s’attendre à cela, car la prostitution est intrinsèquement inégale; des tiers sont là pour les profits, les clients pensent qu’ils ont un droit presque absolu à acheter du sexe, et la situation des personnes prostituées n’est guère « empowering ».

En 2011, la loi suédoise a été modifiée pour préciser que les personnes prostituées peuvent réclamer des dommages et intérêts directement aux clients, pour avoir violé leur droit à l’égalité et la dignité. Cette position, qui considère les personnes prostituées comme des victimes d’actes criminels, leur apporte aussi des subventions de l’aide sociale, et elle offre de véritables choix pour les exploitéEs (sans oublier qu’elle dissuade les clients). Si l’Amérique est particulièrement connue pour quelque chose (à part le jazz, le féminisme radical, et un vrai petit système de bien-être public), c’est la reconnaissance que les gens qui ont le droit à l’indemnisation auront leur « journée au tribunal ». Par conséquent, contrairement aux assertions de Thrupkaew, la loi suédoise modifiée des droits civiques fonctionnerait exceptionnellement bien aux États-Unis.

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Max Waltman est professeur adjoint, titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’Université de Stockholm. Il a publié, dans la presse scientifique et grand public, des articles de recherche sur les enjeux juridiques de l’exploitation sexuelle (prostitution/trafic), et sur les enjeux juridiques de la pornographie et sur le fait qu’ils sont associés à l’inégalité des sexes et à la violence fondée sur le sexe. Son travail couvre le Canada, la Suède, les États-Unis, et le droit international.

Site web :

http://www.statsvet.su.se/homepages/max_waltman.htm

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Source originale:

http://rabble.ca/blogs/bloggers/feminist-current/2012/10/evidence-shows-ending-demand-works-response-noy-thrupkaew-an

Traduction par Tradfem, ©Max Waltman TOUS DROITS RÉSERVÉS

 Plus de liens et études :

“Prohibiting Sex Purchasing and Ending Trafficking: The Swedish Prostitution Law.” 33 Michigan Journal of International Law 133, 133-57 (2011). WWW (SSRN) (also available on Westlaw/LexisNexis/Heinonline); in Korean (translated): WWW.

“Sweden’s Prohibition of Purchase of Sex: The Law’s Reasons, Impact, and Potential.” Women’s Studies International Forum 34, no. 5 (2011): 449–74. WWW (ScienceDirect); WWW (free; author’s revised version).

“Ontario Disempowers Prostituted Persons: Assessing Evidence, Arguments, & Substantive Equality in Bedford v. Canada.” (Stockholm University Dept. of Political Science Working Paper No. 2012:1). WWW (SSRN).

Some additional more recent sources:

Kotsadam, Andreas, and Niklas Jakobsson. “Shame on you, John! Laws, stigmatization, and the demand for sex.” European Journal of Law & Economics (June 2012). Advance online publication. DOI 10.1007/s10657-012-9339-y.

MacKinnon, Catharine A. “Trafficking, Prostitution, and Inequality” 46 Harvard Civil Rights-Civil Liberties Law Review 271, 271-310 (2011). WWW.

Rössler, Wulf, and U. Koch, C. Lauber, A-K Hass, M. Altwegg, V. Ajdacic-Gross, and K. Landolt. “The Mental Health of Female Sex Workers.” Acta Psychiatrica Scandinavica 122 (2010): 143-152.

et toujours NOTRE SCOOP-IT EN ANGLAIS ET EN FRANÇAIS SUR LES ÉTUDES ET RAPPORTS INTERNATIONAUX : http://www.scoop.it/t/etudes-by-ressources-prostitution

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