– Un mac à la Sorbonne…Les Journées des Femmes au Sorbunny Ranch

Un mac à la Sorbonne…Les Journées des Femmes au Sorbunny Ranch

par H.D. Taureau       

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Quelle n’est pas ma stupeur quand une amie m’annonce mardi soir qu’un mac du Nevada va venir parler le lendemain à l’université de la Sorbonne.

            Que ? Quoi ? Qui ? Comment ? Elle m’envoie le lien que voici. C’est donc vrai : l’association étudiante « Débat en Sorbonne » organise un « débat » en anglais ayant pour sujet la légalisation des maisons closes, et donc du proxénétisme. Pour ce faire, les organisateurs ont invité Dennis Hof, un maquereau étatsunien s’enrichissant sur le dos des femmes prostituées dans ses divers bordels parfaitement légaux au Nevada. Une recherche Internet rapide montre que la modératrice du débat elle-même, Liz Green de la BBC, promeut activement la légalisation des maisons closes en Grande-Bretagne, selon le modèle made in Moonlite Bunny Ranch. Heureusement, une journaliste féministe britannique, Julie Bindel, est aussi prévue au programme pour leur apporter la contradiction. Je me rassérène un tantinet.

            Mais il n’est pas question de laisser Bindel seule face à l’adversité. Il faut montrer que les Françaises aussi voient le danger, et se mobilisent. Ni une, ni deux, mon informatrice et moi, nous décidons de nous rendre à ce débat, et tant pis si nous devons payer les 3€ d’entrée pour voir ce monument de misogynie capitaliste.

            Pendant mes quelques moments libres de ma journée, j’écris à toute vitesse un petit texte répondant aux propos tenus par Hof dans la presse, avec l’aide du site 8mars.info. Puis je le traduis dans la langue de Shakespeare. Une autre amie, prévenue, a la présence d’esprit de contacter la Brigade de répression du proxénétisme, et la police prend bonne note de ces informations.

            Vient alors le moment du « débat ». Dans l’amphi Milne Edwards de Paris IV, c’est la stupeur : l’événement commence sans Julie Bindel. Comment cela se fait-il ? Est-elle en retard ? On fait un peu de bruit, on interroge. Elle ne sera pas là, nous dit-on fermement, elle a eu un empêchement. Mais alors… la tribune sera-t-elle toute à un proxénète, applaudi par une « modératrice » pro-proxénétisme ? On nous dit de ne pas nous inquiéter, en remplacement de Bindel, nous aurons deux équipes de quatre étudiants, une pour et une contre la légalisation, qui animeront une joute verbale sur le sujet.

            Très vite, on sent l’ampleur de la mascarade. Les étudiants se prêtent à un jeu rhétorique abstrait, déconnecté de la réalité, fourré de tous les pires clichés que charrie prostitution. A l’évidence, ils ont fait leurs devoirs comme des écoliers obéissants, mais ne connaissent à peu près rien de la réalité du terrain. En bons rhétoriqueurs, ils enchaînent les sophismes et autres cache-sexes de la pensée ignorante digne de L’Art d’avoir toujours raison de Schopenhauer.

            Et puis voilà, la parole au Mac. Une de mes amies s’insurge : Que ça ? On ne lui oppose que ça ? Tout le reste de la soirée va être consacrée à la pub pour son brothel-business-model ? Elle veut partir. J’essaie de la faire rester, lui dire qu’il faut le coincer pendant les Questions-Réponses. Que je vais essayer de parler contre lui. Qu’on ne tue pas le dragon en s’enfuyant à sa vue. Elle me répond que je suis bien naïve si je crois qu’ils vont me laisser parler. Elle s’en va en claquant la porte, maudissant d’une voix forte les organisateurs. Je reste avec mon amie informatrice, et j’attends notre heure. Le proxénète fait sa pub sur les bancs de la Sorbonne. Puis vient le moment des Questions-Réponses.

            Mon amie en colère avait raison. On ne nous laisse pas parler. Liz Green couvre la voix de ceux qui osent formuler des phrases affirmatives au lieu d’interrogatives, rendant le public dépourvu de micros inaudible. Impossible de faire entendre un texte préparé de deux pages. Je ne peux que lui demander : « Vous qui dites admirer la culture française et surtout Napoléon pour son système historique de régulation hygiéniste des maisons closes, savez-vous quel était le statut légal des femmes sous le Code Napoléon ? » Il répond que non, mais que vu l’époque ce devait être terrible, puis se lance dans un enfumage total, arguant être extrêmement « pro-femmes » et parlant sous l’égide de son amie Liz Green, une « grande féministe ». « Donc vous ne savez pas les origines du modèle que vous promouvez ?«  Les deux parlent par-dessus de ma voix. Mon amie du Nid demande : « Est-ce que vous imposez des examens médicaux aux clients ? » La réponse est encore : Non, mais les filles sont suffisamment éduquées pour savoir se protéger. La bonne blague !

            Puis on passe au vote : qui du « Oui » ou du « Non » à la légalisation est crié le plus fort ? Le « Non » l’emporte. Je me demande si la « modératrice » n’accorde cette victoire de surface juste parce qu’elle sent que la tension et la colère montent.

            Je ressors avec les dents qui grincent. J’apprends à mon amie restée devant la porte que je n’ai pas pu participer au débat en tant que tel, que la prise de parole était verrouillée. C’est sans surprise pour elle. On redemande pourquoi Julie Bindel n’était pas là : le coach de rhétorique des étudiants nous répond que, selon les organisateurs, elle n’a pas pu venir « pour raisons familiales« . On parle un peu plus longuement avec d’autres personnes du public. Certaines étaient plus qualifiées pour parler de la prostitution que les étudiants embrigadés dans cet exercice grotesque, et ont été tout aussi choquées de la tournure unilatérale et malsaine qu’a pris la soirée : pas de contradictrice, pas de réel débat possible, juste un maquereau faisant impunément sa pub dans notre pays, manifestant son désir de s’y implanter, enchaînant mensonge après mensonge, sans qu’on ait notre mot à dire. Le coach en rhétorique accepte les coordonnées d’une militante du Mouvement du Nid en disant qu’il suggérera aux organisateurs de mettre un jour en place un contre-débat.

            Alors je rentre chez moi, mais j’ai un doute qui persiste. Je trouve Julie Bindel sur Twitter, et lui demande pourquoi elle n’était pas là hier soir. A mon réveil ce matin, elle me répond et je discute plus longuement avec elle sur la manière dont la soirée s’est déroulée. Je lui apprends ce qu’on nous a dit : qu’elle était absente pour raisons familiales. Elle répond: « WHAT? » Et elle m’apprend qu’elle n’est pas venue parce qu’au dernier moment l’organisateur lui a dit que tous les frais – transport, hôtellerie, restauration – seraient pour sa pomme sans indemnisation, et qu’elle ne serait pas payée un centime pour son intervention. Il lui arrive souvent d’intervenir gratuitement, me dit-elle, mais pas quand on lui annonce au dernier moment que ça lui coûtera 300£.

            Pendant ce temps-là, sur Twitter, le propriétaire du Moonlite Bunny Ranch se vante d’avoir parlé en Sorbonne, dans un costume Ralph Lauren comme pour ses interventions à Oxford (Angleterre) et à Trinity College (Irlande).

            Je suis choquée par ces procédés malhonnêtes de la part de l’association « Débattre en Sorbonne ». Choquée que le président de l’université ait accepté d’accueillir un tel personnage, contribuant ainsi à lui donner ses lettres de noblesse. Choquée que la colère de mon amie ait été perçue comme plus dérangeante que le fait de dérouler un tapis rouge à un proxénète notoire et assumé dans un pays où le proxénétisme constitue un délit, passible de sept ans d’emprisonnement.

            En attendant de connaître les suites de cette affaire, je ne peux que vous donner une idée du contenu des voix qui ont été empêchées de s’exprimer hier soir, en vous laissant lire ce petit discours d’urgence qui ne sera jamais prononcé :

<<         Bonsoir,

            Merci pour votre présence, Mme Bindel. [Annihilé, puisqu’elle était absente.]

            J’aimerais m’adresser à M. Hof. J’ai lu dans un article que vous admiriez tout particulièrement la culture française, en raison de sa tolérance historique envers le proxénétisme, comme vous venez de nous le répéter ce soir. Vous citiez la réglementation des maisons closes de l’époque napoléonienne comme un modèle admirable à suivre, et vous enjoigniez la France à renouer avec ses racines.

            Puisque vous êtes friand d’Histoire de France, et particulièrement de l’époque napoléonienne, je vous propose d’en apprendre un peu plus sur cette période glorieuse de notre passé. Rappelons-nous donc quel était le statut légal des femmes sous le Code Napoléon.

            En 1804, le Code Napoléon affirme l’incapacité juridique totale de la femme mariée :

  • Interdiction d’accès aux lycées et aux universités
  • Interdiction de signer un contrat, de gérer ses biens
  • Exclusion totale des droits politiques
  • Interdiction de travailler sans l’autorisation du mari
  • Interdiction de toucher elle-même son salaire
  • Contrôle du mari sur la correspondance et les relations
  • Interdiction de voyager à l’étranger sans autorisation
  • Répression très dure de l’adultère pour les femmes
  • Les filles-mères et les enfants naturels n’ont aucun droit

            Napoléon définit sans ambiguïté la place de la citoyenne dans la société à l’article 1124 du Code Civil :

« Les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux. »

            Plus tard, le « devoir conjugal » devint une obligation explicite. C’est-à-dire qu’une femme violée par son mari n’avait aucun recours juridique, puisqu’il avait le droit de disposer de son corps, et elle avait le devoir de se soumettre. La femme et ses entrailles sont la propriété de l’homme.

            Et on ajoute à ça, en 1916 : l’interdiction de divorcer !

            L’incapacité civile des femmes ne sera levée que plus d’un siècle plus tard, en 1938. Les femmes françaises n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1944,soit des années, voire des décennies plus tard que les femmes de Nouvelle-Zélande –les premières–, mais aussi de Finlande, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, du Canada, de la Russie soviétique, et même de Roumanie, de l’Inde et de la Turquie !

            Et que se passe-t-il presque immédiatement après l’obtention du droit de vote des femmes en France ? En 1946, on interdit les maisons closes ! C’est la loi Marthe Richard, qui porte le nom de la femme politique, figure de la Résistance contre le nazisme, qui a porté ce projet de loi avec d’autant plus de conviction qu’elle avait elle-même un vécu de prostituée.

            Voilà donc, monsieur, de quelle merveilleuse tradition française vous vous réclamez : une des cultures les plus misogynes du monde, qui s’est opposée sans relâche à l’émancipation des femmes et à la reconnaissance de leur humanité.

            Personnellement, je me réclamerais d’une autre tradition typiquement française. De l’esprit de la Commune de Paris et l’héritage de Louise Michel.

            Louise Michel était une institutrice excédée par le système inégalitaire français, et particulièrement par les injustices faites aux femmes. Elle est montée aux barricades, a été envoyée au bagne en Nouvelle-Calédonie, puis condamnée à de nouvelles reprises pour ses écrits critiquant le pouvoir en place. En prison, elle a pu voir comment s’y prenaient les proxénètes pour dénicher des jeunes et jolies femmes, pauvres, vulnérables et désespérées, pour les faire plonger dans la prostitution. Voyant que ce commerce n’avait rien à envier à la traite des esclaves noirs, elle a dénoncé sans relâche l’inhumanité des « michets » et des « maquereaux ».

            Elle écrit elle-même, et je suis d’accord avec chacun de ces mots :

« Si les grands négociants des marchés de femme qui parcourent l’Europe [et le monde entier] pour leur négoce, étaient chacun au bout d’une corde, ce n’est pas moi qui irais la couper. »

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