– Prostitution : Pour en finir avec la désinformation répandue au sujet de la nouvelle loi canadienne

Prostitution : Pour en finir avec la désinformation répandue au sujet de la nouvelle loi canadienne

Leah Harwood, 16 février 2015, sur le blog FeministCurrent.com

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En 2014, le Canada est entré dans l’histoire en créant une loi sur la prostitution qui reconnaît les personnes prostituées ne sont pas des criminelles, mais que ceux et celles qui les exploitent en sont. Les lois précédentes traitaient la prostitution comme une nuisance publique au lieu d’un enjeu de violence à l’endroit des femmes. Cette nouvelle approche signifie une victoire majeure pour l’égalité des femmes, en enseignant aux futures générations d’hommes que le corps des femmes n’est pas à vendre.

Bien sûr, chaque fois qu’il y a un progrès vers l’égalité des femmes, on constate un retour de bâton, et cette situation n’est pas différente.

Au cours des derniers mois, la conversation sur le projet de loi C-36 a occupé beaucoup de place dans nos médias, bien que la couverture ait été en grande partie unilatérale. En effet, la population a beaucoup plus entendu parler les opposants à la loi que ses partisans. Par conséquent, les Canadiens ordinaires, dont les seules connaissances sur le système prostitutionnel viennent des articles de presse qu’ils lisent avec leur café du matin, ont été amenés à croire certains mythes et mensonges au sujet de qui a créé cette loi, comment et pourquoi.

Non, la nouvelle loi canadienne sur la prostitution n’est pas une tentative religieuse et conservatrice de limiter l’autonomie des femmes, comme les adversaires de cette loi voudraient nous faire croire. L’industrie du sexe ne consiste pas de transactions moralement neutres entre des adultes consentants, et la traite de personnes à des fins sexuelles n’est pas un problème distinct de la prostitution. Ces clichés sont en fait des mythes, présentés comme une vérité incontestable, perpétués délibérément par ceux et celles qui veulent profiter de l’exploitation (et continuer à le faire).

En fait, le véritable moteur du projet de loi C-36 a été une combinaison de témoignages de femmes ayant une expérience directe de la prostitution, de recherches menées au Canada et partout dans le monde au sujet des lois sur la prostitution, et des efforts de lobbying venus de groupes de femmes qui cherchent à mettre un terme à la violence anti-femmes. Cette loi est la preuve que ce que les Canadiennes veulent, c’est l’égalité, pas l’exploitation.

Les adversaires de la loi ont laissé entendre que le Comité permanent de la justice et des droits de la personne, qui a entendu des témoignages et étudié puis évalué le projet de loi, était bourré de chrétiens évangéliques et de conservateurs décidés à imposer la morale chrétienne à la population canadienne et que ces gens ont refusé d’écouter les femmes qui sont dans la prostitution. Bien que quelques chrétiens évangéliques ont effectivement témoigné lors des audiences, beaucoup plus nombreuses ont été les avocates et les universitaires laïques, et les femmes sans affiliation religieuse particulière, qui ont témoigné au sujet de leur propre expérience dans l’industrie du sexe. Ces accusations lancées contre le comité faisaient partie d’une stratégie visant à discréditer le projet de loi C-36 aux yeux des membres du parti Libéral et de la gauche. Et cette tactique semble avoir fonctionné : les Libéraux et le Nouveau Parti Démocratique ont voté à l’unanimité contre le projet de loi (http://openparliament.ca/votes/41-2/249/), malgré les témoignages et les études qui l’appuyaient. Dans une étrange tournure des événements, les Conservateurs ont contribué à l’adoption d’une loi féministe, tandis que les Libéraux et le NPD ont tenté d’y faire échec. Même si cela soulève des questions intéressantes sur le sens de la droite et de la gauche politique au Canada de nos jours, il n’existe aucune raison valable pour laquelle la prostitution devrait être sujette à la partisannerie : l’élimination de la violence contre les femmes devrait être une valeur évidente pour tout parti politique.

Compte tenu de la quantité niveau d’informations contradictoires mises de l’avant dans le dossier de la prostitution, il n’est pas surprenant que tant de gens ont de la difficulté à séparer le vrai du faux.

Le lobby pro-prostitution, avec le soutien de nombreux médias canadiens, a atteint avec succès et convaincu une grande partie de la population qu’il existait toute une industrie du sexe constituée d’adultes consentants et existant indépendamment de traite des personnes et de la prostitution des mineur.e.s.

Ce lobby a comme figure de proue la plus notable Terri-Jean Bedford, qui a fait la manchette de la majorité de la couverture médiatique de la prostitution au Canada ces dernières années. Les médias aiment titiller leurs lecteurs avec des images de Mme Bedford, vêtue de cuir noir et brandissant sa cravache et y allant d’un baratin accrocheur dans sa meilleure voix de dominatrice. «Le Premier ministre Harper m’a appelée à nouveau,» a-t-elle déclaré à l’audience du comité étudiant le projet de loi C-36. «Il voulait me nommer au Sénat … comme whip du gouvernement!» (https://www.youtube.com/watch?v=rFVpJaAoJXs&feature=youtu.be) Mais une chose rarement mentionnée dans les médias est que ce n’est pas Bedford qui a été chercher un avocat pour l’aider à renverser la loi canadienne sur la prostitution, mais bien l’avocat Alan Young qui a pris l’initiative de ce recours. Il a déclaré, dans le documentaire «Sexe à vendre» (http://bit.ly/1MFuhMJ), avoir eu l’idée de recruter Bedford pour agir en tant que demanderesse. Pourtant, les médias continuent à présenter cette cause comme «intentée par les travailleuses du sexe». Un autre fait, rarement mentionné dans les articles sur la plus célèbre dominatrice au Canada, est qu’elle est entrée dans la prostituée avant l’âge de 18 ans, ce dont elle témoigne dans son autobiographie (http://amzn.to/1w6haiO). Malgré tous ses discours sur les «adultes consentants», elle-même n’était pas encore adulte quand elle a appris pour la première fois que sa sexualité était à vendre.

Mais tandis que se déploient la pompe et le spectacle du lobby de l’industrie du sexe, les femmes aux prises avec la prostitution font l’ingrat mais nécessaire travail de se rétablir et d’aider d’autres femmes à le faire.

À Toronto, des survivantes de la prostitution ont mis sur pied SexTrade101 (http://www.sextrade101.com/), une source de services de conseil et d’urgence à l’intention des femmes aux prises avec cette industrie, ainsi que de présentations publiques et d’ateliers éducatifs. Les deux fondatrices de l’organisation, Natasha Falle et Bridget Perrier, ont beaucoup contribué à l’adoption du projet de loi C-36. Ils l’ont fait non pas en raison d’une idéologie conservatrice ou «morale», comme le suggèrent leurs opposants, mais parce qu’elles connaissent la réalité de l’industrie du sexe : elles en ont fait partie et ont conseillé des centaines de femmes qui y étaient; elles savent que les proxénètes et prostitueurs doivent être tenus responsables de leur violence.

Falle travaille depuis 2001 avec des femmes dans la prostitution. Des centaines de femmes à avoir répondu à son questionnaire d’admission, 97 pour cent voulaient quitter l’industrie. Des centaines d’entre elles ont également témoigné vivre sous la férule de proxénètes et être entrées en prostitution entre les âges de 13 et 16 ans (http://bit.ly/1CTvPuy).

Les «adultes consentant.e.s» dont on nous parle constamment ne représentent qu’un infime pourcentage de l’industrie, mais les médias se concentrent sur ces quelques personnes, ignorant la majorité. En outre, il n’y a pas de distinction si claire entre la traite des personnes et la prostitution. Beaucoup de survivantes ont été contrôlées par des proxénètes à un moment ou l’autre de leur passage dans l’industrie du sexe, même si elles ont fonctionné en indépendantes à d’autres moments. Dans tous les cas, ce sont les mêmes hommes qui achètent des femmes – qu’elles soient ou non contrôlées par des proxénètes.

Rachel Moran est une survivante de la prostitution qui n’a jamais été victime de la traite. Dans son autobiographie Paid For : My Journey Through Prostitution, elle écrit:

Les femmes comme moi qui n’ont été forcées par personne devons trouver nos voix et affirmer que cela ne signifie pas que nous n’avons été forcées par rien. C’est une illusion très humaine que d’insister sur la présence d’un poignard, d’une arme à feu ou d’un coup de poing pour reconnaître l’existence de la force, alors que souvent les forces les plus contraignantes de ce monde se présentent de façon intangible, dans des situations coercitives. Mon expérience de la prostitution a été contrainte. Pour ceux d’entre nous qui relevons de la catégorie de prostitution «libre», c’est la vie qui exerce la contrainte. Les gens se concentrent tellement sur les différences entre les femmes prostituées et les victimes de la traite qu’ils oublient qu’il existe entre nous beaucoup plus de similitudes que de différences. La plus fondamentale est sans doute que si la femme victime de la traite s’est fait voler son autonomie sexuelle, la femme prostituée se l’est vue achetée; ces deux ensembles de femmes ont ainsi perdu leur autonomie sexuelle. Tandis que des individus et des organisations se disputent à propos de savoir si les questions de la traite et de la prostitution devraient être traitées séparément ou ensemble, les prostitueurs ont déjà fait leur choix. Ils utilisent les unes et les autres sans faire pareille distinction. (p. 227).

Le Comité permanent de la justice et de droits de la personne a entendu d’horribles récits d’abus des survivantes qui sont venues témoigner. Les femmes qui s’identifient comme travailleuses du sexe et qui s’opposent à cette nouvelle loi se sont démarquées des survivantes qui ont témoigné, en laissant entendre que ces femmes-là qui avaient été victimes de la traite n’avaient rien à voir dans une conversation portant sur «la prostitution adulte». Elles ont présenté ces témoignages comme une simple tactique destinée à ternir l’image de l’industrie du sexe. Pourtant, le comité n’avait pas cherché des survivantes porteuses de récits de sévices; ce sont ces militantes qui ont demandé à venir témoigner, comme élément de leur travail incessant de plaidoyer. Ces femmes ne peuvent être écartées comme ayant simplement une «mentalité de victime»; ce sont des femmes courageuses et déterminées qui montent au front tous les jours pour améliorer les choses à l’intention des autres qui passent par ce qu’elles ont connu.

Falle a survécu à des agressions physiques et sexuelles, à de la torture et à une grave dépendance à la cocaïne pendant son séjour dans la prostitution. Elle s’y est arrachée pour obtenir un diplôme avec honneurs du Collège George Brown, mettre sur pied un organisme sans but lucratif, enseigner au Collège Humber, devenir une conférencière accomplie et soumettre un mémoire lors de l’instance inférieure qui a conduit à l’audience de la Cour suprême dans l’affaire Bedford.

Natasha Falle et Bridget Perrier aux audiences du Sénat sur le projet de loi C-36.

Perrier est entrée dans l’industrie du sexe à l’âge de 12 et y a elle aussi été soumise à des agressions physiques et sexuelles, ainsi que de la torture. Elle a réussi à sortir de la prostitution, a obtenu un diplôme universitaire et est devenue une éminente conférencière et militante. En tant que co-fondatrice de SexTrade101, elle fournit des conseils, une aide d’urgence, et parfois son propre canapé pour la nuit à des femmes aux prises avec l’industrie du sexe. Ces femmes peuvent avoir des récits pénibles à raconter, mais ces récits sont éclipsés par leurs impressionnantes réalisations. «Les gens qui me connaissent savent que je suis une casse-couilles,» dit Perrier, «et que je ne lâche pas prise facilement.»

Si les médias avaient consacré plus de temps à parler aux femmes qui s’activaient pour faire adopter le projet de loi C-36, ils auraient découvert certains récits inspirants de persévérance et quelques points de discussion intéressants au sujet de la société canadienne.

Dans un entretien téléphonique, Bridget Perrier m’a expliqué comment elle a vécu son travail sur le projet de loi C-36 et son témoignage devant le comité. Lorsque les anciennes lois sur la prostitution ont été abrogées, les survivantes et leurs allié.e.s sont immédiatement passées à l’action:

Nous avons formé une coalition de survivantes. Natasha Falle, Trisha Baptie et moi, ainsi que des organisations comme l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), la CLES et l’organisation Walk With Me. Nous avons bien fait nos devoirs, parce que nous savions que notre argumentation était celle qui allait aider les femmes, et nous avons entamé notre travail de lobbying. Nous avons parlé à quiconque voulait nous entendre. Une chose étonnante s’est passée : les gens ont commencé à écouter. Je n’avais jamais vu pareille chose. C’était vraiment la lutte de David contre Goliath. Ce projet de loi devrait être appelé «La loi des survivantes»!

Quant à la question de savoir s’il y avait ou non trop de Conservateurs et de chrétiens siégeant au comité, Perrier dit n’avoir jamais eu de problème avec ça. Elle-même n’est pas intéressée par la religion organisée, mais elle a constaté que les chrétiens qui l’ont aidée ne lui ont pas prêché la morale mais ont simplement offert leur appui.

«Il y a toutes sortes d’abolitionnistes, explique-t-elle. Certaines sont chrétiennes, d’autres ne le sont pas. Pourquoi serait-ce un problème? Il y en a qui sont hétéro et mariées à des hommes, d’autres sont lesbiennes. Cela ne devrait pas importer. Nous pouvons toutes travailler ensemble.»

Perrier dit avoir trouvé intimidant de témoigner devant le comité. Les audiences ont été télévisées et sont archivées en ligne (http://www.cpac.ca/en/digital-archives/?search=Prostitution) et accessibles à quiconque, de sorte que son histoire est maintenant plus publique que jamais. Mais Perrier avait un truc qui l’a aidée: «Quand j’ai témoigné, cela m’a aidée d’imaginer qu’il n’y avait que moi et Joy Smith dans la salle.»

Mais bien sûr, la députée Joy Smith n’a pas été la seule intervenante à appuyer les survivantes. D’autres Canadiennes ont toutes été d’excellentes alliées des survivantes. Il y a eu, par exemple, Diane Matte de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES); la professeure de droit de l’Université de Colombie-Britannique, Janine Benedet; Michèle Audette, présidente de l’AFAC; Kim Pate de l’Association canadienne des sociétés Elizabeth Fry; Megan Walker du Centre des femmes victimes de violence de London (LAWC); et beaucoup d’autres.

Bien sûr, la nouvelle loi n’a pas été écrite uniquement sur la base des témoignages de ces femmes. La principale responsable des politiques de droit pénal en matière de prostitution à Justice Canada, Nathalie Levman, qui a joué un rôle clé dans la rédaction et la préparation du projet de loi, m’a écrit dans un courriel daté du 5 février:

Tel qu’expliqué dans le Document technique du Ministère de la Justice, disponible au http://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/autre-other/protect/p1.html, le travail de rédaction du projet de loi C-36 a été informé par la preuve déposée en cour dans l’affaire Bedford ainsi que par la décision elle-même, par les consultations publiques menées par le gouvernement en février et mars 2014, par la jurisprudence interprétant les infractions existant au Code criminel en matière de prostitution, par les études disponibles sur la prostitution au Canada, y compris les rapports parlementaires canadiens pertinents, ainsi que par les études internationales disponibles au sujet de la prostitution, y compris les rapports gouvernementaux pertinents produits par d’autres territoires. Le Document technique contient une bibliographie de la recherche qui a informé la rédaction du projet de loi C-36.

Levman dit apporter à son travail une «approche basée sur les droits» et elle a fait preuve, lors de la période de questions des audiences, d’une connaissance approfondie de l’effet de la législation sur les femmes.

Alors, quelle est la prochaine étape pour les abolitionnistes canadien.ne.s? Perrier semble optimiste quant à l’avenir. À court terme, dit-elle, il faut du financement pour soutenir les organisations qui aident les femmes à quitter l’industrie du sexe, en les aidant à faire plus de travail de proximité et d’aider un plus grand nombre de femmes. À plus long terme, Perrier prédit que l’attitude envers l’achat de sexe va évoluer. La prochaine génération d’hommes comprendra qu’acheter des femmes est un tort, et cela contribuera à l’avenir de l’égalité des sexes.

Les femmes qui appuient la nouvelle loi canadienne sur la prostitution sont trop nombreuses pour toutes les nommer. Des survivantes canadiennes, les familles des femmes et des filles qui sont entrées dans la prostitution et n’en sont jamais revenues, des universitaires, des avocat.e.s, des député.e.s, des organisations féministes et des responsables de refuges pour femmes à travers le pays ont toutes et tous travaillé à l’adoption de ce projet de loi. Cette foule de gens n’ont pas agi au nom d’une «morale conservatrice», mais plutôt de leur connaissance du problème et de leur empathie envers les femmes. Quant aux journalistes et aux organisations qui ont passé leur temps à répandre des mythes et à calomnier la législation comme étant «conservatrice» et «moralisatrice», ils et elles ont échoué à percevoir le spectacle impressionnant d’une solidarité entre les femmes et d’un puissante poussée en direction d’une société plus juste. L’accent excessif qu’ils et elles ont mis sur ce que le Parti Conservateur faisait censément de mal les a conduits à oublier de demander au Parti libéral et au NPD pourquoi ces partis n’appuyaient pas une loi fondée sur des preuves, soutenue par les survivantes, dans un effort pour mettre fin à la violence anti-femmes.

Le résultat est que les Canadiens et Canadiennes ordinaires qui n’ont pas étudié la question en profondeur ont raté ces occasions, ainsi que beaucoup d’informations factuelles sur lesquelles bâtir leurs opinions. Il est temps pour les médias de rendre compte de la vérité : les Canadiennes s’activent à instaurer une société meilleure, un monde où nous ne serons plus vues comme des marchandises à acheter et à vendre.

Leah Harwood est diplômée de l’Université de Western Ontario et de l’Université York. Elle vit à Toronto.

 

Texte original : http://feministcurrent.com/10741/canadas-new-prostitution-law-separating-fact-from-fiction/

Tous droits réservés à Leah Harwood, 2015

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