– « L’abolition est un travail de longue haleine » R.Mott

L’abolition est un travail de longue haleine

par Rebecca Mott

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Je tiens à remercier tous ceux qui ont réagi positivement à mon récent appel au secours, mais je ne veux pas que ce soit seulement une flambée de courte durée.

Je veux jeter sur papier quelques idées sur ce que signifie le projet abolitionniste pour les personnes sorties de la prostitution, pour moi personnellement et sur ce qui en fait une démarche longue et difficile.

Il est essentiel de savoir qui et quelle réalité se cachent derrière le lobby de l’industrie du sexe et d’en exposer les mensonges.

Le lobby de l’industrie du sexe n’est pas une simple bande de « trolls » se cachant derrière leurs ordinateurs.

L’industrie du sexe est très bien organisée, possède beaucoup d’argent, et recrute un tas de prostitueurs et de personnes prostituées sous la contrainte pour écrire ou protester en son nom.

Le lobby de l’industrie du sexe est organisé par ceux qui tirent profit de la déshumanisation des prostituées : c’est celui des proxénètes – qui se soucient uniquement de leurs bénéfices – et c’est aussi celui des prostitueurs.

Voici ce que l’industrie du sexe ne fait pas:

Elle n’a aucun souci du bien-être mental, physique ou sexuel de la prostituée.

Elle ne vise pas l’autonomisation de la prostituée.

Elle ne fait rien pour améliorer les droits humains de la prostituée.

Elle n’a aucun souci de la santé et de la sécurité de la prostituée.

Et elle maintient délibérément toute la classe prostituée dans la catégorie sous-humaine.

Donc, si vous pensez que l’abolition a une chance d’être une solution, cessez de croire le lobby de l’industrie du sexe et sa propagande.

N’imaginez surtout pas que la prostitution peut être rendue sécuritaire – ou à tout le moins suffisamment sécuritaire pour être de nouveau renvoyée au silence.

Ne soyez pas dupe des mythes voulant que la prostitution pratiquée à l’intérieur puisse être rendue sécuritaire, ou autonomisante, et soit d’une façon ou d’une autre dans l’intérêt de celles qu’on prostitue.

Rappelez-vous que la grande majorité de la violence masculine infligée aux femmes non prostituées l’est à l’intérieur et par des hommes connus de la victime. Alors, pourquoi les femmes prostituées seraient-elles les seules à être en sécurité avec des hommes derrière des portes closes? Cet argument n’a aucune logique – peut-être parce que c’est pure foutaise – ou de simples mensonges de la part de ceux qui tirent profit de la prostitution d’intérieur.

Soyez réalistes – les prostitueurs qui achètent des femmes les voient d’habitude comme une marchandise : ces hommes sont très susceptibles d’être violents, tout en pensant que leur violence n’a rien d’anormal.

Ces prostitueurs, qu’ils utilisent ou non la prostitution de rue ou les multiples formes de la prostitution pratiquée à l’intérieur, feront souvent preuve de sadisme derrière des portes closes.

Regardez les meurtres ordinaires des femmes prostituées – le tueur d’Ipswich choisissait des femmes dans la rue, mais il les tuait dans l’intimité de son appartement, tout comme l’auteur des assassinats commis à Bradford.

Au Canada, les meurtres horribles de femmes prostituées, essentiellement des Autochtones, par un tueur en série récent ont eu lieu dans l’intimité de son lieu de travail.

Et puis, parlez aux femmes sorties de la prostitution qui l’ont surtout subie à l’intérieur, écoutez-les réellement et prenez en compte notre savoir qu’il est très simple de faire disparaître les prostituées des bordels, de les faire disparaître de chambres d’hôtels, disparaître de visites chez des prostitueurs, disparaître de sex clubs.

Il est normal pour les prostituées de simplement disparaître de la « sécurité » de la prostitution d’intérieur – mais cela n’est apparemment pas assez important pour être signalé, pas assez important pour être inscrit dans les statistiques de la criminalité ou dans la recherche.

Non, mettez la prostitution derrière des portes closes et comme par magie, elle devient invisible.

Je trouve difficile de me concentrer sur ce texte – lorsque je pense à soutenir celles d’entre nous qui ont quitté l’industrie du sexe, je ressens un grand désespoir et un pessimisme de l’âme.

Je suis terrifiée à l’idée que, comme dans la majorité des luttes des prostituées pour la liberté, nous serons abandonnées par nos alliés et laissées seules face au lobby de l’industrie du sexe.

Cela ne doit pas arriver, car ce lobby refusera toujours de reconnaître la moindre humanité à la classe prostituée; il espère qu’en nous isolant, il arrivera à rendre invisible notre destruction.

Parce que le lobby de l’industrie du sexe a créé et entretient le génocide de la classe prostituée.

C’est un génocide habile parce qu’il réussit à se rendre invisible, par un apport constant de femmes désespérées qui viennent remplacer les prostituées à mesure qu’elles sont tuées ou qu’elles disparaissent sans laisser de traces.

C’est un génocide qui se nourrit de toutes les misères faites à l’humanité : son recrutement mise sur la pauvreté, les guerres ou les catastrophes naturelles, la maltraitance des enfants, le racisme, le fait que les femmes sont partout refoulées dans un statut de seconde classe. Il mise sur notre tolérance du fait qu’on prive les gens de toute estime de soi, et cela n’arrête jamais.

L’industrie du sexe recrute, puis se fabrique un marché hautement lucratif.

On devrait réaliser son cynisme et son désir de faire taire toute contestation, dans son effort pour normaliser nos décès en en faisant des événements ordinaires.

Alors, quand j’essaie d’écrire ce que j’aimerais faire pour soutenir les personnes prostituées et lutter pour leurs droits, rappelez-vous toujours que mon cœur est brisé.

Je veux de la colère – pas un simple clic sur «j’aime» pour féliciter les femmes qui s’en sont sorties de leurs efforts pour briser ce silence qui leur est imposé.

Nous n’avons pas besoin de votre pitié, nous n’en voulons pas, vos larmes cachent votre apathie, votre placez nos vies dans des boîtes que vous pouvez contrôler.

La plupart des femmes sorties de la prostitution veulent la liberté, veulent la justice, veulent des soldats qui se battent pour ces objectifs – pas des pétitions, des discours sans fin ou la répétition de récits symboliques.

L’heure n’est pas à la négociation – comment négocier avec le lobby de l’industrie du sexe qui ne voit aucune humanité chez les femmes prostituées?

L’heure est au combat à tous les niveaux.

J’aimerais voir ressurgir l’ancienne colère : celle où l’on incendiait des sex-shops, on photographiait les hommes qui entraient dans les clubs et les magasins de sexe, les clients des bordels; celle où l’on boycottait les entreprises de pornographie et on manifestait dans les quartiers red-light.

J’aimerais voir toutes ces actions dirigées et guidées par des femmes sorties de la prostitution.

J’aimerais que les personnes qui se sont arrachées à l’industrie soient écoutées à un niveau plus profond que simplement celui de la politique ou des enjeux à court terme – qu’on entende pas seulement ce que signifient nos traumatismes, mais aussi notre compréhension de la violence masculine et les façons dont nous avons survécu à cette violence.

J’aimerais que le chagrin, la douleur et le traumatisme fassent partie de toutes les discussions au sujet de pourquoi nous devons remporter l’abolition.

J’aimerais qu’il y ait chaque année des défilés pour commémorer la destruction de la classe prostituée, au lieu de simplement la mentionner au passage ou en note de bas de page.

J’aimerais que chaque ville ait un mémorial permanent pour commémorer cette perte.

Ce seraient de simples façons de montrer que la société voit les personnes prostituées comme pleinement humaines.

Je veux que chaque personne lisant ce blog pose aux hommes la question de leur utilisation de la classe prostituée.

Je veux que les hommes qui se disent abolitionnistes interpellent leurs connaissances masculines qui sont consommateurs de prostitution.

Je veux qu’un climat de honte soit imposé aux prostitueurs et aux consommateurs de l’industrie du sexe.

Je veux de réelles sanctions pour les prostitueurs – des sanctions pour viols en série, pour agressions et pour actes de torture.

Je veux des sanctions sévères pour les profiteurs de l’industrie du sexe – des sanctions pour violence physique / mentale / sexuelle, des sanctions pour séquestration, pour l’utilisation d’esclaves, et pour tant de crimes tellement plus extrêmes.

Pourquoi apparaît-il suffisant de simplement mettre à l’amende des prostitueurs qui sont pour la plupart des violeurs en série, capable de tortures physiques / mentales / sexuelles? Serait-ce un autre rappel que les prostituées ne sont pas jugées suffisamment humaines pour mériter la justice?

Je sais qu’il y a des tonnes d’autres choses à dire – mais faites ce que vous pouvez pour mettre fin à ce génocide – ne détournez pas le regard.

Original : http://rebeccamott.net/2015/02/05/abolition-is-long-term/

Traduction : Michèle Briand et Martin Dufresne

Copyright : Rebecca Mott, février 2015.

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