– « la prostitution est une forme profondément raciste de violence envers les femmes »

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Contribution de la Coalition des femmes asiatiques pour mettre fin à la prostitution (AWCEP) à une discussion en panel qui a eu lieu à l’université Concordia de Montréal le 11 mars 2014, à propos de la prostitution au Canada et quelle direction emprunter après l’arrêt de la Cour suprême dans l’affaire Bedford c. le Procureur général du Canada.

AWCEP était représentée par Mme Sarah Meghan Mah. Au cours des dernières années, Sarah a œuvré à mettre fin à la violence contre les femmes, en tant que travailleuse anti-violence de première ligne dans un centre de crise contre les agressions sexuelles et maison de transition, et présentement comme membre d’AWCEP. Elle a été une des intervenantes entendues dans l’affaire Bedford et a coordonné de nombreuses activités publiques communautaires de autour de l’enjeu de la prostitution.

Sarah Meghan Mah :

«Je représente ici la Coalition des femmes asiatiques mettant fin à la prostitution, et nous avons obtenu le statut d’intervenantes devant la Cour suprême du Canada dans l’affaire Bedford. Nous sommes un groupe féministe de femmes asiatiques canadiennes, basé à Vancouver, et nos membres représentent une plage d’expériences de vie communes aux femmes asiatiques, y compris des femmes prostituées, des immigrantes, des Canadiennes naturalisées, des résidentes permanentes, des étudiantes étrangères et des enfants nées au Canada d’immigrantEs asiatiques. Nous sommes un groupe de bénévoles possédant une vaste expérience de travail de première ligne. Beaucoup de nos membres ont fourni une aide concrète et des appuis à des femmes en situation de crise, y compris des femmes violées et battues et y compris des femmes ayant été prostituées. Nous avons décidé de former un groupe dès 2005, réalisant que les intérêts des femmes asiatiques devaient être mieux représentés. Nous avons compris que la discussion sur la réforme juridique de la prostitution aurait un impact énorme sur les femmes asiatiques, mais que les gens qui poussent à la légalisation de la prostitution ne nous ressemblaient pas et ne nous représentaient pas.

«Les femmes asiatiques représentent environ un demi-milliard de la population mondiale, et la prostitution et la traite des femmes et des filles asiatiques sont devenues un phénomène mondial. Nous savons que parmi les gens qui sont victimes de la traite, une majorité de femmes sont victimes de la traite spécifiquement à des fins de prostitution, et qu’elles sont en grande majorité des femmes de couleur, des femmes pauvres et originaires de pays du tiers monde. La prostitution enchâsse le racisme et amplifie l’effet du sexisme sur tout le monde.

«Les hommes ciblent délibérément les femmes les plus vulnérables pour le commerce du sexe, et il se produit une promotion et une imposition de la prostitution auprès des femmes asiatiques en particulier. Ici, les femmes asiatiques sont souvent isolées par la culture et la langue, et de sévères lois sur l’immigration sont un des facteurs qui dissuadent les femmes d’appeler à l’aide. Les mesures d’aide et de soutien qui permettraient aux femmes d’échapper à la prostitution sont rares, avec un financement très réduit des maisons de transition et des centres de crise contre les agressions sexuelles.

«L’échec des administrations provinciales et maintenant peut-être des États fédéraux à contrer efficacement l’exploitation d’entreprises de prostitution à Vancouver et dans d’autres grandes villes du monde entier a des conséquences pour toutes les femmes – qu’elles soient ou non en situation de prostitution. L’existence de la prostitution façonne les attentes des hommes à l’égard des femmes, ainsi que les attentes des hommes à l’égard de certaines femmes particulières – les femmes pauvres, les femmes de couleur, les femmes autochtones, les femmes asiatiques. Nous savons que ce modèle se reproduit à divers degrés – dans les relations sexuelles et non sexuelles, dans le mariage, dans les milieux de travail, dans le viol et l’agression sexuelle, dans les salles de classe et dans la prostitution.

«Notre groupe plaide pour l’abolition de la prostitution comme forme profondément raciste de violence envers les femmes, et nous effectuons un travail de meilleure sensibilisation aux préjudices de la prostitution à l’égard des femmes asiatiques.»

Questions posées au panel :

1. Avec l’invalidation des trois articles contestés du Code criminel, comment les communautés réagissent-elles? Quels sont les processus en cours au Canada, aujourd’hui?

Sarah Meghan Mah : «La Cour suprême a fait un pas en avant en annulant les infractions de prostitution en ce qu’elles concernent les personnes prostituées. Il est maintenant reconnu que beaucoup des femmes qui sont en prostitution n’en ont pas réellement le choix et donc qu’il est important que le gouvernement n’aggrave pas leur vulnérabilité à la violence des proxénètes et des clients.

« La Cour a invalidé les infractions qui touchaient à des problèmes comme la nuisance publique; le Parlement a maintenant la possibilité d’adopter des lois compatibles avec les valeurs d’égalité raciale et sexuelle inscrites dans la Charte canadienne des droits et libertés, ainsi qu’avec la sécurité de la personne.

Nous exhortons aujourd’hui le gouvernement à reconnaître la prostitution comme une violence faite aux femmes qui est aussi intrinsèquement raciste, et à rédiger un projet de loi qui est plus compatible avec le Modèle nordique. Une telle loi reconnaît le caractère central de l’inégalité des femmes et choisit de pénaliser les proxénètes et les acheteurs, et non les femmes, pour offrir plutôt aux femmes des solutions de rechange plus sécuritaires et promotrices d’égalité.»

2. En supposant que nous ne pouvons pas perpétuer le statu quo, quel modèle devrait adopter le Canada pour réglementer l’industrie du sexe ?

Mme Mah : «Le modèle législatif nordique offre certains moyens efficaces pour empêcher les proxénètes et les tenanciers de maisons closes d’opérer impunément en faisant des profits aussi faciles. Le modèle nordique reconnaît que la prostitution est une pratique sexiste où les hommes tirent profit des désavantages systémiques que vivent les femmes. Ces désavantages sont, entre autres, la pauvreté, le manque de logements abordables, le manque de possibilités d’éducation et de formation, le manque de services de garde, et le manque d’occasions en général. Ce sont tous des obstacles que le modèle nordique prend en ligne de compte.

«Le modèle nordique aiderait à rééquilibrer le pouvoir en faveur des femmes et contre les proxénètes, les clients et les trafiquants d’êtres humains. Par exemple, en Suède, la police est libre de cibler et d’arrêter proxénètes et clients. Au Canada, à l’heure actuelle, les lois criminalisent indifféremment les femmes prostituées et les proxénètes. Les policiers ne reçoivent pas de directives spécifiques ou de soutien dans l’intervention contre le proxénétisme ou le recrutement dans la prostitution. La question de l’intervention face aux clients est rarement prise en compte. Les politiques qui étaient en place amenaient déjà les policiers à la conviction que leur mandat était de fermer les yeux sur les signalements de proxénétisme et de prostitution et de les gérer comme de simples problèmes de nuisance. Aujourd’hui, si la police et les municipalités sont obligées d’embrasser la prostitution comme une activité légale, les femmes amenées par la traite dans les salons de massage asiatiques se retrouveront vraiment laissées entièrement à la merci des proxénètes affiliés à des gangs qui gèrent les bordels.»

3. Voici l’occasion pour vous de critiquer les autres modèles présentés ce soir. Quelles sont les conséquences négatives des modèles contraires au vôtre?

Mme Mah : «La prostitution affecte de manière disproportionnée les femmes de couleur. Nous avons décidé, en tant que groupe, qu’il était important de porter le point de vue des femmes asiatiques à l’attention du tribunal.

Nous devons considérer qui bénéficie le plus de la prostitution. Quand on légalise la prostitution ou qu’on la décriminalise totalement, nous risquons de protéger et d’autoriser le comportement d’exploitation propre aux clients, aux proxénètes et aux trafiquants. Ces hommes prennent très consciemment la décision d’utiliser le pouvoir dont ils disposent en tant qu’hommes pour exploiter des femmes.

« Les stéréotypes racistes : Une décriminalisation des proxénètes et des clients des prostituées aurait un impact direct et crucial sur ​​la capacité d’autodétermination des femmes asiatiques, en tant qu’individues et en tant que groupe. La prostitution promeut des notions hyper-racistes et impose ces stéréotypes à l’ensemble des femmes asiatiques. Nous assistons déjà à une commercialisation massive d’un stéréotype des femmes asiatiques dans la publicité de l’industrie du sexe, dans sa pornographie et dans les mass médias. Les expressions utilisées pour le branding et la vente des femmes asiatiques sont des mots comme «docile, exotique, nouvellement immigrée, fraîchement arrivée en ville ou débarquée du bateau, jeune, inexpérimentée». Les femmes qui ne parlent pas anglais sont particulièrement commercialisables. Nous pouvons nous attendre à plus de cette propagande si nous faisons le choix de décriminaliser souteneurs et consommateurs.

«Quartiers chauds : de nombreux pays asiatiques, tels la Thaïlande et le Vietnam, marqués par le legs de l’occupation militaire américaine avec ses zones de prostitution utilisées pour apaiser et contrôler les soldats stationnés dans ces parties du monde, continuent à servir de centres de tourisme sexuel pour des visiteurs occidentaux. La prostitution est devenue un volet énorme de l’économie de ces pays. Dans d’autres pays, les «quartiers chauds» sont utilisés pour enchâsser le droit masculin d’accès à des femmes prostituées, tout en préservant les droits de propriété des plus riches. Les quartiers chauds d’Amsterdam ont bénéficié au crime organisé et créé des dangers si évidents pour les femmes que les autorités locales ferment de plus en plus de bordels.

«Bordels : Nous les femmes avons bien peu de protection à attendre des bordels et de la prostitution intérieure, que ce soit en matière de prostitution ou du risque d’être recrutées pour la prostitution. En Australie, seulement 10 % des maisons closes sont enregistrées auprès de l’État, tandis que les 90 % qui restent sont entre les mains du secteur non réglementé de l’industrie. Même problème en Allemagne où il n’y a que 44 prostituées officiellement inscrites dans tout le pays. Une bonne part de cette activité non réglementée est contrôlée par le crime organisé. Ces hommes ont peu à faire de la protection des droits des femmes et de leur dignité. Même équipés de boutons d’alarme, de caméras, de préservatifs et de gardes du corps, ces bordels n’ont pas protégé les femmes dans les comtés qui ont légalisé la demande masculine de prostitution.

«La traite : Le lien entre la traite des personnes et la prostitution est indéniable. Chacune cible les femmes les plus pauvres, les plus vulnérables, et les hommes utilisent dans l’une et l’autre les éléments de force, de coercition, de tromperie et d’exploitation. La prostitution est le moteur de la plupart des activités de traite des personnes, tirant parti de la mondialisation et des disparités économiques et sociales entre les pays et au sein de chacun d’entre eux. Nous ne pouvons pas discuter de façons de prévenir et de lutter contre la traite des personnes sans aborder la façon dont nous allons prévenir et cibler la prostitution.

«Les entreprises légitimes. La décriminalisation des proxénètes fournit également une façade permettant aux trafiquants de se déguiser en hommes d’affaires légitimes. Une telle structure juridique rend plus facile pour les trafiquants de se fondre dans le «secteur réglementé de l’industrie du sexe», ce qui rend beaucoup plus difficile de poursuivre les responsables de la traite et beaucoup plus difficile de monter une cause contre eux lorsque la violence faite aux femmes est tolérée.

«Il est impossible de débattre des droits et libertés des femmes en prostitution sans tenir compte du contexte de l’inégalité des femmes et du racisme et de la pauvreté qu’elles subissent. Les «quartiers chauds» ne ​​sont pas sécuritaires pour les femmes. Les bordels ne sont pas sécuritaires pour les femmes. Décriminaliser la demande et légitimer le «droit» des proxénètes et des clients d’utiliser et d’exploiter des femmes en contexte de prostitution n’est pas sécuritaire pour les femmes et les enfants, et ne favorise en rien l’égalité des femmes.»

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