– « Je vois le lobby de l’industrie du sexe accaparer le discours universitaire, transformer des mensonges en faits. »

Écrit de fin de nuit

Rebecca Mott

Capture d’écran 2014-12-03 à 16.10.20

« J’ai pensé que je devais essayer d’écrire – alors je mets de la musique et je regarde où je vais aller.

Je porte depuis longtemps en moi des mots qui me tournent dans la tête, des mots qui me rongent le coeur.

Je porte depuis longtemps en moi des souvenirs que personne ne devrait connaître ou même imaginer.

Des mots et des souvenirs sont ce qui fait de moi une abolitionniste déterminée.

J’ai examiné le lobby de l’industrie du sexe, et il me fait penser à des êtres masqués.

Ces personnes viennent de mon milieu d’origine, le milieu des privilégiés, le milieu des ayant droit, la classe moyenne blanche.

Je peux comprendre trop de choses à propos du lobby de la prostitution, en particulier quand il s’immisce dans le milieu universitaire ou le monde des affaires.

C’est un monde dans lequel je suis née : celui des intellectuels, les arts, les affaires – autant de mondes qui se considéraient supérieurs à la plèbe au-dessous d’eux, un monde qui détruit l’empathie, un monde bâti sur DE la glace, prêt à saigner quiconque n’est pas de leur classe sociale.

Je suis dégoûtée de faire partie de ce monde, et lutter pour l’abolition est une façon pour moi de restituer leur dû aux personnes opprimées par ma classe.

Mais l’auto-flagellation n’est pas mon truc : cette classe n’est que celle où je suis née, et je peux me transformer pour outrepasser mon milieu d’origine.

Ma classe n’a rien fait pour les nombreuses femmes et filles prostituées qui ont été détruites par l’industrie du sexe – non, ma classe a été pendant des siècles le moteur, la demande et le fournisseur de l’industrie du sexe.

Ma classe a tourné le dos quand ses propres femmes et filles ont été vendues, permutées, baisées par des quantités infinies d’hommes et jetées dans le caniveau.

Ma classe a rédigé des livres et des poèmes, tourné des films et peint des tableaux, et réalisé des émissions télé – tout cela afin de présenter l’industrie du sexe comme « glamour » et absolument dénuée de violence.

Ma classe est le prostitueur bardé de privilèges qui collectionne les femmes prostituées en les torturant jusqu’à deux doigts de la mort.

Ma classe peut assassiner les personnes prostituées et elle le fait, pleinement consciente que son argent et son privilège se traduiront par la disparition du cadavre, et ce ne peut être un meurtre s’il n’y a même pas de crime.

Ma classe est à la source de tout ce qui détruit la classe prostituée.

Je vais parler de certains types de prostitueurs – les intellectuel.le.s, les profiteurs de l’industrie du sexe – pour désigner ma classe. Pour montrer la blessure que j’ai au cœur comme un ver.

J’ai appartenu à des hommes de la classe moyenne qui ne prononçaient jamais les mots

« putain », « mac ».

C’étaient tous des macs, mais ils avaient l’air de n’importe quel homme d’affaires d’âge mûr, ils étaient détachés de leur réalité.

Ils avaient les mains propres, ne touchant jamais à la sale besogne de punir les prostituées; ils fermaient simplement et soigneusement les yeux là-dessus.

Ce n’était pour eux qu’une entreprise – où ils permutaient les femmes et les filles prostituées, un peu plus brisées chaque fois.

Une entreprise qui transforme des femmes et des filles qui avaient des rêves, des avenirs, des amours, en marchandises sexuelles mortes.

Voilà ma classe : la classe qui a du sang sur les mains.

Puis vient le cri de ralliement des intellectuel.le.s : la voix haut de gamme du lobby de la prostitution.

J’ai grandi dans un milieu intellectuel, j’ai vécu dans une ville universitaire, les études étaient ma norme.

Je sais que les universitaires ont le pouvoir de manipuler les idées et les façons de voir le monde – car ils et elles ont également le privilège de l’argent et de l’accès au pouvoir.

Je vois le lobby de l’industrie du sexe accaparer le discours universitaire, transformer des mensonges en faits.

Je vois le lobby de l’industrie du sexe infiltrer les universités, les maisons d’édition, les médias et le gouvernement – chacune des bases de la communication dans ma classe.

Ma classe a promu la pornographie comme une simple partie de plaisir sécuritaire. Ma classe vante la syndicalisation de la prostitution pratiquée à huis clos. Ma classe peint des images romantiques des bordels et de la fonction d’escorte. Ma classe rédige des analyses sur le « pouvoir » que le striptease confère aux femmes.

Ma classe véhicule la propagande d’une industrie où les femmes prostituées sont quelque 40 fois plus nombreuses à mourir que les autres femmes et filles du même âge et des mêmes origines.

Une industrie dont la majorité des femmes prostituées ne peuvent sortir, parce que beaucoup sont trop malades, ou trop traumatisées pour pouvoir la quitter vraiment. Ou dont elles ne peuvent sortir parce qu’elles sont décédées de mort violente – un suicide ou un meurtre.

Une industrie où il est merveilleux d’être encore en vie à 28 ans.

Voila ce dont le milieu universitaire dit que ce n’est qu’un travail, que nous ne devrions pas examiner en profondeur.

Enfin, les prostitueurs sont souvent de ma classe – les prostitueurs privilégiés, les prostitueurs à qui appartenaient les femmes prostituées.

Ce sont ceux qui goûtent le frisson décadent de baiser une putain qui a été utilisée par des tonnes d’autres acheteurs – mais qui détestent ensuite la prostituée d’être si déclassée qu’elle se donne à n’importe quel acheteur.

Ce sont ceux qui font de leur courte baise une sorte de généreuse activité artistique, des acheteurs qui collectionnent les prostituées comme d’autres épinglent des papillons.

Ce sont ceux qui utilisent leur argent et leur privilège de temps et d’intimité pour être aussi sadiques qu’ils le veulent avec les prostituées – sachant qu’ils utiliseront leur pouvoir pour s’en tirer sans encombre.

J’ai éprouvé ces salauds dans chacune des cellules de mon corps, ils sont mes cauchemars, ma motivation abolitionniste.

Je possède cette classe, j’y appartiens encore – mais je peux contribuer à en évider la corruption de l’intérieur.

Je les vois – je connais ma classe.

C’est pourquoi ils me détestent et craignent mon choix de l’abolition – c’est comme si je trahissais ma classe. Et peut-être parce que j’ai encore un peu d’amour pour mes origines, je veux et j’exige la liberté d’apprendre l’empathie et la compassion, d’apprendre à me joindre à l’espèce humaine. »

Texte d’origine : « Late Night Writing » – http://rebeccamott.net/2014/11/27/late-night-writing/

Publicités