– À Toronto, le magazine NOW annonce son intention de continuer à tirer des revenus publicitaires de l’industrie de la prostitution

À Toronto, le magazine NOW annonce son intention de continuer à tirer des revenus publicitaires de l’industrie de la prostitution 

Meghan Murphy, 9 décembre 2014,

blog FeministCurrent.com

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Dans une touchante lettre d’amour adressée au capitalisme, Alice Klein, directrice de NOW, une publication gratuite dont la survie dépend, en grande partie, des recettes de la pub de l’industrie de la prostitution, proclame (1) que son magazine va foncer hardiment là où tout le monde est allé avant lui et continuer à tirer profit de l’exploitation et de l’objectification de corps féminins.

Madame Klein écrit:
«NOW soutient son fougueux journalisme indépendant par la vente de publicité. Il a toujours publié des annonces pour des services sexuels, parce que, en tant que publication qui défend les droits de l’homme et la liberté d’expression, NOW a refusé d’exercer une discrimination contre le travail sexuel et les travailleurs sexuels, tout en permettant la publicité d’autres entreprises moins stigmatisées.»

La nouvelle loi canadienne en matière de prostitution, qui est entrée en vigueur le 6 décembre, interdit la publicité achetée par des tiers pour des services sexuels. Cela signifie que les personnes prostituées peuvent encore annoncer la vente de leurs propres services, mais que d’autres personnes ne peuvent pas annoncer la vente de corps qui ne sont pas le leur. Cette partie de la loi s’inscrit dans l’objectif plus vaste de cibler les exploiteurs et constitue une tentative pour décourager des tiers de tirer profit de la prostitution des femmes.

«Nous tiendrons criminellement responsables les publicitaires – non les personnes prostituées elles-mêmes, mais ceux qui font la publicité de ces services, soit sous forme imprimée ou par Internet», a déclaré le ministre fédéral de la Justice Peter MacKay en juillet dernier.

Klein tente délibérément de donner l’impression qu’elle soutient des femmes marginalisées avec sa courageuse décision de continuer à tirer profit de telles annonces, en dépit de la nouvelle loi. Elle écrit : «Nous sommes conscients du fait que la publicité sert particulièrement les intérêts des travailleurs sexuels indépendants, car il offre une façon beaucoup plus sûre de contacter des clients et de faire affaire avec eux. Pour beaucoup, l’alternative à l’accès à la publicité est la prostitution de rue.»

Mais les femmes sont déjà tout à fait dans leurs droits quand elles annoncent leurs propres services. Il semble que Klein tente de manipuler ses lectrices et lecteurs pour les amener à croire qu’elle défend les droits des femmes, alors que la véritable préoccupation de NOW est une perte de revenus s’il devait se conformer à la nouvelle loi.

Elle se plaint que «NOW a également payé et continue de payer pour résister au moralisme hypocrite qui voudrait balayer sous le tapis la conversation à propos de la diversité sexuelle humaine et renvoyer aux ruelles obscures la pratique séculaire du travail sexuel», mais la réalité est tout autre. Non seulement NOW n’a-t-il «payé» aucun prix pour son soutien et sa promotion de la prostitution, mais il en a tiré profit. La prostitution ne favorise pas la «diversité sexuelle humaine», elle favorise des idées rigides et surannées sur le sexe et la sexualité, en renforçant l’idée que les hommes sont les agresseurs en matière de sexe et que les femmes sont des objets passifs à qui le sexe arrive tout simplement, que les hommes éprouvent un désir irrépressible et que c’est le devoir des femmes d’assouvir ce désir, et que les femmes existent pour les hommes – en tant que divertissement et objets consommables.

Madame Klein écrit:

Avec des coûts et des bénéfices des deux côtés de nos livres de comptabilité, NOW a fait un choix de principe, celui de s’opposer à la discrimination et à une marginalisation accrue des travailleurs du sexe. En tant que publication imprimée et en ligne, NOW prend position pour la liberté sexuelle entre adultes consentants et pour une normalisation de la réalité de la diversité sexuelle.

NOW fait un choix de principe de continuer à soutenir le patriarcat capitaliste, mais il présente son choix comme celui d’un appui à des femmes marginalisées. Ah! si tous les capitaliste pouvaient avoir autant de principes! Celui de faire le choix le plus rentable, au détriment des plus marginalisées ! Euh, attendez un peu …

La façon la plus facile de vendre quoi que ce soit est de le faire sur le dos des femmes; Klein le sait certainement. Mais pouvez-vous imaginer, par exemple, la chaîne états-unienne de hamburgers Carl Jr. (2) se livrer à la même prétention? «Nous, chez Carl Jr., faisons le choix de principe de continuer à soutenir la liberté des femmes de se tordre sur des capots de voitures en mangeant nos hamburgers, parce que c’est la meilleure façon et la plus facile pour nous de faire des profits.» Ou imaginez Dov Charney nous ayant dit : «American Apparel prend position au nom des personnes marginalisées du monde entier en faisant vendre des chaussettes de sport rétro par des femmes posant nues et les jambes écartées sur un lit.» Dans quel autre scénario, des progressistes tomberaient-elles dans le panneau d’une telle pantalonnade?

Tirer profit d’annonces qui objectifient des femmes et les vendent n’a rien à voir avec les droits de la personne.

Klein a déjà essayé de nous rouler ainsi dans la farine, quand elle a présenté les prostitueurs comme une minorité sexuelle opprimée.(3) Maintenant, elle fait semblant que la prostitution est elle-même une sorte d’expression sexuelle ou d’orientation sexuelle.

«C’est la même lutte que la communauté LGBTQ a mené pour des droits humains à part entière, malgré des sexualités que certains ont jugées inacceptables, immorales et exploiteuses», écrit-elle.

Ce territoire est à la fois dangereux et source de confusion. Si la prostitution est une orientation sexuelle, alors existe-t-il certaines femmes qui sont biologiquement enclines à être prostituées? Si la prostitution est simplement une expression sexuelle où des femmes s’engagent de plein gré, pourquoi faire payer? Elles doivent certainement y prendre plaisir si c’est une partie de leur sexualité? Et existerait-il une classe particulière de femmes qui sont mieux adaptées à être prostituées? Une race particulière, peut-être? Ou les «jeunes étudiantes» sont-elles simplement plus libérées sexuellement que toutes les autres femmes?

Pourquoi est-ce que tant de petites annonces pour la prostitution sont tellement racistes, en jouant sur des stéréotypes concernant les femmes «exotiques», par exemple? Les femmes asiatiques sont-elles plus «sexuelles» que les autres races? Quiconque regarde les annonces Internet pour des services sexuels et s’interroge sur les raisons de la surreprésentation en prostitution des femmes marginalisées et racisées et de l’entrée en prostitution de la majorité de ces femmes dès l’adolescence, ne peut prendre au sérieux les arguments de Klein – à moins d’être prêts à revenir aux jours où il était acceptable de voir les personnes de couleur comme des «sauvages» qui seraient plus «sexuellement voraces» que les Blancs et à moins d’accorder foi au mythe moderne que les filles de 14 ans adorent réellement avoir des relations sexuelles avec des étrangers beaucoup plus âgés qu’elles.

Voici la toute première annonce qui apparaît dans la section «Escortes» des annonces classées de NOW.

S’attend-on vraiment à nous faire gober que de telles annonces racistes, sexistes et qui font d’une femme un objet ont quoi que ce soit à voir avec la sexualité féminine ou les droits de la personne? Est-ce que «infirmière asiatique salace» est une «orientation sexuelle»?

Ces mêmes annonces existaient alors que des centaines de femmes et de filles autochtones disparaissaient partout au Canada, mais Klein implique qu’en quelque sorte, l’existence de ces annonces leur aurait sauvé la vie.

Les arguments de Klein sont non seulement faux et dangereusement sexistes et racistes, mais ils naturalisent la prostitution – en faisant comme si l’industrie du sexe existe en quelque sorte en dehors du capitalisme et du patriarcat, comme une «sexualité» ou une orientation sexuelle. C’est un argument étrange, car il est clair que Klein n’inclurait pas ces publicités dans son magazine si elle n’en tirait pas profit et si les tiers qui achètent ces annonces ne tiraient pas profit de la vente des femmes par les annonces qu’on lui intime maintenant de cesser de publier (Klein affirme qu’elle entend continuer à publier – et à tirer profit – d’annonces placées par les «travailleuses du sexe» elles-mêmes).(4) Les gens choisissent-ils une orientation sexuelle parce qu’elle est rentable? Les orgasmes féminins dépendent-ils du capital? Il semble clair que ni l’orientation sexuelle ni la sexualité féminine n’ont rien à voir avec l’industrie du sexe ou avec le choix de Madame Klein de continuer à faire la publicité du système prostitueur dans NOW.

«Il y a un prix élevé à payer pour résister aux normes de la stigmatisation et de l’humiliation sexuelle», écrit-elle. Mais dans ce cas, le «prix élevé» est sa capacité à gagner sa vie en publiant le magazine NOW.

Klein et NOW ne prennent pas position contre quoi que ce soit. Si elle admettait simplement que le magazine a besoin des recettes qu’il tire de la publicité de la prostitution, ce serait une chose (non que cela constituerait selon moi une justification), mais c’en est une autre que de faire comme si vous choisissez cette source de revenu comme une sorte de parti pris contre la «discrimination» ou comme un geste politique public de soutien aux droits de la personne et à la liberté sexuelle.

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  1. https://nowtoronto.com/news/now-statement-on-canada%27s-new-anti-prostitution-laws/
  2. http://jezebel.com/5990397/put-it-in-my-mouth-a-history-of-disgusting-carls-jr-ads
  3. http://feministcurrent.com/9226/johns-are-now-an-oppressed-sexual-minority/
  4. https://nowtoronto.com/news/now-statement-on-canada%27s-new-anti-prostitution-laws/

Original : http://feministcurrent.com/10051/now-magazine-takes-a-stand-will-continue-to-generate-advertising-revenue-through-prostitution-advertisements/

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