– Témoignage de Sabrina : « Comment veux-tu aimer, ou même respecter un homme quand tu as vu tout ça ? »

FEMME EN VITRINE

Interview de Sabrina*

Par Sporenda

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S/ Tu as travaillé en vitrine pendant quelque temps. Tu peux me décrire un peu l’environnement ?

Sabrina/ C’était dans un pays du Nord, sur le front de mer près du port. C’était une petite ville assez sympathique ; dans cette rue, il y avait plusieurs vitrines et le nom de la rue, c’était « Verloren Straat », la rue perdue…

S/ Nom approprié…

Sabrina/ Oui ! C’était très réglementé, on n’avait pas le droit d’ouvrir les rideaux comme on voulait, il fallait qu’ils soient ouverts avec un certain écartement, sinon on se retrouvait avec une amende. Il fallait faire attention, parce qu’on avait des voisines qui étaient jalouses de nous, les Françaises, et qui faisaient systématiquement appel à la police. Le cadre de travail était plutôt agréable mais elles ont tout fait pour qu’on ne sente pas très à l’aise.

S/ Pour ta première vitrine, c‘était toi qui la louais directement ou ça passait par un proxénète ?

Sabrina/ Ca passait par une femme, Z , qui m’a poussée à aller dans ce pays. Elle avait un copain, c’est lui qui m’y a emmenée, il m’a trouvé un appartement rapidement et m’a guidée un peu. La location, ça s’est aussi passé par relations : on a loué la vitrine à une fille dont le copain était l’ami du copain de Z, on payait 2 000 par jour à X, la propriétaire de la vitrine.

S/ Quelle est la différence avec le « travail » dans la rue ?

Sabrina/ Il y a des plus : on est à l’abri et au chaud, on peut se laver aussi souvent qu’on veut mais il y avait un gros problème dans ces vitrines : on est obligée de boire pour faire consommer le client. A l’intérieur des vitrines, il y a un bar avec des boissons : du champagne, des piccolos. Dans la première vitrine, il y avait une sorte de salon avec un bar et une grande chambre : les clients payaient 3000/4000 pour y aller.

S/ Chacune avait sa vitrine et sa chambre mais vous partagiez les salons ?

Sabrina/ Exactement. Et il fallait que les clients boivent, et nous avec eux, pour que nous touchions de l’argent. Le bon côté, c’est qu’en vitrine, je n’ai pas eu d’agressions graves, ce qui n’est pas le cas quand tu es sur le trottoir : je dirais qu’il y a un peu moins d’agressions en vitrine : les clients savent qu’il y a quelqu’un pas loin et ça les retient, ils savent aussi qu’en cas d’agression, on intervient rapidement. Il ne faut pas croire que les mecs qui agressent, c’est seulement des voyous, de la racaille : ça arrive aussi avec des hommes rangés, voire bien sapés/belle voiture : une de mes amies a été agressée par un prof et moi par un type dont on a su plus tard qu’il était dans l’armée.

L’inconvénient de la vitrine, c’était d’être obligée de boire tous les soirs, ça détruit la santé. Tu as beau jeter un peu du contenu des verres en douce, ça me rendait malade.

S/ Donc vos voisines étaient très liées avec la police et vous dénonçaient pour la moindre des choses ?

Sabrina/ On nous trouvait trop affriolantes, on avait toujours des guêpières, on mettait des bottes, parfois on était en maillot de bains, c’était mal perçu.

S/ Comment était la police avec vous ?

Sabrina/ Ils sont venus trois ou quatre fois, ils nous ont dit qu’ils ne nous aimaient pas, et une fois ils m’ont donné un PV parce que les rideaux n’étaient pas à la bonne distance.

S/ Les réglementations concernant ces vitrines sont très strictes ?

Sabrina/ Dans ce pays, c‘est une horreur. Il ne fallait pas être trop sexy, il ne fallait pas sortir à l’extérieur. On était étrangères et la police nous a prévenues plusieurs fois qu’ils nous surveillaient. La police est très impliquée dans la prostitution : chaque prostituée payait tous les trois mois une « commission » de 3 000 aux policiers locaux, beaucoup de policiers fréquentaient la maison et avaient droit aux consommations gratuites.

S/ Qui étaient les filles qui travaillaient avec toi ?

Sabrina/ C’était des Françaises dans la première vitrine, dans la deuxième, c’était des étrangères, des hongroises : elles avaient été placées là par un homme qui se présentait officiellement comme un impresario mais qui était en fait proxénète et passeur (il amenait des gens d’Europe de l’Est illégalement dans ce pays). Il faut dire qu’officiellement nous n’étions pas non plus des prostituées, nous étions déclarées comme serveuses-hôtesses, mais bien sûr nous étions là pour avoir des relations sexuelles avec les clients. La maison tenait à jour un registre des serveuses-hôtesses qui était vérifié régulièrement par la police. Dans le premier endroit, la femme était propriétaire de trois vitrines, et dans le deuxième endroit, c’était moi qui étais officiellement propriétaire mais juste en tant que prête-nom.

S/ Est-ce qu’il y avait des inspections médicales ?

Sabrina/ Non, on ne nous a jamais rien demandé quoi que ce soit.

S/ Et du point de vue des impôts ?

Sabrina/ Je n’ai jamais payé d’impôts de ma vie, je ne sais pas ce que c’est mais je donnais mon argent à Z qui le donnait à son copain. Comparés à d’autres proxénètes, ils étaient « raisonnables » : c’était 50/50. C’était encore un peu la prostitution à l’ancienne, il y avait une atmosphère familiale…

S/ Son copain était son proxénète ?

Sabrina/ Oui, on peut dire ça, et indirectement aussi, c’était le mien. Je crois qu’il avait des sentiments pour elle : il profitait d’elle mais au moins il ne la battait pas. Une autre fille que j’ai connue, elle avait aussi un proxénète mais il se droguait et il la battait ; il a fait de la prison pour trafic de drogue.F201210260903153062967323

S/ Comment étaient les clients ?

Sabrina/ Plus calmes, moins agressifs qu’en France. Il y a eu une fois un homme qui a voulu me forcer à une sodomie , chose que je n’accepte pas, mais on a maîtrisé la situation. Une autre chose que je n’aimais pas, c’est qu’ils embrassent dans ce pays, mais embrasser sur la bouche, tu ne fais pas ça à n’importe qui. Certains étaient  corrects  mais beaucoup étaient grossiers et méprisants. Je me souviens d’un client qui faisait l’amour comme une brute et qui m’a vraiment fait mal. Je le lui ai dit, et il m’a répondu en continuant de plus belle : « t’es là pour ça, t’es qu’une poupée gonflable ! » j’ai protesté : « mais je suis un être humain, j’existe ! » et ça l’a explosé de rire, il m’a rigolé au nez.

A mes débuts, il m’est arrivé quelquefois de prendre mon pied avec un client qui ne se débrouillait pas trop mal. Très vite, ça m’est devenu totalement impossible, non seulement avec les clients mais avec n’importe quel homme. Tout désir que je pouvais avoir envers les hommes a disparu, je ne pouvais plus avoir de plaisir. Dans la prostitution, le client a un rapport sexuel mais pour la prostituée, c’est complètement désexualisé, et finalement, sa sexualité est tuée.

Un autre de mes clients avait parié avec des copains qu’il pourrait « faire jouir une pute »–c’est son expression. Il a payé un paquet et je lui ai dit qu’il pouvait toujours essayer mais que je pensais que cela n’allait pas être possible, et bien sûr il n’a pas réussi.

S/ L’origine sociale des clients, c’était quoi ?

Sabrina/ Il y avait des bourgeois, des juges, des commissaires de police, des flics qui venaient carrément en uniforme, qui payaient des bouteilles. Il y avait des jeunes, des quarante ans/mariés, qui venaient une fois tous les dix jours, une fois par semaine. Il fallait être parfois une assistante sociale : certains racontent leur vie, régressent, ont des comportements infantiles, ils aiment qu’on les dorlote, qu’on les prenne dans les bras. Il y en a qui ont des vices répugnants, avec le sm, les excréments. Le sm, c’est mieux pour les femmes, au moins on n’est pas pénétrée, c’est moins pénible physiquement, on ne prend pas de risques.

Comment veux-tu aimer, ou même respecter un homme quand tu as vu tout ça ? Comment peux-tu avoir envie d’eux, rêver d’eux quand tu vois ce que certains sont capables de faire ? Et puis il y a ceux qui demandent à baiser sans capote ; je suis ahurie, choquée par le nombre d’hommes mariés et bien sous tous rapports qui demandent à faire ça.

S/ Comment expliques-tu que certaines prostituées exploitées et /ou battues par leur proxénète soient pourtant attachées à lui ?

Sabrina/ Parce qu’on est très seule dans ce métier et qu’elles ont besoin de compagnie. C’est tellement dur, on a besoin de présence humaine. Même au jour d’aujourd’hui, j’ai ma télévision allumée toute la nuit parce que, quand je me prostituais, je ne supportais pas de rentrer dans une chambre d’hôtel vide.

S/ Qu’est-ce que tu faisais quand tu rentrais chez toi ?

Sabrina/ D’abord je prenais une douche ou un bain, je me brossais, je me récurais sous toutes les coutures. Je me sentais très seule.

S/ Est-ce que tu pouvais refuser certaines pratiques ?

Sabrina/ La femme qui surveillait la maison disait qu’elle ne voulait pas nous obliger, je refusais certaines pratiques. Les clients ont beaucoup de choses à cacher : par le fait de venir voir des prostituées, ils peuvent bousiller leur vie. Ils sont honteux mais il y en avait quand même qui nous faisaient la morale : certains de nos habitués nous incitaient à en sortir, c’est hypocrite, c’est un fantasme typique de client. Devant les vitrines, il y avait des gens qui nous insultaient, d’autres qui crachaient sur la vitrine.

S/ En moyenne, combien de clients par jour ?

Sabrina/ Je gagnais de 3 000 à 20 000. Il y avait des jours où on ne faisait rien, personne ne venait, et d’autres où les clients défilaient. En moyenne, on faisait 10 000, ça fait 5 clients par jour. Ce n’est pas le même rythme dans les vitrines que sur le trottoir, ça dure plus longtemps mais ça coûte plus cher.

S/ Ton opinion sur les clients ?

Sabrina/ C’est rien pour moi, ils n’existent pas à mes yeux, c’est des porte-monnaie à pattes, ils nous regardent de haut, mais ils ne sont pas plus que nous. Je ressens toujours des bouffées de rage pour ce qu’ils m’ont fait.

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S/ Serais-tu d’accord avec cette réflexion : « les prostituées font ça parce qu’elles aiment ça » ?

Sabrina/ Pas d’accord ! Elles n’aiment pas ça, personne n’aime ça, c’est pas ce qu’on rêve de faire dans la vie. Elles le font parce qu’elles pensent qu’elles ne peuvent pas faire autre chose pour vivre.

S/ Tu as rencontré des filles de bourgeois dans la prostitution ?

Sabrina/ Non jamais, j’ai rencontré une fois une fille bac + 2 mais c’était la seule.

S/ Si tu avais un message à donner aux clients ?

Sabrina/ Sincèrement, vous êtes des pauvres types, des cons, vous ne devriez pas venir : comme ça, il n’y aurait plus de prostitution. J’ai eu a chance de m’en sortir—et il y en a beaucoup qui n’ont pas cette chance—mais j’ai quand même des problèmes de santé. Ça laisse des traces morales et physiques : j’ai des MST : mycoses, salpingite, et j’ai encore eu du bol de ne pas avoir attrapé le SIDA parce que les préservatifs, ça craque—surtout quand on a ses règles et même si on met des éponges. Si ce que je dis peut aider ne serait-ce qu’une seule fille à décrocher, je serais contente.

  • à la demande de la personne, le prénom a été modifié.

Première publication sur le site d’Isabelle Alonso le 09/12/2007 http:/isabelle-alonso.com/article.php3 ?id_article=126

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