– « Une épine dans le cœur » : Enquête auprès des Cambodgiens acheteurs de sexe

Par Melissa Farley, Wendy Freed, Kien Serey Phal, Jaqueline Golding

Communication présentée le 17 juillet 2012 à un colloque intitulé «Focus on Men Who Buy Sex: Discourage Men’s Demand for Prostitution, Stop Sex Trafficking», organisé à Phnom Penh par le Centre de crise des femmes du Cambodge et l’organisation Prostitution Research & Education ( http://www.prostitutionresearch.com )

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 » Nous avons interviewé 133 hommes cambodgiens ayant acheté du sexe auprès de femmes adultes en prostitution, dont 37% ont également reconnu avoir acheté des services sexuels auprès de mineures. Presque tous (95%) les hommes interrogés pour cette étude ont déclaré que des enfants étaient disponibles pour des abus sexuels tarifés dans des bordels, des bars et des salons de massage à Phnom Penh. Afin de mesurer les attitudes des hommes et leurs comportements, nous avons utilisé des questionnaires préalablement validés et normalisés, et un mode d’entrevue structurée, pour en tirer des données quantitatives et qualitatives. Dirigés par une équipe spécialement formée de 8 enquêteurs, chacun de ces entretiens a duré entre 2 et 3 heures. La plupart des hommes ont déclaré qu’ils avaient une épouse ou une petite amie au moment où ils ont utilisé une femme en prostitution. Ils ont déclaré avoir eu de nombreuses partenaires sexuelles tout au long de leur vie (21% en avaient eu entre 21 et 50 et 35%, plus de 50). La prostitution a été la première expérience sexuelle de la plupart des hommes interrogés, beaucoup d’entre eux ayant répondu à la pression de leurs pairs et au besoin de prouver leur virilité en utilisant une femme en prostitution. Presque tous les hommes ont acheté des services sexuels une fois par mois ou plus souvent. Comme les hommes dans d’autres pays, ils ont acheté du sexe derrière des portes closes et sur la rue. Presque tous les hommes ont acheté des femmes dans les bordels, où ils ont rapporté avoir observé une extrême violence, de la coercition et des menaces – indication possible de la traite sexuelle. Trente-neuf pour cent des personnes interrogées ont décrit avoir constaté la traite de femmes et d’enfants. Presque tous avaient acheté des services sexuels d’une femme ayant été contrôlée par un-e proxénète. Ces proxénètes étaient habituellement des femmes, mais parfois des hommes.

Dans ces entretiens, les hommes déshumanisaient les femmes en prostitution, les percevant comme inférieures aux autres femmes. Ils avaient tendance à blâmer les femmes prostituées pour la propagation du VIH. Les acheteurs de sexe croient que la prostitution prévient le viol, malgré l’absence de la moindre preuve empirique à cet effet. En fait, le contraire est plus probablement vrai: le recours des hommes à la prostitution est associé à une incidence accrue de viol. [1] Les hommes dont les réponses manifestaient le plus de soutien envers l’institution de la prostitution étaient également ceux qui affichaient une identité masculine hostile. Ces hommes pensent que la domination est importante dans les relations amoureuses et conçoivent les relations avec les femmes en termes d’affrontement. Ces hommes à identité masculine hostile ont aussi tendance à accorder foi aux préjugés endossant le viol (par exemple, ils croyaient que les femmes disent non aux rapports sexuels quand elles veulent dire oui, et que les femmes qui s’habillent de façon provocante cherchent à être violées).

L’étude a révélé que les hommes qui achetaient des femmes pour le sexe manquaient généralement d’empathie envers les femmes, n’arrivant pas à assimiler les sentiments très négatifs que les femmes disent ressentir dans le contexte de la prostitution. La plupart des répondants de cette étude nous ont dit qu’en plus des actes de violence commis contre les femmes achetées pour utilisation dans la prostitution, ils avaient également commis des actes de violence sexuelle contre leurs partenaires non prostituées.

La pornographie était utilisée par presque tous les acheteurs de sexe. Les hommes qui regardaient le plus de pornographie étaient ceux qui achetaient du sexe le plus souvent. Les hommes qui regardaient la pornographie plus violente signalaient plus d’incidence de comportements sexuels coercitifs envers des femmes, qu’elles soient prostituées ou non. La plupart des hommes ont expliqué qu’ils copiaient les comportements visionnés dans la pornographie avec les femmes prostituées qu’ils achetaient.

Un élément important de cette étude était d’en venir à une meilleure compréhension du viol collectif qualifié de « prostitution Bauk », considérée par certains comme une forme spécifique au Cambodge de violence sexiste. D’après les réponses narratives des hommes à l’entrevue structurée et aussi à partir d’analyses statistiques, il est clair que la consommation de pornographie illustrant des viols collectifs dans d’autres cultures (en particulier occidentale/blanche, japonaise, chinoise et thaïlandaise) a une influence majeure sur la décision de certains hommes de commettre des viols collectifs contre des femmes en prostitution. Beaucoup d’hommes khmers ont déclaré qu’ils regardaient des scènes pornographiques de viol collectif issues d’autres cultures et imitaient ce qu’ils avaient vu quand ils commettaient des viols Bauk contre des femmes prostituées et non-prostituées.

Les acheteurs de sexe ont indiqué que des mesures dissuasives efficaces à la prostitution seraient notamment des sanctions pénales accrues et une dénonciation publique. Nos recommandations basées sur cette étude comprennent l’application aux acheteurs des lois existantes sur la prostitution et la traite, ainsi qu’une dépénalisation des femmes en prostitution, des programmes éducatifs sur l’influence toxique de la pornographie dans la culture khmère, et de l’éducation et des programmes de prévention destinés aux jeunes afin de contester l’idée que l’achat de services sexuels rehausse la masculinité. »

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1 : Il n’existe aucune preuve que la prostitution prévient le viol. Au contraire, la prostitution légale semble être associée à des taux d’incidence plus élevée de viol dans la population féminine générale.

 

Citations de Cambodgiens acheteurs de sexe :

« La prostitution est le paradis de l’homme, mais c’est aussi l’enfer de ces filles. »

« Mon ami a choisi une femme à violer, puis l’a partagée avec ses amis. »

« [L’achat de sexe] n’est pas un problème parce que nous ne violons pas la fille de quelqu’un. »

« C’étaient ce qu’on appelait des filles restantes, qui étaient désespérées et n’attendaient plus rien de la vie. »

« En y regardant de près, nous constatons que les propriétaires de bordels traitent très mal les femmes prostituées, comme si elles avaient moins de valeur que des animaux tels que chiens et chats. »

« Quand nous étions dans un bordel, nous avons négocié avec le propriétaire du bordel. C’était comme l’achat d’un porcelet. »

« Quand on voit un viol collectif dans les films, la jeune fille est toujours d’accord. Mais au Cambodge, les jeunes filles que l’on attrape pour les violer sont toujours battues.»

« Je pense qu’elle a consenti [à la prostitution] parce qu’elle avait peur de quelqu’un ou avait besoin d’argent. »

« Tout le pouvoir est entre les mains des propriétaires de maisons closes, tandis que les prostituées sont seulement des machines obéissant aux ordres. »

« Certains hommes, quand ils sont jaloux de leur petite amie ou de leur épouse, ont tendance à la maudire ou à la comparer aux travailleuses du sexe. C’est parce que la travailleuse du sexe est dévalorisée dans la société. »

« J’ai accompagné ma tante au Vietnam pour le traitement d’une maladie du rein et pendant mon temps libre, j’allais au bordel. »

« Nous, les hommes sont l’acheteur, les travailleurs du sexe sont des biens, et le propriétaire du bordel est un vendeur. »

« S’il y a de la prostitution, nous ne pouvons pas nous arrêter … parce que les femmes sont des hameçons pour amener les hommes à avoir des relations sexuelles. »

« Tant que l’écart entre les riches et les pauvres existera, tant que les femmes et les hommes auront un statut social inégal, je pense que ce genre d’affaires persistera dans la société. »

Texte complet du rapport : http://www.prostitutionresearch.com/Cambodia%20Project%20Final.pdf

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