– Prostitution en Allemagne : Qui conseille notre gouvernement ?

Prostitution en Allemagne : Qui conseille notre gouvernement ?

2014_09_02_lobbyistinnen_w

 

Article original : http://www.emma.de/artikel/prostitution-von-wem-laesst-die-politik-sich-da-beraten-317675

Trad. anglaise : http://www.emma.de/artikel/prostitution-who-gives-advice-our-government-317691

 

 

 

Les « travailleurs/ses du sexe » de l’« Association professionnelle de services érotiques et sexuels » sont, à y regarder de plus près, des gens essentiellement voués aux intérêts de l’industrie du sexe. Mais pour nos politicienNEs à Berlin, ce sont des « expertEs » — et il semble en effet qu’ils et elles jouent un rôle déterminant dans la planification de la nouvelle loi allemande sur la prostitution. C’est un scandale!

Au creux de l’été, le quotidien allemand « BILD » a publié un article piquant intitulé « Ces putes sont des conseillères gouvernementales ». L’auditoire ainsi disposé y a appris qu’à Berlin les « putes » Johanna Weber (46 ans) et Fabienne Freymadl (35 ans) étaient consultées en tant qu’« expertes » dans le contexte d’une modification proposée aux lois sur la prostitution dans la capitale. Elles ont participé à « plusieurs réunions d’information » et elles « ont rencontré plusieurs politicienNEs professionnelLEs de la CDU/CSU et du SPD, des Verts et de la Gauche et leur parlent souvent par téléphone », écrit BILD. Apparemment, elles entretiennent des liens particulièrement étroits avec Eva Högl (Comité du parti SPD), Ulrike Bahr (SPD, responsable de la politique familiale) et les Verts Volker Beck et Hans-Christian Ströbele.

Johanna Weber, porte-parole de l’« Association professionnelle de services érotiques et sexuels » (Berufsverband erotische und sexuelle Dienstleistungen e.V.) a conseillé également le ministère fédéral de la Famille à l’occasion de son audition sur la prostitution, le 12 juin 2014. « Les politicienNEs nous approchent souvent avec des idées censées être bonnes, mais la plupart de ces projets ne s’intègrent pas aux réalités de l’industrie », dit Weber. Elle, par contre, semble savoir ce qui y correspondrait.

Mais comment elle-même s’intègre-t-elle à l’industrie? Commençons par le fait que le nom réel de Johanna Weber est Verena Johannsen. En tant que dominatrice, elle est spécialisée en « saloperies », et elle explique sur son site ce que cela veut dire : « douche/pluie dorée » (uriner sur des hommes), « caviar » (déféquer sur des hommes, parfois directement dans leur bouche), ou « Facefarting » (s’asseoir et péter sur le visage d’un homme).

En fait, ce type d’activité est nouveau pour Weber/Johannsen. La porte-parole de l’« association professionnelle » de « travailleurs/ses du sexe », fondée il y a un an, dit elle-même ne faire partie de cette industrie que depuis quatre ans. Auparavant, elle était coureuse de fond professionnelle et a donné des cours de sport, géré du marketing sportif et organisé des courses de femmes, par exemple lors du Lesbian Beach Festival. Également engagée politiquement, la dominatrice semble appuyer des causes féministes et de gauche. Elle dit faire don de cinq pour cent de son chiffre d’affaires, généralement à des organisations de « travailleurs/ses du sexe » comme « Hydra », mais parfois même à « Attac » ou à « Terre des Femmes ».

Les positions adoptées par Weber et Johannsen au sujet du droit de la prostitution se présentent comme également ancrées aux plans politique et féministe. Ici, le vocabulaire n’est plus scatologique mais plutôt recherché. Il en est ainsi de leur document de 23 pages « Avis concernant la “Réglementation de la prostitution” », soumis au ministère fédéral de la Famille. On y peut lire, en avant-propos :

« Nous nous excusons de ne pas avoir déposé notre avis à la date requise, le 2 juin 2014. Le 2 juin, Journée mondiale des putes, est une journée de commémoration du mouvement des putes. Ce jour-là en 1975, des travailleuses du sexe françaises sont entrées en grève et ont occupé une église à Lyon pour se défendre contre la violence de la police et la discrimination permanente. Cet événement est considéré comme l’origine du mouvement mondial des putes. C’est pourquoi nous dédions notre Avis à ces courageuses collègues. »

Collègues? Les prostituées de Lyon, qui étaient en effet très courageuses (http://www.aliceschwarzer.de/artikel/fuer-prostituierte-gegen-prostitution-317661) ne peuvent pas se défendre, malheureusement. Parce qu’elles ne connaissent pas Johanna Weber et n’ont aucune idée de ce qui se fait en leur nom. Si elles le savaient, elles ne le toléreraient certainement pas.

Commençons par l’étiquette de « pute ». « Nous ne sommes pas des putes! » était le slogan de leur manifestation en pleine rue, au coude à coude avec des féministes venues de Paris qui accompagnaient leur protestation et les soutenaient. « Nous ne sommes pas des putes! », mais des êtres humains. Les femmes de Lyon se battaient pour leurs propres droits — et pas pour ceux des proxénètes et des exploitants de maisons closes, comme le font Weber et ses collègues avec leur « association professionnelle », fondée le 13 octobre 2013. Mais qui sont ces personnes en fait?

Sur une photo floue de leur événement de fondation, on voit une trentaine de femmes, au visage caché pour la plupart, ainsi qu’un homme. Depuis, c’est toujours la même demi-douzaine de femmes qui débarquent dans les talk-shows et les événements publics pour raconter combien cela leur fait plaisir de se prostituer et pour réclamer que l’on fasse de la prostitution « un métier comme un autre ».

Ces femmes arborent des noms comme Undine, Amber ou Fabienne, et l’on constate qu’elles travaillent souvent ou ont travaillé comme dominatrices dans le secteur sadomasochiste. Dans certains cas, elles gèrent déjà des « studios » sadomasochistes où elles agissent ensemble, à moins que d’autres femmes travaillent pour elles.

En face se trouvent quelque 400 000 femmes qui travaillent comme prostituées. De 70 à 98 pour cent d’entre elles (selon que l’on se fie aux estimations du lobby pro-prostitution ou à celles de la police) sont des migrantes, qui arrivent généralement des pays les plus pauvres de l’Europe de l’Est. Les dominatrices de l’« association professionnelle » parlent donc pour peut-être deux pour cent de prostituées allemandes. Et même beaucoup de celles-ci voient les choses tout autrement que ces « travailleurs/ses du sexe » férues de rectitude politique. Pourtant, cette infime minorité atypique a pendant des années été les interlocutrices privilégiées de la classe politique. Et en apparence, la seule voix entendue au nom des prostituées.

En réalité, ces « expertes » ne représentent aucunement les intérêts des prostituées, mais bien ceux des proxénètes et des propriétaires de bordels – et même ceux des trafiquants, en banalisant ou même leur rôle vital dans le milieu de la prostitution.

Cette dynamique apparaît clairement dans l’avis de 23 pages livré au ministère de la Condition féminine, le 12 juin 2014, qui se lit comme un factum d’avocats expérimentés. Ces arguments légalistes sophistiqués ne défendent pas les intérêts des femmes dans la prostitution, mais bien ceux de l’industrie du sexe, qui fait depuis longtemps cause commune avec le monde du crime organisé (http://www.emma.de/artikel/prostitution-menschenhandel-sind-untrennbar-317541).

Leur Avis préconise la « décriminalisation du travail du sexe ». Mais de qui parle-t-on? En Allemagne, les femmes et les hommes qui sont en prostitution ont depuis longtemps cessé d’être sanctionnés. Les seules parties qui demeurent punissables sont celles et ceux qui transigent des femmes comme autant de marchandises : les proxénètes et les propriétaires de maisons closes. Et l’Avis des « travailleurs/ses du sexe » se limite presque exclusivement à des revendications de décriminalisation de ces marchands de femmes. On y plaide contre le relèvement de l’âge du consentement à 21 ans, contre les examens de santé obligatoires et contre l’imposition de préservatifs. À la place, on réclame l’élimination complète des lois sanctionnant le proxénétisme, l’exploitation des prostituées les dangers de la prostitution pour la jeunesse. Les « travailleurs/ses du sexe » veulent tenir la police entièrement à l’écart de leurs activités : plus d’« octroi de concessions » ou de « surveillance obligatoire des sites de prostitution », ou de « contrôles indépendants par la police ». Cela constituerait une « disruption de l’entreprise privée ». Donc : champ libre pour les proxénètes et trafiquants!

Leur « association professionnelle » réclame des services étatiques de « counseling d’entrée » dans la prostitution et de « formation continue ». Le genre de pratiques que recouperait cette « formation » apparaît clairement sur leur site Web : les travailleurs/ses du sexe y plaident contre l’interdiction de la « prostitution à forfait et des « gang bangs » (simulation de viol collectif). On ne peut être plus cyniques.

En même temps, cette prétendue association professionnelle vise l’extension dans toute l’Allemagne et la déréglementation totale de la prostitution. Ces dames travailleuses du sexe sont donc de simples lobbyistes de l’industrie de la prostitution. Et elles ne se donnent même plus la peine de le cacher.

Ainsi, le 30 juin 2014, Johanna Weber a écrit au nom de l’« association professionnelle » une lettre intitulée « Chère madame le Ministre ». Elle y félicite Manuela Schwesig, la ministre responsable du dossier prostitution, pour sa « distinction politique et juridique entre la traite des personnes et la prostitution » et pour son « approche participative d’inclusion des travailleurs/ses du sexe et des opérateurs des bordels dans les consultations ».

Tout cela serait déjà plus que suffisant. Mais Weber n’a pas signé cette lettre seule. Son cosignataire est Holger Rettig, président de la très opaque « Association d’entrepreneurs de l’industrie du sexe en Allemagne » (Unternehmerverband Erotik Gewerbe Deutschland e.V.). L’association a été fondée en 2007 et possède, selon Rettig – qui est entraîneur de boxe — 170 membres. En dehors de lui, cependant, aucun des membres ne s’est encore montré en public. L’association professionnelle des propriétaires de maisons closes et l’« association professionnelle » des prostituées font donc du lobbying commun pour une loi qui les arrange. C’est comme si une association d’employeurs et un syndicat d’employés faisaient cause commune. Il est donc purement mensonger de présenter comme un syndicat ces soi-disant porte-parole de prostituées.

Fin septembre 2014, ces deux organisations vont organiser, de concert avec la BuFAS (Bündnis der Fachberatungsstellen für Sexarbeiterinnen und Sexarbeiter = Alliance des services conseil pour travailleurs/ses du sexe), un congrès à Berlin sur la prostitution, intitulé « Le travail du sexe en temps de mouvement ». Ces trois journées sont organisées à l’Université Humboldt par Johanna Weber, porte-parole de l’« association professionnelle », membre d’un « projet de putes » appelé « Hydra », et membre du conseil consultatif de la BuFAS. Le congrès se penchera, selon l’annonce diffusée, sur « des mesures concrètes pour améliorer les conditions de travail » et sur « la viabilité future de l’industrie ». Objectif : « Fournir une base pour les décisions politiques ».

Le premier jour, l’une des dominatrices-modèle, Undine de Rivière, sera sur le podium avec des politiciennes de tous les partis allemands. Rivière affirme : « Je suis travailleuse du sexe depuis 20 ans et je n’ai jamais rencontré une seule victime ».

La principale allocution du congrès sera donnée par Henny Engels, directrice générale du « Conseil allemand des femmes », regroupement de toutes les organisations de femmes établies (des partis politiques, des églises, des associations professionnelles, etc.). À la stupéfaction de toutes les autres fédérations féministes européennes, le « Conseil allemand des femmes » a été la seule grande association de femmes qui a refusé de signer l’« Appel de Bruxelles » pour combattre et éliminer la prostitution, en décembre 2012 à Bruxelles (http://www.emma.de/artikel/brussels-call-200-organisationen-fordern-ein-europa-ohne-prostitution-266184).

Et la BuFAS? Dans quelle mesure ces « projets de putes », financés par l’État (comme « Hydra », « Madonna » et « Kassandra », membres du comité directeur de la BuFAS), sont-ils devenus de simples lobbyistes de l’industrie du sexe? C’est la question que pose Alice Schwarzer, directrice du magazine féministe allemand EMMA, dans son livre « Prostitution — ein deutscher Skandal » (Prostitution — un scandale allemand). Les « projets de putes » préconisent très généralement l’entrée dans la prostitution, plutôt que la sortie de cet univers. Pourtant, certains d’entre eux sont subventionnés par le Ministère fédéral de la femme pour aider les femmes à sortir de la prostitution (http://www.emma.de/artikel/die-hurenprojekte-die-millionen-der-vater-staat-317537). Un simple aperçu des sites Web de ces projets suffit à dissiper cette illusion. « Kassandra », par exemple, affiche en page d’accueil le slogan « La prostitution était, est et sera toujours un élément de notre culture sexuelle ».

 

La prostitution et la traite des personnes génèrent des bénéfices énormes. Ce ne sont pas seulement des millions en financement de l’État mais surtout des milliards de chiffre d’affaires qui sont réalisés. On parle pour 2013, selon l’Office fédéral de la statistique, de 14,6 € milliards en Allemagne seulement. Et les taux de profit atteignent 1000 pour cent. Les marchands d’armes et de drogues peuvent à peine rêver d’un tel rendement.

 

C’est donc naturel que les lobbyistes ne manquent ni de pouvoir ni d’argent pour se doter de sites Web haut de gamme, d’avis juridiques professionnels et de mégacongrès. Par contre, il y a des centaines de milliers de prostituées sans nom et désespérément pauvres, dont le revenu est inférieur au salaire minimum et qui, dans la plupart des cas, ne parlent même pas l’allemand.

 

D’ailleurs, qui est en fait Fabienne Freymadl, la deuxième « pute » qui conseille les femmes politiques de Berlin? Elle a 35 ans et vient de la banlieue ultra-catholique de Freising [en Bavière], étroitement liée à l’ancien pape allemand, et elle prétend être « sadique par passion » (ce qui est assez commun dans ces cercles-là). Freymadl se présente parfois comme « Firelilly » lors des fêtes, où elle offre notamment de la danse dite « burlesque » et du « maquillage pour enfants ». Ou bien, elle joue le rôle d’un ange doré, monté sur des échasses, lors des marchés de Noël. Charmant, n’est-ce pas?

 

En tant que dominatrice, cependant, cette « artiste polyvalente » joue la sévère. Sa spécialité est l’infliction de douleurs (« Votre souffrance fait pétiller mes yeux. »). Elle offre notamment un « authentique donjon ». Ses clients peuvent s’y soumettre aux « règles du donjon », soit être interrogés, enchaînés et torturés, parfois jusqu’à douze heures ou plus. Peut-être serait-il bon d’y envoyer certainEs politicienNes de la capitale?

 

Bien sûr, il se peut que des femmes prennent plaisir à tourmenter des hommes. Généralement, on appelle cela simplement de la misandrie. Il est compréhensible que ces ennemies des hommes se laisser payer par eux pour de telles activités. Mais que ces femmes agissent comme lobbyistes de l’industrie du sexe au détriment de centaines de milliers de femmes — cela va trop loin. Il faut absolument y mettre fin! Et vite!

(Traduction de Sabine C. Becker et TRADFEM)

Version anglaise : http://www.emma.de/artikel/prostitution-who-gives-advice-our-government-317691

Copyright : EMMA, 2014

Advertisements