– «On ne peut scinder la prostitution de la traite des personnes à des fins sexuelles» (Interview avec Manfred Paulus)

«On ne peut scinder la prostitution de la traite des personnes à des fins sexuelles»

(Interview avec Manfred Paulus)

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Manfred Paulus connaît très bien le milieu de la prostitution. Il a été, durant plus de 30 ans, responsable de la prostitution et la traite des femmes à la tête d’une unité d’inspection judiciaire à Ulm. Même avant sa retraite, l’UE l’avait envoyé en tant qu’expert dans les «pays de recrutement» des femmes qui se retrouvent dans des bordels allemands, des appartements de modèles et sur les trottoirs. Paulus a exploré de la Biélorussie à la Roumanie les voies utilisées pour amener les femmes vendues jusqu’en Allemagne.

Le SPD souligne qu’il faut distinguer entre la prostitution et la traite des êtres humains.

En Allemagne, jusqu’à 100 pour cent des femmes dans la prostitution viennent de l’étranger. Il devrait être clair qu’une Biélorusse de la région de Tchernobyl ou une Roma issue du ghetto en Roumanie ne peut jamais émigrer seule pour Allemagne pour travailler dans la prostitution. Elles n’ont pas d’argent, pas de personnes de référence, aucun service d’accueil. Les femmes sont trafiquées dans le pays, et dans ce secteur, des structures hautement criminalisées ont pris pied. Le crime organisé contrôle ce «marché». La distinction réclamée [entre la prostitution et la traite des personnes] laisse craindre le pire.

Mais comment expliquez-vous des évaluations aussi irréalistes ?

Il y a clairement des personnes impliquées qui ne connaissent pas du tout ou trop peu ce milieu et qui se laissent, consciemment ou non, suggérer par les lobbyistes ce mythe de la prostitution «propre». Cela semble avoir été le cas en 2001, lorsque le SPD et les Verts ont rédigé la loi actuelle sur la prostitution. C’est alors que, par exemple, ils ont intégré à la loi un «droit d’injonction» en faveur des opérateurs de bordels. Nous sommes probablement le seul pays au monde qui donne explicitement aux opérateurs des bordels un droit de décider pour les femmes.

Le SPD a récemment organisé une audition d’experts, à laquelle a été invitée l’«Association d’entrepreneurs de l’industrie du sexe en Allemagne», ainsi que l’«Association professionnelle de services érotiques et sexuels». Bien que ce lobby ne représente même pas un pour cent des prostituées, il déclare constamment que la grande majorité des prostituées travaillent «volontairement» et que la prostitution forcée n’est qu’un «phénomène marginal».

Avec de nombreux collègues, je suis d’avis que 98 pour cent des femmes qui se prostituent en Allemagne le font à l’instigation d’autres personnes. Je ne rencontre des prostituées volontaires qu’en un seul endroit : dans les talk-shows. Là, après 30 ans de travail dans le milieu, j’ai rencontré pour la première fois des femmes qui, depuis leur jeunesse, n’avaient jamais eu rien d’autre à l’esprit que de rendre – par conviction – des hommes heureux de cette façon, et qui n’ont jamais vu un proxénète. Mais «volontaire» est juste un mot magique. Si la prostitution est volontaire, alors l’exploitant du bordel, le propriétaire du bar et le client n’ont plus de problème. Quant aux systèmes policier, judiciaire et politique, ils perdent leurs moyens. C’est pourquoi bien des gens aiment beaucoup ce mot. Mais la vérité est toute autre. A mon avis, parler de «volontariat» est tout à fait cynique.

Que faudrait-il inclure, alors, à une nouvelle loi sur la prostitution ?

Il est très important d’abolir le droit d’injonction et que la prostitution ne soit autorisée que comme activité indépendante. Il est aussi essentiel que la prostitution soit interdite au moins de 21 ans, parce que la plupart des victimes n’ont pas encore cet âge. L’obligation pour les femmes prostituées de s’inscrire et de se désinscrire est importante, tout comme la réintroduction de l’examen de santé. La police doit avoir à nouveau accès aux bordels. Essentiellement, toutes les revendications soumises par la CDU/CSU devraient être inclues dans la loi. Se limiter à une obligation de permis pour les maisons closes et à quelques petits règlements ne serait en aucune façon suffisant. Cela serait même contre-productif.

Parce que les propriétaires de maisons closes auraient alors une sorte de certification de l’État ?

Exactement. Aujourd’hui, nous avons des bordels de luxe, décorés de marbre et d’acier inoxydable. Cela n’exclut pas que derrière cette facade se trouvent des proxénètes et, derrière ceux-ci, quelque société mystérieuse comme «GmbH & Co. KG». Et si nous regardons derrière cette société boîte aux lettres, nous découvrons peut-être des clans albanais, la «mafia russe» ou les Hells Angels. Et nous voilà aux prises avec le crime organisé qui contrôle tout. Pour briser ces structures, il ne suffit pas de réclamer l’inscription au registre du propriétaire de bordel, qui peut n’être qu’un homme de paille, et tout est réglé. Il ne faut pas que la réforme résulte en un ouvrage décousu qui à nouveau ne bénéficiera qu’à ceux qui profitent de la prostitution.

Vous écrivez dans votre livre qu’à l’étranger on hoche la tête d’incrédulité au sujet de la législation allemande.

J’ai récemment eu à faire avec le procureur en chef de Palerme, qui combat la mafia en Italie. Il était stupéfait et m’a demandé: «Ne voyez-vous vraiment pas ce qui se passe chez vous ? N’êtes-vous toujours pas prêts à créer de nouvelles lois ?» En Roumanie et en Bulgarie, j’entends la même chose. Je pense que va augmenter la pression exercée par les pays d’origine des femmes sur la politique allemande. Dans tous ces pays, on sait très bien ce qui arrive aux femmes dans notre pays. Et on nous méprise profondément de n’y opposer pratiquement rien d’efficace. Ce que nous appelons la liberté ici est l’absence totale de liberté pour d’innombrables femmes – c’est de l’esclavage sexuel.

Dans son «Lagebild Menschenhandel» (Rapport annuel sur la traite des êtres humains), le Bundeskriminalamt (BKA, Police criminelle fédérale allemande) signale chaque année environ 700 cas. Ce chiffre est cité comme preuve que le problème n’est pas trop grand en Allemagne.

Pour moi, ce n’est pas un «rapport», mais plutôt l’illustration de l’échec de la politique ! Nous avons dans notre pays des centaines de milliers de femmes exposées à un milieu qui est en partie hautement criminalisé. Le fait que seulement 500 ou 700 cas de traite sont signalés au BKA chaque année démontre l’existence d’un énorme marché occulte. Tout d’abord, le délit de la traite est défini de façon très complexe, et beaucoup d’obstacles buisent à en établir la preuve. Le deuxième drame tient aux processus judiciaires: le milieu de la prostitution a réussi comme nul autre à paralyser l’application de la loi en Cour. Par exemple, des avocats du milieu déposent des demandes de preuves qui mènent à la Biélorussie, l’Ukraine ou à Absurdistan. Les tribunaux se voient ainsi forcés d’accepter de régler – en faveur des délinquants et au grand dam des victimes et des enquêteurs. Et à la fin, on sabre le champagne dans les salles d’audience. Il n’est donc pas surprenant que les quelques femmes qui osent témoigner retirent leurs déclarations en raison de tels processus.

L’Allemagne n’a pas encore mis en œuvre la directive 2011 de l’UE sur la lutte contre la traite des personnes.

Cela montre que dans notre pays on continue à attacher bien trop peu d’importance à ce crime (organisé). Est-il encore possible de renverser tout cela ? Nous n’allons pas le changer du jour au lendemain, parce que dans le milieu de la prostitution le crime organisé est très bien en selle. Mais à court terme nous pouvons au moins empêcher une nouvelle croissance en rendant notre loi sur la prostitution moins bienveillante à l’égard des délinquants. Car nous avons préparé le terrain pour ces criminels avec la loi de 2002. Avec les libertés dont ils disposent maintenant au pays, nous les avons pratiquement attirés. La nouvelle s’est répandue partout d’à quel point il est facile en Allemagne de tirer profit de femmes vendues. Mais si nous changeons de cap à 180 degrés pour retirer ces libertés aux délinquants, cette nouvelle va aussi se répandre.

Alors, que faut-il faire maintenant à votre avis ?

La grande coalition ne doit pas céder devant quelques lobbyistes ! Nous aurons à vivre longtemps avec la nouvelle loi sur la prostitution. Et si l’on fait de nouveaux compromis maintenant, les trafiquants vont se frotter les mains d’Odessa jusqu’à Bucarest.

 

Source: http://www.emma.de/artikel/prostitution-menschenhandel-sind-untrennbar-317541

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Manfred Paulus est l’auteur du livre récemment publié «Organisierte Kriminalität MENSCHENHANDEL. Tatort Deutschland: Frauenhandel, Kinderhandel, Zwangsprostitution, Organhandel, Handel von Arbeitskräften» (Le crime organisé – LA TRAITE DES ÊTRES HUMAINS en Allemagne : La traite des femmes et des enfants, la prostitution forcée, le trafic d’organes, la traite des travailleurs); Verlag Klemm + Oelschläger, Münster/Westphalie, Allemagne.

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