– Le lobby australien du « travail du sexe » échoue à museler une chercheure féministe

par Jennie Herrera, Matthew Holloway et Isla MacGregor, pour l’organisation Whistleblowers Tasmania, le 3 juin 2012

« L’organisation Scarlett Alliance de l’État australien de Tasmanie a échoué dans une campagne de pression visant à faire interdire de parole la professeure Sheila Jeffreys, lors d’un séminaire professoral de la faculté de droit de l’Université de Tasmanie ainsi qu’à un forum public tenu à la Friends Meeting House de Hobart.

La professeure Jeffreys enseigne à l’École des sciences sociales et politiques de l’Université de Melbourne, et c’est la porte-parole australienne de la Coalition internationale contre le trafic des femmes (CATW). Le réseau CATW International s’est mérité un statut consultatif de catégorie II auprès du Conseil économique et social des Nations Unies. La professeure Sheila Jeffreys est l’auteure de neuf livres sur l’histoire et la politique de la sexualité, dont The Idea of Prostitution et The Industrial Vagina: The Political Economy of Global Sex Trade.

Dans les semaines qui ont précédé la brève visite de la professeure Jeffreys en Tasmanie, la Scarlett Alliance a contacté Whistleblowers Tasmania, la communauté Quaker de Hobart et la faculté de droit de l’Université de Tasmanie, en réclamant que soient annulés ce séminaire professoral et ce forum public. Ces tentatives ont pris la forme d’appels téléphoniques et de courriels et ont inclu un barrage d’accusations contre la professeure Jeffreys afin de la discréditer et d’attaquer son intégrité professionnelle. En outre, une menace a été faite de «diffamer» les Quakers (The Religious Society of Friends) s’ils et elles n’annulaient pas le forum public annoncé à la Friends Meeting House.

Cette campagne (internationale) menée contre la professeure Jeffreys est typique des tactiques utilisées contre les lanceurs d’alerte (whistleblowers) par les industries transnationales qui cherchent à légitimer les impacts causés par leurs industries et à accroître leur emprise; cette tendance est particulièrement évidente dans le cas de la mondialisation de l’industrie du sexe.

Whistleblowers Tasmania s’est intéressé à l’enjeu d’une réforme législative de l’industrie du sexe plus tôt cette année, en raison de préoccupations soulevées par les liens croissants entre le crime organisé, la corruption, la traite des personnes, les violations des droits humains et la violence infligée aux personnes qui sont dans l’industrie internationale du sexe.

Un reportage du journaliste Keith Moor, publié par le Harald Sun en 2007, cite l’ancienne commissaire de police de Victoria, Christine Nixon, qui a témoigné à une commission parlementaire : «Le crime organisé est sérieusement et profondément ancré dans des industries réglementées comme la prostitution et le jeu.»

Plus tôt cette année, le gouvernement de Tasmanie a lancé un appel public à des soumissions, guidé par un document de réflexion intitulé «Réglementation de l’industrie du sexe en Tasmanie».

En examinant ce document, Whistleblowers Tasmania a été alarmé de constater que les informations fournies était erronées, trompeuses et biaisées, en particulier celles qui prétendaient décrire les lois liées au modèle nordique.

Le document ne ménageait aucun effort pour discréditer la réforme réalisée en Suède, mais ne témoignait en apparence d’aucune recherche quant au mode de fonctionnement du modèle nordique et à son efficacité.

Le document de discussion omettait également toute critique des schèmes législatifs régissant l’industrie du sexe dans les États du New South Wales, du Queensland, ou en Nouvelle-Zélande, et il n’offrait aucune documentation de leurs impacts.

Tous ces modèles ont pourtant été critiqués et il existe une documentation ample et croissante qui problématise les approches axées sur la légalisation dans ces territoires. Au lieu de cela, le document de discussion du gouvernement de Tasmanie s’est fortement inspiré d’un rapport de la Queensland Prostitution Licensing Authority.

Ce rapport s’en prenait spécifiquement à la professeure Jeffreys et contenait des commentaires qui n’étaient ni justifiés, ni contextualisés, ni pertinents. Ces critiques des idées de la professeure Jeffreys étaient directement référencées au site Web de la Scarlet Alliance. L’inclusion de ce matériel dans le document de réflexion donnait l’impression de chercher à discréditer entièrement le travail de recherche de la professeure Jeffreys, afin de mieux justifier les décisions politiques du gouvernement du Queensland sur ces questions.

Il est devenu évident pour Whistleblowers Tasmania qu’une très forte voix dissidente avait été prise pour cible dans toute l’Australie et que les gouvernements étatiques et national s’appuyaient lourdement sur des informations en provenance exclusive de la Scarlett Alliance pour discréditer et attaquer les supporters du modèle nordique en Australie.

L’influence de l’industrie mondiale du sexe dans le contexte australien est d’un intérêt particulier à un moment où la Suède, l’Islande, la Norvège et la Corée du Sud ont déjà adopté des lois de type nordique. Israël semble à la veille d’adopter des lois similaires, et la France, l’Irlande et d’autres pays envisagent d’en faire autant. Les lois reflétant le modèle nordique font figure des initiatives juridiques les plus progressistes à l’échelle internationale. Pourtant, l’Australie va à contre-courant avec sa détermination à légaliser une industrie dont il a été clairement exposé qu’elle repose sur des inégalités et porte préjudice à l’ensemble des membres de la société.

Lorsque Whistleblowers Tasmania a décidé d’inviter la professeure Sheila Jeffreys à prendre la parole en Tasmanie, nous ignorions quel niveau d’organisation l’industrie du sexe avait atteint. Nous avons mesuré ses efforts pour étouffer les voix de dénonciatrices des méfaits infligés aux personnes exploitées dans cette industrie multimilliardaire et en constante expansion.

La professeure Jeffreys a décrit, lors de ces rencontres à Hobart, la légalisation de la prostitution en bordel comme une expérience sociale ratée et a expliqué ce pourquoi la légalisation n’avait aucunement pour effet de contrôler l’industrie ou d’éliminer la corruption, le crime organisé ou la prostitution de rue. Madame Jeffreys a démontré qu’au contraire, la légalisation exacerbait tous ces problèmes. Elle a ajouté que la légalisation ne met pas fin à la violence et aux autres sévices que vivent les femmes dans la prostitution, mais qu’elle cautionne au contraire la violence quotidienne infligée dans cette industrie, violence à laquelle les femmes sont payées pour survivre. Lançant un avertissement au gouvernement de Tasmanie, elle a poursuivi en affirmant que si cet État adoptait la voie de la légalisation, cela ferait de la Tasmanie un état souteneur, qui tirerait bénéfice de sa prostitution des femmes. Enfin, elle a montré en quoi légaliser l’industrie de la prostitution menaçait l’égalité de toutes les femmes, y compris leurs droits à l’égalité dans leurs relations personnelles et en milieux de travail.

En réponse aux efforts de la Scarlett Alliance pour bâillonner la professeure Jeffreys, Whistleblowers Tasmania a émis un communiqué de presse pour alerter la communauté de cette attaque contre la liberté d’expression. Le réseau australien ABC News en a fait une manchette à son télé-journal ce soir-là. Au cours de l’entrevue effectuée avec une porte-parole de la Scarlett Alliance, on a montré des images d’une affiche de propagande qui diffamait la professeure Jeffreys.

Whistleblowers Tasmania félicite la faculté de droit de l’Université de Tasmanie et les Quakers d’avoir tenu tête aux tentatives de la Scarlet Alliance pour empêcher la professeure Jeffreys d’aborder en public des questions au sujet desquelles tous les citoyens et citoyennes de Tasmanie sont en droit d’être pleinement informées. Et ce, surtout avant que le gouvernement de l’État ne dépose de nouvelles lois dont il a été prouvé qu’elles aboutissent à une expansion des secteurs aussi bien illégaux que légaux de l’industrie du sexe. »

 

Source : http://www.bmartin.cc/dissent/documents/Jeffreys12.pdf  et  http://bit.ly/1fcwi5i

 

 

On peut lire un autre article de Jennie Herrera, «Prostitution – La réduction des méfaits est-elle ce que nous pouvons faire de mieux pour les personnes prostituées?», au http://sisyphe.org/spip.php?article4283.

 

 

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