– Être et être achetée: Meghan Murphy interviewe Kajsa Ekis Ekman

Kajsa Ekis Ekman est journaliste suédoise et l’auteure de L’être et la marchandise : Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi, récemment publié en français (M Éditeur) et en anglais (Being and Being Bought, Spinifex, 2013). La web-journaliste Meghan Murphy lui a parlé au téléphone depuis Stockholm.

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Meghan Murphy : Qu’est-ce qui vous a amené à écrire un livre sur la prostitution?

Kajsa Ekis Ekman : Deux choses: la pratique et la théorie. Aborder le sujet selon deux angles d’attaque est très fructueux et, en fait, nécessaire si vous allez écrire à propos d’un domaine comme la prostitution. Vous devez regarder la réalité, mais vous devez aussi posséder l’analyse théorique.

Quand j’ai commencé à écrire ce livre en 2006, le débat sur le « travail du sexe » ne faisait que démarrer ici en Suède. La loi sur les services sexuels a été instaurée en 1999 et, à l’époque, le débat était assez modéré. Lorsque le débat a redémarré, apparemment issu de nulle part, il a été immédiatement immense et surchauffé : tout à coup, les gens disaient des choses comme: « Ce n’est qu’un boulot, cette loi est moralisante, n’importe qui a le droit de faire ce qu’ils et elles veulent », et ainsi de suite. J’ai vu que des féministes et des personnes associées aux mouvements de gauche se laissaient emporter et changeaient tout à coup d’opinion, ce que j’ai trouvé étrange.

À l’époque, je vivais à Barcelone et partageais un appartement avec une femme qui se vendait sur l’autoroute en bordure de la ville. J’avais donc une vision de première main de tout ce qui se passait. Elle vivait avec un copain qui était quelque chose comme un proxénète et qui, au début, affirmait vivre du produit de vols de banque, mais j’ai compris que ce n’était pas le cas parce qu’il ne sortait jamais – il était toujours à l’appartement, rivé à son ordinateur, sauf pour la conduire sur l’autoroute ou l’en ramener. J’ai vite réalisé qu’il vivait à ses crochets.

Je voyais la réalité de cette vie ainsi que la façon dont d’autres femmes autour d’elle en venaient au commerce du sexe. La plupart d’entre elles ne venaient pas de l’Europe – elle était Russe et il y avait quelques femmes d’Amérique du Sud. Au début, elles prétendaient gagner beaucoup d’argent, mais ce n’était manifestement pas le cas. Vous savez, elles gagnaient 10 ou 20 euros par nuit, rentraient chez elles, se saoulaient la gueule, tombaient ivres-mortes – et tout recommençait le lendemain.

Donc, la réalité de la situation ne correspondait en rien à ce qui se disait dans le débat autour de « travail du sexe » – c’étaient deux mondes entièrement différents. Alors j’ai commencé à écrire sur le sujet.

J’ai écrit quelques articles sur la prostitution et la réponse des gens m’a choquée. J’avais déjà écrit un certain nombre d’articles disant des choses comme, vous savez :« Abattons le capitalisme maintenant! » et personne ne m’en avait voulu, mais quand j’ai dit, genre: « Vous savez les lois que nous avons en matière de prostitution? Elles sont pas mal », tout le monde a flippé. Je recevais tant de courrier haineux… Je me suis dit: « C’est bizarre. On dit ‘Abattons le capitalisme’ et personne ne bronche – je veux dire, on penserait qu’il s’agit d’une position radicale. » La question de la prostitution semblait provoquer un grand nombre de personnes. J’ai donc décidé de me concentrer davantage sur la prostitution et j’ai entamé mes recherches, que j’ai menées pendant environ quatre ans.

M : Quel genre de réactions as-tu éprouvées?

K : Au début, j’ai eu un peu peur, genre : « Pourquoi moi? Qu’ont-ils et elles contre moi? Je suis une bonne personne! » Et puis j’ai réalisé que la seule façon de traiter avec cette peur était d’écrire ce que l’on croit être la vérité, quoi que ce soit. Beaucoup de gens ont réagi en affirmant que j’étais une féministe radicale. Mais je ne le suis pas – je suis simplement une féministe, c’est tout. Il est vrai que je me réfère à la théorie féministe radicale, mais j’utilise aussi beaucoup de références marxistes dans mon analyse – j’approche le problème à partir de plusieurs angles.

M : Certaines personnes croient que si la prostitution est légalisée, elle va sortir de la clandestinité et devenir en quelque sorte plus sécuritaire pour les femmes. Quel est votre point de vue sur les arguments où l’on préconise la légalisation comme moyen de réduire la violence anti-femmes et d’assurer plus de sécurité à celles qui sont dans la prostitution?

K : Eh bien, il faudrait appuyer cette affirmation par des faits et, si vous regardez la réalité, au moins ici en Europe, cela n’a pas été le cas.

Ils ont réalisé un bilan de la légalisation de la prostitution et des bordels en Europe, et cette étude a démontré qu’aucun de ces objectifs n’avait été atteint. La légalisation n’a pas rendu la prostitution plus sécuritaire, elle n’a pas fourni aux femmes un environnement de travail sécuritaire ou un emploi stable, et la majorité des femmes ne paient toujours pas d’impôts. Ce que cette étude a montré, c’est que tout d’abord, les femmes restent dans la prostitution beaucoup plus longtemps que ce qu’elles avaient prévu, et d’autre part, qu’il est devenu plus difficile pour elles de quitter l’industrie. Si l’on examine l’expérience allemande ainsi que l’expérience néerlandaise, on peut constater qu’il est tout simplement faux que la prostitution est devenue plus sécuritaire grâce à la légalisation – en fait, c’est le contraire qui est arrivé.

M : Il y a aussi cette idée que la prostitution est un sujet tabou – ce qui est relié à l’idée que la sexualité est un sujet tabou. Sur la base de cet argument, certain-e-s disent que si la prostitution était normalisée plutôt que «tabou», elle pourrait être sexuellement libératrice. Cette notion se traduit par des arguments accusant les féministes qui s’opposent à la prostitution d’être « anti-sexe » ou prudes ou de réprimer la sexualité des gens. Que pensez-vous de ces arguments?

K : Il faut se poser la question: « Qu’est-ce que la prostitution? » Il y a deux personnes dans cette transaction – une d’entre elles veut avoir des relations sexuelles et l’autre pas. C’est le critère de base. Sans cette condition, vous n’avez pas de prostitution. Quand il y a deux personnes qui veulent baiser l’une avec l’autre – si elles sont allumées, elles sont excitées, elles ont vraiment envie l’une de l’autre, elles ne vont évidemment pas payer. Si vous avez une sexualité libre, vous ne vous payez pas l’un l’autre!

Dans la prostitution, nous parlons d’une sorte de « sexualité » où une personne ne veut pas être dans une situation sexuelle de sorte que l’autre doit la payer. Voilà la base de la prostitution. Maintenant, pourquoi est-il si important que nous préservions ce modèle? Pourquoi est-ce censé être le summum d’une sexualité libre? Une situation où une personne ne veut pas être là? Et pourquoi est-ce que cela ne dérange pas les gens? Pourquoi ne sont-ils et elles pas gênées par le fait qu’une personne doive effectivement être achetée pour se trouver dans une situation sexuelle?

M : Surtout quand ça vient de féministes qui parlent toujours de l’importance du consentement mutuel … Certain-e-s diront que « c’est consensuel  parce que ça se passe entre deux adultes consentants… »

K : Mais à quoi consent-elle? Elle consent à l’argent, mais pas au sexe lui-même. Posez la question à n’importe quelle prostituée: « Si vous aviez deux options: soit prendre l’argent et partir, soit prendre l’argent et rester pour le sexe, que feriez-vous? »… Combien d’entre elles, pensez-vous, vont rester pour le sexe? Même le partisan le plus acharné de la prostitution ne prétendra pas que la plupart d’entre elles vont rester pour le sexe. La plupart vont prendre l’argent et partir – ce qui prouve que ce n’est pas vraiment le sexe qu’elles veulent mais l’argent.

Donc, si vous êtes si sexuellement radicale, ou même sexuellement libérale, pourquoi ne pas reconnaître cette situation pour ce qu’elle est? Du sexe dans lequel une personne ne veut pas de sexe? Comment se peut-il que cela ne vous dérange pas? C’est ce qui rend la prostitution différente de tous les autres types de situations sexuelles. Si vous avez deux personnes qui en veulent, personne ne paie et si personne n’en veut, alors évidemment il n’y a pas de sexe du tout.

M : Je me demande ce que vous pensez de l’idée que la prostitution est un travail comme un autre? Par exemple, la position voulant que les prostituées ne font que fournir un service, à l’instar d’un kinésithérapeute, une coiffeuse ou une serveuse de restaurant?

K : Bon; alors si c’est de cela que nous parlons, alors vous pouvez simplement oublier l’idée que la prostitution est une question de libre exercice de la sexualité – on oublie cela. Pourtant, si l’on regarde la façon dont la prostitution est exécutée, ce n’est en rien conforme à l’idée que c’est « juste un boulot ».

J’appelle la prostitution un mensonge. J’interviewais une femme qui était en prostitution et elle m’a dit: « Ok. Vous pouvez dire que c’est un emploi, mais dans ce cas, vous savez ce à quoi ça ressemblerait? Ce serait comme branler un mec pendant qu’il regarde du porno. Vous n’auriez pas à faire semblant, vous n’auriez pas à gémir, vous n’auriez pas à lui dire quoi que ce soit. Vous n’auriez qu’à le faire mécaniquement. » Mais la prostitution n’a rien à voir avec cela. Dans la prostitution, la personne qui vend doit prétendre qu’elle est là parce qu’elle aime ça.

La partie la plus délicate de la prostitution est la suivante: elle est institutionnalisée comme un emploi, mais en même temps, quand la femme est payée, elle doit faire de son mieux pour faire semblant qu’elle est là parce qu’elle adore ça. Elle va lui dire « Oh, je jouis! Tu es le meilleur, tu es si sexy, tu m’allumes! » et des choses comme ça. Elle doit faire de son mieux pour lui faire oublier qu’il la paie.

Alors allons-y, faites-en un métier comme un autre, mais alors nous avons le droit de rester inertes. Laissons toutes les femmes rester inertes sans faire ces effets spéciaux en se contentant de regarder leur montre et voyons à quel point les hommes aiment cela… Non, la prostitution est un mensonge. C’est beaucoup trop simpliste de dire que c’est juste un boulot.

Quoi qu’il en soit, pourquoi devrions-nous légaliser un « travail » qui présente des taux aussi élevés de violence, d’assassinat, de viol et de harcèlement sexuel? Regardez les niveaux de violence et les taux élevés de mortalité des personnes qui sont dans la prostitution – si c’était n’importe quel autre travail, il serait immédiatement rendu illégal. Même aux Pays-Bas, on constate que dans la zone du « red-light », qui est censée être si sécuritaire et contrôlée, les femmes se font assassiner dans leurs vitrines tout le temps. Même légalisée, la prostitution n’est nulle part conforme aux lois ou aux règlements du travail, quels qu’ils soient.

M : Au Canada, où je vis, les féministes et les progressistes sont d’accord que les femmes prostituées doivent être décriminalisées. C’est-à-dire que les femmes prostituées ne méritent pas d’être punies pour leur participation à l’industrie du sexe et elles ne devraient pas être jetées en prison parce qu’elles font ce qu’elles doivent faire pour survivre. Cela signifie que le débat consiste à décider si l’on doit ou non décriminaliser les proxénètes et les prostitueurs-clients, et beaucoup de gens vont dire que la criminalisation des prostitueurs ajoute aux risques que vivent les femmes en prostitution, ou que les lois criminalisant les proxénètes auront en quelque sorte pour effet de punir les membres de la famille des femmes prostituées – par exemple, si une femme travaille dans la prostitution et qu’elle vit avec son ou sa partenaire ou ses enfants, certains disent que ces personnes seront en quelque sorte accusées d’être des « proxénètes ».

: Existe-t-il des statistiques démontrant cela? Est-ce réellement une chose commune que des membres de la famille soient emprisonnés pour proxénétisme? Les personnes qui soutiennent cet argument doivent montrer combien il existe de cas réels où des membres de la famille sont emprisonnés sur cette base. Un problème avec ce débat, c’est qu’on y lance souvent beaucoup d’hypothèses et beaucoup d’arguments, mais très rarement des faits. Si vous voulez prétendre que cette loi a pour effet d’emprisonner des membres de la famille pour proxénétisme, vous devez le démontrer. Il ne suffit pas de lancer cette affirmation.

En ce qui concerne la suggestion que la criminalisation de prostitueurs mettrait en danger les prostituées, vous devez vous demander: « Qui commet la violence contre les femmes prostituées? » Est-ce la loi? Ou est-ce les clients? Et les proxénètes. Ici, en Suède, certaines personnes utilisent le même argument. On en arrive à faire de la loi un agresseur physique… Mais soyons claires, la loi n’agresse personne. S’il y a quelqu’un qui agresse les femmes prostituées, ce sont les hommes. Et c’est là le problème. C’est ce que nous devons résoudre. Aucune preuve substantielle n’a été avancée ici pour montrer que la situation est devenue plus dangereuse après l’adoption de la loi. Il y a beaucoup de gens qui disent de telles choses, mais sans la moindre preuve substantielle à cet effet. C’est une simple hypothèse. L’expérience que nous avons eue de la loi a au contraire été très positive. Elle a réduit le nombre d’acheteurs d’actes sexuels – alors qu’auparavant un homme sur huit payait pour du sexe, il n’y en a plus qu’un sur treize. Et il y a maintenant beaucoup moins de femmes prostituées en Suède : elles sont environ 1500, 2000 au maximum.

Il y a un autre aspect de la loi dont personne ne parle et qui est le fait que cette loi donne un certain avantage aux femmes qui demeurent prostituées. Aujourd’hui, ces femmes peuvent signaler un prostitueur à la police, mais lui ne peut pas la dénoncer. Disons, par exemple, qu’il la maltraite ou qu’il y a une condition qu’il refuse d’accepter, ou qu’il refuse de la payer : elle peut menacer de le signaler, parce que ce qu’il fait est déjà illégal. Lui, en revanche, ne peut la menacer de quoi que ce soit parce que ce qu’elle fait n’est plus illégal. Dans les pays où la prostituée fait quelque chose d’illégal – alors que lui, non – l’homme a encore plus de puissance qu’il n’en a déjà dans ce qui est une situation très inégale au départ, parce qu’il peut la menacer de la dénoncer.

M : J’ai remarqué que, notamment aux États-Unis, certaines des personnes qui s’identifient parfois comme des « défenseurs des droits des travailleurs du sexe » ont tendance à reprocher aux abolitionnistes d’amalgamer la traite et la prostitution. Je me demande si vous pouvez parler un peu de cela – la prostitution et la traite des personnes sont-elles reliées? Y a-t-il une distinction à faire entre les deux?

K : En deux mots, la traite est la réponse à la question de l’offre et la demande et au problème de l’approvisionnement. La traite intervient quand il n’y a plus suffisamment de prostituées pour la demande existante – si tant est que l’on parle en termes de marché. Or, dans le monde occidental, il n’y a jamais assez de femmes qui entrent dans l’industrie du sexe volontairement – il existe toujours une situation de pénurie, dans cette logique. Les personnes qui entrent dans l’industrie sont vite usées, et les clients veulent toujours de la « viande fraîche », comme ils le disent eux-mêmes crûment. Ils veulent des femmes plus jeunes et des femmes qui débutent. Ils ne veulent pas les anciennes prostituées mûres qui sont dans la prostitution depuis des dizaines d’années.

En plus de cela, le taux de mortalité élevé et l’usure physique due à la prostitution ont pour effet de raccourcir la vie en prostitution. Donc, il y a toujours une demande pour de plus en plus de monde à prostituer. Si des femmes venaient par millions à l’industrie du sexe, vous n’auriez pas besoin de les arracher de force de chez elles en Europe de l’Est. Je veux dire, pourquoi voudriez-vous faire cela? Ce n’est pas logique. S’il y avait des milliers de femmes faisant la file à l’extérieur des maisons closes en disant « S’il vous plaît, laissez-moi entrer pour travailler! », pourquoi la mafia aurait-elle besoin de les traîner à travers l’Europe ou des quatre coins du monde – cela n’aurait pas de sens. La traite existe parce qu’il n’y a tout simplement pas assez de femmes prêtes à se prostituer volontairement. Si vous voulez une industrie de la prostitution sans traite, il faudra que ce devienne une très petite industrie.

On ne peut pas séparer la prostitution de la traite. Il faudrait arriver à réduire la demande à tel point que très peu d’hommes achèteraient du sexe. Ce n’est alors que vous pourriez, peut-être, avoir la certitude que les femmes y sont « volontairement ».

M : Je me demande si vous pourriez nous parler un peu plus du modèle suédois – ou « modèle nordique », comme on l’appelle parfois – et de ce qu’il implique.

K : Ce que la plupart des gens ne savent pas, c’est que ce modèle est le résultat de trente années de travail et de recherche. Les gens s’imaginent qu’un groupe de féministes et de travailleurs sociaux ont simplement décidé de partir en guerre contre les hommes ou quelque chose du genre. Non – leurs recherches ont débuté dans les années 1970 et en étudiant la réalité de la prostitution sur le terrain. C’était la première fois que quiconque interviewait à grande échelle des gens dans la prostitution. On est passé d’un point de vue sur la prostitution qui n’y voyait qu’une situation de déviance pour commencer à la comprendre comme une énorme tragédie sociale, impliquant des relations sociales genrées, la pauvreté, la façon dont les femmes sont éduquées, l’inceste, etc.

Une fois cette recherche effectuée s’est posée la question de ce qu’il fallait faire. La réponse que l’on a trouvée a été de criminaliser les acheteurs, et cette législation est entrée en vigueur en 1999. Quatorze années se sont écoulées depuis, et aujourd’hui on n’a même plus le droit d’essayer de payer pour des services sexuels. La loi a connu un succès énorme, non seulement parce que la pression sur les femmes a diminué, mais du fait que la majorité de la population comprend maintenant que la prostitution est simplement un produit de l’inégalité des sexes. Quatre-vingt pour cent de la population suédoise appuie la loi, une autre réalité dont on ne parle que très rarement.

Ce qui s’est passé alors, c’est que les trafiquants ont commencé à trouver difficile de s’établir en Suède et qu’ils ont déménagé en Norvège. Oslo, la capitale norvégienne, s’est retrouvée inondée par la mafia nigériane. et une foule de Norvégiens ont commencé à payer pour du sexe, ce qui a conduit la Norvège à adopter la même loi qu’en Suède. Les trafiquants ont ensuite déménagé au Danemark, ce qui explique pourquoi le Danemark envisage actuellement d’adopter la même loi.

M : Existe-t-il des services et autres mesures de soutien pour les personnes qui veulent quitter l’industrie? Qu’est-ce qui arrive aux femmes qui perdent leur revenu quand elles quittent la prostitution?

K : C’est une chose que je tiens à souligner : si vous voulez adopter une loi comme celle-là, vous ne pouvez pas simplement la mettre en œuvre et ne rien faire ensuite. Vous devez vous assurer que votre loi s’accompagne de services de soutien appropriés. En Suède, nous avons ce qui s’appelle les unités de prostitution. Elles ne se limitent pas à des programmes de sortie; elles offrent beaucoup plus de services. Si vous avez été dans l’industrie, vous avez accès à une thérapie gratuite, à de l’aide pour trouver un logement et de l’emploi et pour résoudre des problèmes comme votre endettement, par exemple.

Ce qui est différent en Suède, c’est que nous disposons d’un État-providence assez fort, de sorte que, contrairement au Canada ou aux États-Unis, la prostitution n’existe pas comme résultat de l’extrême pauvreté. La prostitution en Suède a plutôt tendance à refléter une maltraitance sexuelle dans l’enfance et des problèmes de cet ordre. Ces femmes ont tendance à avoir besoin d’aide avec des comportements autodestructeurs plutôt qu’à échapper à la pauvreté.

M : Certains soutiennent que la pénalisation n’est pas une bonne réponse ou une voie viable vers la libération parce que la loi ne fonctionnera jamais en faveur de personnes marginalisées. Donc, certaines personnes qui s’identifient comme anarchistes ou socialistes peuvent affirmer: « Je ne veux pas donner aux policiers plus de pouvoir qu’ils n’en ont déjà, même si c’est contre des hommes qui achètent des services sexuels ou qui sont violents. » Vous identifiez-vous comme anarchiste? Ou socialiste? Que pensez-vous de cet argument?

K : J’ai déjà été anarchiste – je le suis même peut-être encore un peu … Mais je crois en l’État comme un outil important. Je veux dire par là que l’État peut être n’importe quoi – il peut être une bonne chose ou il peut être une mauvaise chose – il n’est pas toujours nécessairement une mauvaise chose. Je peux comprendre aussi cet argument anarchiste, mais je pense que cela équivaut un peu à intérioriser un pessimisme. C’est comme dire « les choses ne changeront jamais ». Et dans ce cas, vous savez, si rien ne changera jamais, que suggérez-vous? Comment pouvons-nous abolir la prostitution alors? Est-ce que vous et vos ami-e-s anarchistes irez manifester chaque jour à l’extérieur du bordel?

Ce qui s’est passé avec la police suédoise a été très intéressant car au début, ils ne comprenaient pas l’utilité de la loi – ils ne voyaient pas l’achat d’actes sexuels comme un crime, alors la police traitait les prostitueurs un peu comme ils traitaient les automobilistes coincés pour excès de vitesse. Comme la majorité des acheteurs de sexe étaient mariés, ceux-ci demandaient aux policiers de leur envoyer la contravention au bureau plutôt qu’à domicile, pour éviter que leur épouse et leurs enfants ne la voient. Et la police leur répondait: « Bien sûr que nous l’enverrons à votre bureau, ne vous inquiétez pas, mon vieux… »

Une campagne de sensibilisation au sein de la police a changé cette attitude et a amené les agents à comprendre qu’il s’agissait de protéger des femmes, et non les hommes. Si vous entendiez les conférences que donne l’unité sur la traite, vous auriez l’impression que ce sont des féministes radicales : ils sont incroyables. La police parcourt maintenant les rues pour y repérer les acheteurs de sexe en disant des choses comme: « Qu’est-il arrivé pour que les hommes n’arrivent plus à contrôler leur bite? C’est vraiment dégueulasse – il faut qu’ils arrêtent cela », et je trouve ça vraiment étonnant. Il vous faut travailler avec la police – si vous ne travaillez pas avec eux, ils garderont les mêmes attitudes qu’avant, à savoir que les femmes sont les criminelles et que les hommes ne font que se comporter en hommes.

M : Comment la prostitution est-elle liée à l’égalité des sexes et comment les lois comme celle adoptée en Suède influencent-elles le statut des femmes dans son ensemble?

K : Les lobbyistes pro-prostitution vont toujours essayer de peindre la prostitution comme si ce n’était pas un enjeu de genre mais juste un rapport entre « acheteur » et « vendeur ». Ils et elles parlent en termes de marché, et je trouve cela très significatif. Dans mon livre, j’étudie également le discours pro-prostitution d’il y a 100 ans. La différence entre alors et maintenant, c’est qu’à l’époque, les gens ne parlaient pas de vendre et d’acheter – ce n’était pas une activité de marché – on ne voyait cela qu’en termes de femmes et d’hommes. Les gens voyaient les prostituées comme des « femmes tombées » et qui n’étaient bonnes à rien d’autre : si elles n’étaient pas en prostitution, elles commettraient d’autres crimes. En ce qui concerne les hommes, on pensait que les hommes devaient avoir accès à des prostituées, faute de quoi ils seraient indisciplinés, violeraient les « femmes honnêtes » et seraient incapables de demeurer dans leur mariage. De cette façon, le fait pour les hommes de disposer de cet « exutoire » était présenté comme une bonne chose pour les « femmes honnêtes ». C’était un discours très genré, lourd de stéréotypes.

Un siècle plus tard, le mouvement féministe a eu lieu et, bien que des gens défendent encore cette institution, le discours a changé. Les gens ne veulent pas parler des hommes et des femmes, ils veulent parler en termes de marché. Mais c’est encore un enjeu très genré – après tout, les acheteurs sont des hommes à près de 100% et les vendeurs sont, du moins ici en Suède, des femmes à au moins 90%. Il s’agit simplement d’une autre façon d’organiser les relations entre hommes et femmes, et si nous parlons de sexualité, je ne pense pas que nous aurons jamais de relations sexuelles positives ou égalitaires entre les hommes et les femmes tant que la prostitution existe et est aussi répandue dans notre société. Ce que la prostitution fait aux hommes qui paient pour le sexe est de les maintenir dans un mensonge. Je veux dire, ces hommes, ils ne savent même pas ce qu’il faut faire au lit – ils ne savent pas comment satisfaire une femme et ils ne comprennent pas le corps des femmes parce que les femmes avec qui ils ont des relations sexuelles sont payées pour leur dire qu’ils sont les meilleurs, qu’ils sont de super-amants. Alors ils les paient, rentrent à la maison et font la même chose à leur femme qui, elle, réagit comme, « euh, non … » et lui se contente de penser qu’elle est ennuyeuse et prude ou qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez elle. Donc, il ne saura jamais la vérité sur la façon de faire les choses au lit – la situation ne fait que perpétuer une sorte de mensonge.

Elle force également les femmes qui sont dans la prostitution à se conformer à une idée précise de la façon dont une femme est « censée » se comporter au lit. Il ne s’agit pas de valider deux personnes dans le contrat de prostitution, il s’agit d’établir une relation où le sexe se limite à ce que les hommes veulent, eux – l’homme est l’acheteur alors il doit obtenir ce qu’il veut. Il ne s’agit pas de la satisfaire, elle. Si vous avez de véritables convictions féministes et que vous tenez à ce que les femmes jouissent de la sexualité, je ne comprends pas comment vous pouvez défendre une institution qui est basée sur le renoncement à toute forme de désir éprouvé par les femmes, en se limitant à satisfaire les désirs de l’homme.

Original : http://feministcurrent.com/8514/being-and-being-bought-an-interview-with-kajsa-ekis-ekman/

Copyright: Meghan Murphy, 2014

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