– Les cicatrices de la prostitution, par Max Waltman

Par le chercheur suédois Max Waltman

Commentaire d’abord publié en anglais dans The Toronto Star, 31-10-2011

Tous droits réservés à Max Waltman©

Version originale : http://www.thestar.com/opinion/editorialopinion/article/1079125–the-scars-of-prostitution?bn=1

 

Les critiques de la prostitution et de ses méfaits ont inclus des allégations d’abus et d’exploitation de la part de certaines personnes, et de victimisation et de subordination pour ce qui est d’autres personnes. Comme d’autres généralisations – celles que le capitalisme est en soi une forme d’exploitation ou que beaucoup de gens des pays industrialisés ont bénéficié du colonialisme, par exemple – celle-ci est âprement contestée.

En 1998, le parlement suédois a reconnu la prostitution comme une forme d’inégalité entre les sexes liée à la violence sexiste, ayant généralement pour caractéristique d’exploiter la personne prostituée et de lui porter préjudice. Il a donc décidé de pénaliser les acheteurs tout en dépénalisant les personnes prostituées. Les préjudices reconnus ont été interprétés comme intrinsèques à la prostitution. En choisissant cette voie, la Suède rejetait celle empruntée par les pays qui légalisaient certaines formes de prostitution, au motif qu’il semblait possible de contrôler et d’atténuer ces préjudices.

Par opposition aux territoires où la personne prostituée elle-même est transformée en criminel-le, la Suède a situé sa Loi sur l’achat du sexe dans le contexte de l’inégalité des sexes et de la violence sexiste – plutôt que dans celui des infractions contre la moralité et l’ordre public. Sans surprise, la décision de la Suède a été fortement contestée, mais la Norvège et l’Islande ont suivi avec des lois similaires, et l’on envisage aujourd’hui l’adoption de lois semblables dans plusieurs autres pays.

Dans leur texte d’opinion publié le 20 octobre dans le Toronto Star concernant la décision récente de la Cour supérieure de l’Ontario d’invalider un certain nombre de lois pénales sur la prostitution (Bedford v. Canada), Lisa M. Kelly et Katrina Pacey prétendent que la Loi suédoise sur l’achat de sexe est inefficace et nuisible. En fait, il existe des preuves abondantes du contraire.

En comparaison de la Suède, deux pays voisins où l’achat de sexe était légal en 2008 comptaient cette année-là une population de personnes prostituées que l’on estimait environ 15 fois plus élevée au Danemark et environ 8 fois plus élevée en Norvège. Avant l’adoption de la loi suédoise, on estimait à 2 500 à 3 000 le nombre de femmes prostituées en Suède; ce nombre avait chuté à 600 en 2008. Quant au passage de la prostitution de rue à celle annoncée sur Internet, ce phénomène n’est guère propre à la Suède, mais plutôt une conséquence de la technologie moderne observée dans le monde entier.

Les partisans de l’industrie de la prostitution répètent des allégations voulant que la prostitution de rue soit devenue plus dangereuse en Suède avec la criminalisation de l’acheteur. Le rapport officiel suédois produit en 2010 sur l’application de la loi – un rapport corroboré par d’autres comptes rendus – a jugé ces prétentions non fondées. Des assertions semblables promulguées à l’extérieur de la Suède proviennent souvent d’un document, inédit en anglais, dont l’auteure suédoise n’a pas mentionné que son échantillon de quelque 20 femmes avait délibérément été composé de personnes généralement favorables à la prostitution. Elle l’a fait, à ses propres dires, parce qu’elle trouvait qu’on entendait trop de voix dire le contraire.

Kelley et Pacey affirment qu’il existe une diversité d’expériences au sein de la prostitution. Bien que ce soit vrai au sens où l’expérience de vie de chaque personne est la sienne propre, des études ont maintes et maintes fois démontré, au Canada et ailleurs, que la majorité des personnes prostituées ont été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance ou de négligences graves. Les personnes prostituées appartiennent habituellement à des groupes défavorisés – aux plans social, politique et juridique – par la pauvreté, le racisme et, bien sûr, le sexisme. Il est courant pour ces personnes d’avoir été des adolescent-es en fugue et de souffrir du sans-abrisme. Leur situation de vulnérabilité résultante et le manque d’autres choix acceptables que celui de se soumettre à la prostitution se reflètent dans le fait que 89 pour cent de 854 personnes interviewées dans neuf pays, dont le Canada, ont déclaré vouloir échapper à la prostitution, mais dit qu’elles n’y arrivaient pas.

Considérant également les violences bien documentées exercées par de nombreux acheteurs de sexe, il n’est pas surprenant que les deux tiers de ce même échantillon, indépendamment des lois de leur pays, correspondaient aux critères cliniques du symptôme de stress post-traumatique dans une proportion égale à celle des anciens combattants et survivant-es de la torture requérant des traitements. Alors que la Cour supérieure de l’Ontario a suggéré que le SSPT « pourrait être causé par des événements sans rapport avec la prostitution », comme des agressions sexuelles subies avant d’y entrer, une étude menée en 2009 en Corée a constaté une corrélation étroite entre la prostitution et le SSPT, même en contrôlant le facteur des agressions subies dans l’enfance.

Des enquêtes publiques menées en Allemagne et en Nouvelle-Zélande, ainsi que plusieurs études réalisées dans d’autres territoires où l’achat de sexe est légal, corroborent que la légalisation ne résout pas le problème d’une demande accrue pour des actes sexuels non protégés et dangereux, ni celui des agressions infligées et des conditions déplorables de l’industrie. Ces résultats sont prévisibles, puisque c’est l’argent des acheteurs de sexe qui contrôle l’industrie et non les besoins des personnes prostituées. La Cour supérieure de l’Ontario a cité plusieurs fois une étude sur les bordels du Nevada qui impliquait le contraire, mais sans remarquer la façon dont ses auteurs ont reconnu que leur accès aux femmes prostituées dans ces bordels avait été facilité par la Nevada Brothel Association et ses avocats. D’autres chercheuses et chercheurs se voient régulièrement refuser l’accès à ces établissements.

Les acheteurs de sexe nuisent énormément aux personnes prostituées. En 2011, la Suède a précisé sa loi pour permettre aux personnes prostituées de réclamer des dommages aux acheteurs pour violation de la dignité et de l’égalité de la personne prostituée. Par ailleurs, ces éclaircissements valident les droits des personnes prostituées, aux termes des lois suédoises, à bénéficier du soutien des organismes locaux de protection sociale, en tant que victimes d’actes criminels. Ce modèle fournit un moyen d’accès à des choix véritables pour sortir de la prostitution. En contrepartie, si le Canada endosse la position affirmée par la Cour supérieure de l’Ontario, les acheteurs de sexe et les proxénètes se verront effectivement accorder, comme l’a indiqué le Réseau d’action des femmes autochtones AWAN, « le droit légal d’agresser des femmes sans conséquence et de tirer bénéfice de l’inégalité des femmes ».

 

Max Waltman est doctorant au Département de science politique de l’Université de Stockholm (Suède), et a publié dans les revues Women’s Studies International Forum et Political Research Quarterly. Voir http://www.statsvet.su.se/homepages/max_waltman.htm

 

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