– L’industrie du porno et les tactiques du «Tea Party»

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Sexe et censure (Gail Dines, dans la revue Counterpunch)

par GAIL DINES

Au Royaume-Uni, l’industrie du porno semble s’être inspirée des tactiques du «Tea Party», le parti libertarien d’extrême-droite des États-Unis, en mettant sur pied un groupe appelé «Sex and Censorship» (Sexe et Censure), qui se présente comme une organisation vouée à la «défense de la liberté d’expression et de la liberté sexuelle». Mais un coup d’œil à leur site Web et à leur page Facebook révèle une réalité très différente. Sexe et Censure ressemble plus à un organisme voué à la défense du discours de l’industrie de la porno face aux organisations qui remettent en cause son exploitation de ses employéEs ou sa domination du paysage sexuel avec des images misogynes qui sapent les droits civils des femmes.

En creusant un peu, on découvre que S & C n’est pas une authentique organisation communautaire mais un groupe artificiel, aux bases factices, téléguidé par l’industrie du sexe. S & C est la création de Jerry Barnett, un homme décrit par la BBC en 2008 comme «le patron du plus gros site de pornographie au Royaume-Uni» et qui est maintenant président de l’Adult Industry Trade Association. Compte tenu de l’ancrage de Barnett dans cette industrie et de ses commanditaires, on ne s’étonne pas de voir S & C être particulièrement préoccupée de battre en brèche toute réglementation gouvernementale. On peut lire sur leur site : «Nous nous adressons aux journalistes et aux hommes politiques pour veiller à ce que des histoires apeurantes ne soient pas utilisées pour paver la voie à encore plus de lois et de règlements…» (TRADUCTION)

Le mois dernier, le sénateur de l’État de New York Chuck Schumer a reproché au Tea Party d’être financé par des riches aux mentalités étroites et égoïstes, qui «veulent empêcher l’État d’entraver leurs entreprises, sans égard aux dommages que ces entreprises peuvent imposer à leur personnel, à l’environnement ou à qui que ce soit d’autre». Il aurait pu être en train de parler de l’industrie de la pornographie, celle-ci ayant délibérément fait courir de graves risques à ses comédiennes et comédiens en luttant contre les mesures adoptées aux États-Unis pour faire respecter l’utilisation du préservatif dans ces productions. Même si des études ont montré l’omniprésence des maladies transmises sexuellement dans l’industrie, celle-ci traite les comédienNEs comme de simples employéEs contractuelLEs, s’évitant ainsi de cotiser pour toute assurance-santé ou autre avantage social.

Les similitudes entre le Tea Party et Sexe et Censure sont devenues encore plus évidentes la semaine dernière, lorsque le groupe a décidé de cibler Stop Porn Culture en organisant une contre-manifestation lors de notre première conférence au Royaume-Uni, le 15 mars. Adoptant la tactique devenue prévisible d’inversion de la réalité, S & C a tenté de redéfinir Stop Porn Culture, une organisation à mandat pédagogique dédiée à sensibiliser l’opinion auxséquelles de la pornographie, comme un groupe cherchant à faire interdire et censurer la pornographie, et à empêcher tout débat». Cette allégation a des relents d’hypocrisie, surtout venant d’un groupe dont le but est d’interrompre toute critique de l’industrie et de perturber notre conférence éducative !

Ce qui assimile les méthodes de cette manifestation à celles du Tea Party est la façon dont S & C adopte une stratégie d’entreprise standard, souvent qualifiée d’Astroturfing (une référence à la pelouse artificielle souvent utilisée au baseball). Il s’agit de créer des organisations de façade, qui prétendent défendre les intérêts des travailleuses et travailleurs, afin de masquer la stratégie des élites capitalistes. S & C appelle sa manifestation «Ne me censurez pas! Des artistes  et des modèles manifestent à Londres», et tente d’amener des employéEs de l’industrie de la porno à combattre la conférence Stop Porn Culture. La manipulation par Astroturfing de travailleuses et de travailleurs au profit des intérêts de l’entreprise est une tactique éprouvée, qui a fonctionné particulièrement bien pour les industries des combustibles fossiles.

L’un des groupes servant ainsi de façade à l’industrie, Energy Citizens (mis en place et financé principalement par l’American Petroleum Institute), a longtemps rassemblé des travailleurs pour faire le sale boulot de l’élite corporative. EC les amenait par autocars vers des lieux de rassemblement afin de protester contre toute réglementation gouvernementale qui verrait à protéger l’environnement et la santé des travailleurs. De même, S & C a utilisé son site web, sa page Facebook et son compte Twitter pour attiser la colère des comédienNEs de porno en accusant Stop Porn Culture d’essayer de «nier les droits fondamentaux des femmes qui choisissent d’être des stars du porno, des strip-teaseuses et des travailleuses du sexe».

Si l’industrie du porno veut protester contre notre conférence, grand bien lui fasse… Mais qu’elle ait le courage de nous envoyer les producteurs, les propriétaires et les distributeurs qui s’enrichissent à même la porno, plutôt que les contractuelLEs qui n’y gagnent à peu près rien. Il y a quelque chose de particulièrement lâche et manipulateur à voir l’industrie de la porno et ses compères se cacher derrière les plus exploitées des femmes, qui risquent quotidiennement des blessures, des MST et de la violence psychologique et physique.

Un des aspects ironiques de ce cirque soigneusement chorégraphié par Sexe et Censure est que, le même week-end, de l’autre côté de l’océan en Virginie, les pro-porno tiendront leur propre conférence intitulée Catalystcon. Il n’y aura pas d’organisations féministes anti-porno contre-manifestant à cette conférence parce que, contrairement à S & C, nous croyons au droit des individus à s’exprimer librement. Quelle que soit notre opposition aux points de vue de la plupart des intervenantEs à cette conférence, nous refusons d’adopter des stratégies propres au «Tea Party» pour réduire au silence les gens dont nous désapprouvons l’action.

Ce contre quoi nous protestons, par contre, ce sont les conférences issues de cette industrie elle-même car – sans égard au jugement rendu en 2010 par la Cour suprême américaine dans Citizens United v. Federal Election Commission, et malgré la célèbre déclaration faite en 2011 par M. Mitt Romney (lors de sa course à la Présidence des USA) : “Corporations are people, my friend” (Les entreprises sont des personnes, mon ami) – le fait de tenir tête à des grandes entreprises n’est pas identique à celui de contrer des individus ou des organisations sans but lucratif.

En tant que groupe pédagogique sans but lucratif, Stop Porn Culture ne se laissera pas intimider par l’industrie de la porno ou les groupes qui leur servent de façade. Nous demandons aux comédienNEs de la porno de nous voir, plutôt que les pornocrates, comme leurs véritables alliées, parce que notre objectif est de restructurer radicalement cette société qui permet à des hommes de s’enrichir à même la marchandisation de nos corps.

Gail Dines, professeure et présidente du Département d’études américaines au Wheelock College de Boston, et auteure de Pornland: How Porn Has Hijacked Our Sexuality (Comment la pornographie a piraté notre sexualité), est intervenue comme témoin expert dans la cause Free Speech v. Eric Holder.

Source : Article « Sex and Censorship », publié dans Counterpunch, le 12 mars 2014, http://www.counterpunch.org/2014/03/10/the-porn-industry-and-the-tea-party-playbook/

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