– PROSTITUTION – Le président Carter endosse le modèle nordique

« Comment le Canada peut mettre à jour ses lois sur la prostitution »

par JIMMY CARTER, Ottawa Citizen, le 27 décembre 2013

« La décision de la Cour suprême du Canada d’abroger les lois de base régissant actuellement la prostitution est un pas dans la bonne direction. La France prend également le même problème à bras le corps et envisage l’adoption de la seule solution viable qui ait été mise au point. Une nouvelle loi vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale française à l’instar de celle adoptée par la Suède en 1999, et une décision définitive du Sénat à ce sujet est attendue en juin 2014.

J’ai examiné à fond cette question délicate lors de l’écriture d’un livre qui sera publié l’année prochaine concernant les violences infligées aux femmes et aux filles partout dans le monde.

Comme la prostitution est une activité professionnelle qui suscite d’une part la traite des femmes et des filles et d’autre part la propagation de maladies sexuellement transmissibles, il est important d’explorer les possibilités d’améliorer l’effet de lois restrictives qui ont été adoptées mais qui ne sont que rarement, voire jamais, appliquées. On débat depuis l’instigation de ce qui est appelé «le plus vieux métier du monde», il y a plusieurs siècles, de la meilleure façon de réduire la prévalence de la prostitution et le servage forcé des femmes qu’elle encourt. Personnellement, j’ai, au cours des quelques dernières années, eu l’occasion de discuter avec les ministres de la Santé de deux pays européens qui ont adopté des approches opposées dans ce dossier, et l’une de ces approches semble avoir un certain effet bénéfique.

Le gouvernement néerlandais a décidé en 2000 que la meilleure façon de contrôler la prostitution, de réduire les infections sexuellement transmissibles et de protéger les femmes et les filles contre la violence était de légaliser la prostitution et l’exploitation de bordels, tout en réglementant ce commerce. Je me souviens de ma surprise à me promener dans les rues lors de ma première visite à Amsterdam et à passer devant des vitrines dans lesquelles des femmes attirantes exhibaient leurs charmes. Le but de cette loi libérale était d’accorder aux femmes prostituées une certaine protection, au moyen de permis de travail et de contrôles sanitaires obligatoires. Il en est résulté un boom du tourisme sexuel : en 2008, on comptait 142 maisons closes autorisées à Amsterdam et environ 500 vitrines. Toutefois, un ancien maire de cette ville a déclaré que cette industrie énorme au chiffre d’affaires dépassant 100 millions de dollars par année a été largement prise en main par les syndicats du crime est-européens qui ne se livrent pas seulement à la traite des femmes mais aussi au trafic de drogues illicites. Bien que les lois permissives en cause soient toujours en vigueur, on voit aujourd’hui le gouvernement néerlandais adopter certaines mesures pour permettre aux femmes prostituées d’échapper au milieu et pour les aider à trouver d’autres métiers.

Il existait en Suède depuis une centaine d’années un effort visant à rendre illégal l’achat d’actes sexuels par les hommes, et quand une nouvelle loi sur la prostitution a été rédigée et débattue en 1999, cet enjeu en fut l’élément-clé. Une volonté populaire tout aussi marquée a dicté à l’État suédois que les femmes prostituées ne devraient plus être sanctionnées, puisque l’on savait que bon nombre d’entre elles avaient été trompées ou étaient réellement forcées de vendre leurs services. Même si la Suède comptait et compte toujours la proportion la plus élevée de députées en Europe, le Parlement s’est révélé divisé sur les principaux enjeux en cause. La loi adoptée en fin de compte a rendu illégal l’achat de services sexuels, la pratique du proxénétisme, ou l’exploitation d’une maison close; en revanche, l’État a décriminalisé l’activité des personnes prostituées elles-mêmes. Leur nombre a chuté de plus de 40 pour cent en Suède au cours des cinq années suivantes, et le prix demandé pour des faveurs sexuelles a également chuté.

D’autres pays européens ont étudié de près ces deux expériences, et la Norvège et l’Islande ont depuis adopté des lois semblables à celle de la Suède. Nick Kristof, chroniqueur au New York Times et co-auteur de l’ouvrage «Half the Sky», signale qu’aujourd’hui, «les acheteurs peuvent facilement trouver une jeune fille mineure Europe de l’Est exploitée comme prostituée à Amsterdam, mais pas à Stockholm». Par contre, l’Allemagne a adopté le modèle des Pays-Bas pour son traitement de la prostitution, et a depuis constaté une hausse de 70 pour cent de ce commerce dans ses plus grandes villes.

La clé du succès relatif du modèle suédois est de prescrire une sanction pour les personnes qui possèdent et gèrent les maisons de passe, celles qui contrôlent les femmes, et les clients de sexe masculin dont l’argent crée l’appât du gain. Ce modèle correspond aussi à la vigoureuse recommandation émise par les participant-e-s à notre Carter Center Defenders Conference, qui se sont donné pour mandat de tenter de contrôler la traite des femmes à Atlanta et dans d’autres endroits où l’esclavage sexuel atteint des proportions endémiques. Il y a peu de doute que le discrédit lié à un procès public et l’imposition d’une lourde amende ou d’une peine de prison pour quelques hommes – citoyens éminents ou policiers qui achètent des actes sexuels ou tirent profit de cette industrie – serait extrêmement efficace. C’est encore la politique inverse qui règne aux États-Unis, où les femmes prostituées sont arrêtées 50 fois plus souvent que leurs acheteurs et proxénètes de sexe masculin.

Le Canada ferait bien de considérer l’approche choisie par la Suède. »

M. Jimmy Carter, président des États-Unis de 1977 à 1981, est le fondateur du Carter Center, une asbl travaillant à la promotion des droits humains dans le monde entier.

© Copyright (c) The Ottawa Citizen

Original: http://www.ottawacitizen.com/opinion/Canada+revise+prostitution+laws/9327675/story.html

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