– Voie suédoise et impasse allemande (EMMA)

Publié dans le magazine EMMA, le 14 mars 2014, et traduit par TRADFEM avec leur accord.

Comment le modèle suédois fonctionne-t-il dans la pratique ? Et est-ce que les intervenantEs allemandEs en justice et en travail social le considèrent réalisable ? L’ambassade de Suède à Berlin et le magazine féministe allemand EMMA ont invité de ces spécialistes à prendre part à un événement sans précédent en Allemagne qui a eu lieu aujourd’hui. Et qui s’est avéré très instructif.
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La Chancelière des affaires juridiques suédoise, Anna Skarhed, s’exprimait de façon polie, mais son message était très clair. Après lecture de la presse allemande, elle a dit avoir constaté que «chez vous, de nombreux mythes circulent au sujet de la loi suédoise sur la prostitution. Aujourd’hui, vous aurez l’occasion d’entendre les faits.»

C’est pourquoi une centaine d’invitéEs étaient sur place, y compris de nombreux et nombreuses députéEs du Bundestag et d’autres hommes et femmes politiques, aussi bien que des représentantEs d’organisations des droits des femmes et d’initiatives citoyennes, du monde de la science et des médias. Ils et elles étaient unanimes à vouloir apprendre comment le modèle suédois fonctionnait dans la pratique? Car la question initiale du modérateur Ranga Yogeshwar était : «Que pouvons-nous apprendre de la Suède?»

Une chose s’est avérée claire : Le pays qui, en 1999, a été le premier au monde à criminaliser l’achat de sexe et à dépénaliser complètement les personnes prostituées «n’a pas seulement changé une loi, mais une attitude». Comme la loi sur la prostitution allemande avait aussi changé une attitude, mais dans la direction opposée, a précisé avec un exemple parlant M. Yogeshwar, père de quatre enfants : après la cérémonie de remise des diplômes du baccalauréat, son fils avait été invité par ses camarades de classe à célébrer l’obtention de son bac avec «une virée au bordel Pascha [deCologne]. Il a trouvé une excuse pour expliquer qu’il ne pouvait y aller.»

Cette anecdote a beaucoup étonné nos visiteuses et visiteurs suédois, pour qui il était clair que, dans les mots de Christian Berg, porte-parole de l’ambassade de Suède, qui a prononcé l’allocution d’accueil : «La prostitution est une violation de la dignité humaine.»

Le fait que le pays interdit l’achat de sexe et punit les clients a des conséquences. Par exemple, ceci: «Tandis que la prostitution de rue n’a cessé d’augmenter au Danemark voisin, le nombre des prostituées de rue en Suède a baissé de façon patente», a déclaré la Chancelière Skarhed, responsable du bilan de cette loi, réalisé en 2010. Aujourd’hui, la métropole, Stockholm, n’a plus que cinq à dix prostituées de rue.

Mais comment la police suédoise poursuit-elle les clients? «L’interdiction d’achat de sexe est un outil très efficace qui est assez facile à utiliser», a déclaré le commissaire Jonas Trolle, qui a décrit comment procèdent lui et ses collègues : «Nous connaissons les femmes et voyons les clients qui les approchent. Parfois, nous voyons même l’homme retirer de l’argent d’un guichet automatique. Quand nous les abordons ensemble, les hommes nous disent souvent : ‹C’est ma compagne.› Si nous interrogeons les hommes et les femmes séparément, on apprend très vite si c’est vrai, par exemple, lorsque nous demandons à l’homme le nom de la femme et qu’il en invente un faux. Ce sont généralement des enquêtes courtes et simples.»

Un mythe souvent avancé au sujet de la loi suédoise est que la prostitution s’est simplement déplacée vers Internet. C’est faux, dit le commissaire Trolle. Les acheteurs les plus obstinés persistent dans leur comportement. Mais : «Il n’est pas difficile de trouver les femmes. Nous les localisons de la même manière que les clients les trouvent : par le biais de forums Internet et d’annonces.» D’ailleurs, il existe une excellente coopération avec les hôtels qui avertissent la police au premier soupçon de prostitution dans leur établissement. Même des voisins le signalent quand ils ont un doute.

«Grâce à l’interdiction de l’achat de sexe, nous avons un pied dans la porte pour identifier les proxénètes et des trafiquants», a déclaré le procureur Thomas Ahlstrand de Göteborg [en Suède]. Le juriste, âgé de 57 ans, était l’un des sceptiques face à la loi de 1999. «Je pensais: Pourquoi devrions-nous intervenir dans la vie privée des gens?» Ensuite, il a commencé à travailler dans le domaine de la traite des personnes à des fins sexuelles et il a constaté l’efficacité de l’interdiction d’acheter du sexe. «Aujourd’hui, je considère que cette interdiction est une des meilleures inventions que la Suède ait jamais faites.»

Selon le procureur suédois, c’est en fait très simple : «Si la police de Hambourg voit un client aborder une femme prostituée, les policiers ont les mains liées. Lorsque cela se produit à Göteborg, nous parlons avec la femme; celle-ci vient presque toujours de la Bulgarie, la Slovénie ou d’un autre pays d’Europe orientale. Elle nous parle de sa situation et de son proxénète.» Et l’on demande aussi à l’acheteur comment s’est produit le contact avec la femme. «L’interdiction de l’achat de sexe nous donne un accès aux structures de la traite des personnes, un accès que nous n’aurions jamais trouvé autrement.»

A Francfort, les choses se passent de manière tout à fait différente qu’à Göteborg. Ici, comme dans toute l’Allemagne, il n’est même pas interdit pour un proxénète de placer une femme dans un bordel. «En 2012, nous n’avons mené aucune procédure pénale avec des victimes roumaines», se plaint la procureure Kerstin Lotz «bien que le nombre des prostituées roumaines augmente sans cesse.» La juriste explique pourquoi il en est ainsi :«Les éléments probants de la traite des personnes sont très compliqués. Il estincroyablement difficile d’en faire la preuve.» Surtout parce qu’il faut avoirle témoignage de la femme. «Les femmes sont généralement très très jeunes et en mauvaise condition physique et mentale. Souvent elles ne sont même pas en mesure de concrétiser si elles sont des victimes ou non.»

Autre problème : il est impossible de «prouver l’implication» de l’exploitant d’un bordel, même si on y a déjà plusieurs fois identifié de la traite. Là aussi, il existe «un besoin d’agir urgent». Le modèle suédois, a expliqué la procureure allemande, est «absolument souhaitable» pour l’Allemagne.

Uwe Dornhöfer, inspecteur principal de police dans le dossier du crime organisé à Munich, est également de cet avis. «Notre loi sur la prostitution est une chimère», a-t-il expliqué. «La prostitution et la traite des femmes ne peuvent être scindées». En Allemagne, il faut maintenant réfléchir s’il vaut mieux «réparer certains coins de la maison délabrée, ou la démolir et reconstruire autre chose». Ce qui veut dire : apporter un changement radical à la législation.

La «maison» que la Suède a construite en 1999 comprend plusieurs éléments complètement inconnus en Allemagne : les équipes de travail social travaillent non seulement avec les femmes, mais aussi au près desacheteurs. Lisa Green, de Malmö, a fait état de sa pratique de 700 à 800entretiens par année avec des prostitueurs. «En général, ils ne sentent pasbien quand ils achètent du sexe, et il y a des raisons à leur comportement.»

La travailleuse sociale a réfuté un autre mythe sur le modèle suédois : du fait que les prostituées auraient sombré dans l’illégalité, les intervenant-e-s en travail social n’arriveraient plus à les atteindre. C’est l’inverse, a déclaré Lisa Green : «Nous signalons aux femmes tout à fait clairement que la culpabilité et la honte ne sont pas dans leur camp, mais bien dans celui de l’acheteur. C’est pourquoi elles se confient à nous.» En plus, nous continuons à rejoindre les femmes là où elles se trouvent : dans la rue, dans les hôtels, sur Internet.

«En Suède, les femmes sont reconnues comme étant victimisées, alors qu’en Allemagne, elles deviennent des produits de consommation», a commenté la travailleuse sociale Sabine Constabel, de Stuttgart. «Chez nous, on fait comme si l’on pouvait scinder la sexualité du corps, comme si elle n’était pas profondément intégrée à notre être.»

En Allemagne, l’aide que trouvera ou non une prostituée pour échapper à sa situation est «une question de hasard». Travailleuse sociale expérimentée, Mme Constabel a fait valoir le cas d’une femme qui s’était adressée trois fois à un centre de counseling. À chaque fois, elle s’est vu remettre le dépliant d’une agence, auprès de laquelle on l’invitait à «optimiser son auto-marketing, suite à quoi elle se sentirait certainement mieux».

Une telle situation serait impensable en Suède.«Quand nous avons fait cette loi», a déclaré la Chancelière Skarhed dans son allocution d’ouverture, «nous avions deux espoirs : arriver à dissuader des acheteurs, et que de moins en moins de femmes doivent se résoudre à la prostitution. Nous voulions aussi faire de la Suède un pays moins attrayant pour les trafiquants. Nous avons atteint ces objectifs.» Et elle a ajouté une phrase cruciale : «Il ne s’agit pas d’une législation moraliste, mais de droits de la personne et d’égalité des sexes.»

Après trois heures, on remarquait plusieurs visages pensifs dans l’auditoire allemand. Et il n’y en avait pas moins parmi les politicienNEs.

Source : http://www.emma.de/artikel/schwedischer-weg-deutscher-irrweg-316663

Traduction: TRADFEM

Tous droits réservés à EMMA, mars 2014.

 

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