– Le débat sur la prostitution se poursuit: quel est le problème des Allemands?

Commentaire de Joachim Kastem, Arbetarbladet, 12 novembre 2013

Le débat sur la prostitution a pris un nouvel élan en Allemagne.

Abolir la prostitution – c’est l’appel lancé par le magazine féministe allemand « Emma » dans son dernier numéro. Le plus grand hebdomadaire allemand, « Die Zeit », a également consacré trois articles au dossier. Cela ouvre un nouveau cycle de débat qui, à des degrés divers, interroge le changement de paradigme instauré par la coalition Rouges-Vets en 2001, avec sa déréglementation partielle de l’industrie du sexe en Allemagne.

L’idée principale de cette réforme était la promesse de conditions de travail sûres aux «travailleuses du sexe» par le biais d’une amélioration de leurs droits sociaux. Les prostituées allaient pouvoir émerger d’une zone de semi-pénombre. On disait également espérer lutter contre la prostitution forcée et la traite des femmes.

«Quel est le problème des Allemands?» s’étonne l’éditorialiste Bernd Ulrich dans le journal Die Zeit. Selon lui, la société possède un seuil moral quand il s’agit des termes d’échanges inéquitables avec le tiers-monde, de l’absence de loi sur le salaire minimum au travail et même de la tolérance passive du tabagisme.

Mais quand il s’agit de bordels, c’est «la loi de la jungle». L’argent impose sa loi et il existe apparemment un secteur entier qui est «dénué du droit et la de décence».

Si l’on regarde la prostitution, écrivait-il récemment, l’Allemagne faitpire que la plupart des autres États. Bernd Ulrich s’interroge également sur «l’inconscient collectif», où la prostitution devient une sorte de «soupape fonctionnelle pour ces pauvres hommes». Un débat public sérieux devrait, selon lui être également étendu à la sexualité masculine.

Forfait-bordels

Selon la célèbre féministe Alice Schwarzer, les bonnes intentions de la loi réformiste des Rouges et des Verts ont en pratique dégénéré, et la République fédérale est devenue un « paradis pour les proxénètes. »

Comme éditrice du magazine féminin EMMA, elle n’a pas de mal à envisager des changements radicaux. « Un monde sans prostitution est possible », titre un récent numéro spécial d’EMMA.

Alice Schwarzer décrit une industrie du sexe au chiffre d’affaires annuel de 14,5 milliards €. Elle décrit la prostitution comme un «phénomène de masse» desservant de 400 000 à 1 000 000 hommes, qui exigent régulièrement ou occasionnellement des services sexuels.

D’autres sources telles que le site suédois anti-traite «realstars.eu» parlent de plus de 400 000 «prostituées» et 25 pour cent des hommes allemands impliqués dans la prostitution. Mais ce marché fait de toute façon l’objet de lourds investissements et, à n’en pas douter, de profits importants. L’infrastructure consacrée à la prostitution est également énorme avec des bordels dits forfaitaires, fréquentés par les touristes étrangers, de la Scandinavie à la France», écrit Schwarzer dans EMMA.

«Filles de joie» est un euphémisme célèbre pour désigner les femmes prostituées. C’est une source d’illusions sur la véritable nature de l’industrie du sexe. Selon des rapports internationaux, 84 pour cent de toutes les prostituées ont déjà été victimes de violence psychologique ou physique. Sur l’ensemble, 92 pour cent ont dit qu’elles quitteraient cette activité si la possibilité s’en présentait.

Société cynique

L’hebdomadaire Die Zeit a ouvert ses colonnes à un débat contradictoire sur le sujet. Le camp des opposant-e-s comprend la journaliste Iris Radisch. Elle loue principalement la cohérence du modèle suédois, où une société a reconnu le cynisme de qualifier la prostitution de profession.

Quant au modèle allemand de légalisation, elle y voit au contraire une attitude de résignation. Il n’aide pas les femmes, mais les hommes qui les exploitent et les menacent d’une «pression maximale sur leurs organes génitaux», écrit-elle.

Iris Radisch rejette également un langage qui parle de «travailleurs du sexe» pour créer des associations superficielles et trompeuses avec des ouvrières ou des travailleuses sociales. Elle trouve important de changer de perspective comme ce fut le cas en Suède, où l’on ne croit plus qu’il soit « normal » pour les hommes d’acheter des femmes.

On dit souvent de la Loi suédoise sur l’achat de sexe qu’elle ne fait que refouler la prostitution sous la surface et dans le cybermonde. Dans le magazine « Emma »,  le chef de la police de Stockholm Simon Häggström rejette cette thèse comme étant un mythe puisque les réseaux font l’objet d’une surveillance intensive. L’expert de la prostitution en Suède reconnaît toutefois que la prostitution tend à se déplacer à l’étranger.

Réduction des préjudices

L’abolition de la prostitution est une solution trop simple et même dangereuse, estime pour sa part la sociologue Anna-Katharina Messmer dans Die Zeit. Selon elle, il s’agit d’un phénomène complexe qui ne peut être aboli uniquement par des appels.

Elle parle d’une utopie et dit que l’interdiction ne ferait que refouler les « travailleurs du sexe » pertinents dans une illégalité difficile àcontrôler. Les femmes seraient de nouveau stigmatisées et privées de droits importants à intenter des poursuites pour perte de salaire ou à participer à l’assurance sociale, croit-elle.

Même en Allemagne, la traite des êtres humains est encore passible de poursuites, à l’instar de la prostitution forcée et d’autres formes de violence. Elle rejette donc la thèse selon laquelle c’est en raison de la légalisation que l’Allemagne est devenue le centre de la traite en Europe.

Selon elle, le débat est surdramatisé par l’assimilation constante de la prostitution à de la violence. «Ça n’aide réellement ni les femmes affectées et traumatisées, ni celles qui ont pris la décision consciente de leur travail du sexe», écrit-elle dans Die Zeit.

La conclusion d’Anna Kathrina Messmer est que la loi sur la prostitution allemande ne devrait pas être abolie mais améliorée en y renforçant les droits des femmes. Surtout, elle invite les décideurs à se mettre à l’écoute des intérêts des travailleurs du sexe.

Un meilleur contrôle

L’on ne prévoit pas encore de voir l’Allemagne et la France se rallier au modèle de la loi suédoise sur l’achat de sexe. Pourtant, le débat critique et la controverse laissent déjà leur marque sur le plan politique. Les négociations en cours de la coalition Noirs-Rouges semblent convenir de la nécessité de réviser la réforme instaurée il y a 12 ans par la coalition Rouges-Verts.

L’on convient apparemment du caractère intenable de la situation actuelle où il est plus difficile d’ouvrir un snack-bar qu’un bordel. Aujourd’hui, la police se trouve parfois désorientée et sans base juridique pour fermer des bordels présumés criminels.

Les éléments clés de la nouvelle loi se traduiront vraisemblablement par des règles plus strictes de mise en place et par un contrôle réglementaire plus serré sur les activités illégales et violentes.

Quant à la possibilité de tenir responsables les auteurs de la demande de sexe, c’est une autre affaire. Dans une société où, selon un sondage d’opinion datant de décembre 2012, près de 80 pour cent des gens sont contre l’interdiction de la prostitution, il faudra certainement aussi un débat sur ces attitudes pour que la situation évolue.

 

Joachim Kasten

 

Source: http://www.arbetarbladet.fi/nyheter/alla-nyheter/16600-pr-stituti-nsdeb-tten-f-rts-tter-hur-r-det-f-tt-med-tysk-rn

Tous droits réservés à Joachim Kasten. novembre 2013.

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