– « Situation de la prostitution en Allemagne » Par Helmut Sporer, commissaire général de la Police Criminelle, Augsburg.

Discours donné au colloque « Réalité de la prostitution », organisé par le Lobby européen des femmes,  le 1er octobre 2013 à Bruxelles.

 

SITUATION DE LA PROSTITUTION EN ALLEMAGNE.

 

Par Helmut Sporer, commissaire général de la Police Criminelle, Augsburg.

 

« Mesdames, messieurs

 

J’ai le plaisir de pouvoir vous donner mon point de vue sur la situation actuelle de la prostitution en Allemagne.

 

Je me présente : je suis policier de la brigade criminelle à Augsburg, ville de Bavière dans le Sud de l’Allemagne, à 70 km de Munich. Augsburg compte environ 300 000 habitants, presque un demi million si on compte ses environs.

 

Je suis responsable de l’équipe criminalité du commissariat depuis 11 ans, avec environ 30 inspecteurs sous mes ordres. Notre mission porte sur la surveillance de la prostitution et la lutte contre le trafic et le proxénétisme.

 

Je travaille dans ce domaine depuis environ 20 ans. Je suis donc assez bien placé comme observateur des changements dramatiques qui ont eu lieu ces dernières années.

 

Mon objet n’est pas universitaire ni théorique mais un constat de notre expérience d’enquêtes de terrain.

 

Augsburg compte environ entre 600 et 700 femmes prostituées. Il y a dix ans il y en avait 30% de moins.

Elles sont dispersées dans 11 gros bordels et 130 petits appartements qui font office de bordels. Ces femmes restent quelques semaines seulement à Augsburg avant d’être déplacées. Ce qui veut dire qu’il y a environ entre 1500 et 2000 prostituées temporaires à Augsburg dans le cours d’une année.

 

Surveiller la prostitution est l’unique activité d’un certain nombre des détectives de mon département. Ils contrôlent régulièrement les bordels et dialoguent avec les femmes. Ce qui devient quasi comparable à une activité de travailleurs sociaux. Les policiers essaient de voir si les femmes sont « volontaires » ou trafiquées, si elles sont sous la coupe d’un proxénète. Et c’est très difficile à dire… cependant le déploiement des ces enquêtes menées dans les bordels a été assez utile finalement. Les officiers connaissent bien le terrain et peuvent plus facilement obtenir la confiance des femmes.

 

Jusqu’à cette année Augsburg a autorisé la prostitution de rue. Ces dix dernières années, il y a eu beaucoup de problèmes avec cette dernière. Donc, en accord avec l’administration territoriale, on a décidé de l’interdire. Pourquoi ?
Au cours de l’année 2012  tout le cadre de la prostitution de rue a dramatiquement changé à Augsburg. Tout d’un coup, des femmes d’Europe de l’Est arrivaient massivement, de Hongrie, Roumanie et Bulgarie. Et elles n’arrivaient pas seules… on voyait bien leurs proxénètes et trafiquants.

 

Les rues se sont retrouvées envahies de gangs de proxénètes qui s’entretuaient. Il y a eu des cas atroces d’extorsions, enlèvements et trafics d’êtres humains. Un de ces proxénètes a été condamné à 6 ans de prison il y a quelques semaines.

 

Plusieurs femmes ont finalement témoigné que ces hommes les exploitaient par la force. Mais ces femmes ne l’ont fait qu’une fois leurs proxénètes derrière les barreaux. Avant cela, elles étaient terrorisées…

 

Les moyens des mafias proxénètes d’Europe de l’est semblent être intarissables. Le danger très concret que ces situations de guerre des gangs se répètent encore et encore nous a mené à prendre cette décision d’interdiction de la prostitution de rue, pour des raisons de sécurité. Depuis, ça c’est un peu calmé. Néanmoins n’importe quel spécialiste sait que cela ne règle en rien le problème de fond. Le trafic d’êtres humains existe toujours à Augsburg, il est juste caché.

 

Cet exemple n’est pas spécifique à notre ville, ça peut survenir partout en Allemagne où une ville autorise la prostitution de rue.

 

La question est : pourquoi ces situations de guerres de gangs proxénètes et trafics d’êtres humains existent-elles ?

 

Une explication évidente est l’élargissement de la communauté européenne entre 2004 et 2007. Depuis nous avons constaté un immense flux incontrôlé d’importation de femmes d’Europe de l’est et du sud-est. Tout le monde connaît cette situation, elle existe également dans les pays voisins de l’Allemagne.

 

Je ne vais pas m’attarder, je préfère parler de la situation spécifique à l’Allemagne, car il y a des causes principalement nationales à ces changement catastrophiques.

 

La cause principale de cette explosion criminelle est le changement de cadre légal en Allemagne avec la loi de 2002 qui a radicalement transformé la manière dont on considère la prostitution.

 

Je vais essayer d’être plus précis :

 

Même avant 2002 en Allemagne la prostitution était « légale », mais elle était de l’ordre de l’immoralité et contre les « bonnes mœurs ». Les prostituées étaient reléguées aux marges de la société, mais elles n’étaient pas privées de droits. Au moins il y avait des lois pénales pour les protéger. Mon propos est que ces lois protégeaient un minimum de libre arbitre des femmes en situation de prostitution. Quiconque voulait imposer à ces femmes une manière de faire, où et quand elles étaient supposées le faire, à quel prix elles voulaient vendre leur corps, quelles pratiques sexuelles elles devaient « offrir », combien de temps elles étaient censées le faire, comment elles étaient censées s’habiller, etc. était considéré comme un criminel et pouvait encourir de lourdes peines pour proxénétisme ou trafic d’êtres humains.

 

La loi de 2002, en une nuit, a rendu toutes ces activités légales, pour les tenanciers de bordels et les « sex tours operators ».

 

La loi donne maintenant aux propriétaires de bordels un « droit de gérance » sur les femmes prostituées. Ils ont désormais le droit de donner des ordres aux femmes. Il n’y a que les pires pratiques sexuelles, c’est-à-dire certaines pratiques spécifiques à des clients particuliers, qui demeurent illégales à ordonner. Mais concrètement, toutes les formes de subordination sont devenues légales avec cette loi. Elles font maintenant partie du droit de gérance des propriétaires de bordel. Les femmes ne sont plus protégées de ces gens et ce, pour des raisons légales : la police ne peut tout simplement plus intervenir. C’est une situation inextricable pour nous.

 

Nous avons vécu cette situation très précise lors d’une enquête menée dans un bordel d’Augsburg il y a quelques années. avions découvert que les femmes étaient soumises à des règles très strictes par les tenanciers. Par exemple elles devaient être à la disposition de clients prostitueurs pendant 13 heures d’affilée, elles n’avaient pas le droit de quitter le bordel plus tôt que prévu, elles devaient se balader nues en permanence, elles n’avaient pas le droit de décider du prix de leurs passes. Les prix étaient fixés pour toutes à l’avance. Elles étaient obligées en partie de se soumettre à des rapports non protégés. Et en cas d’infractions à ces règles, elles devaient payer des amendes. Bien évidemment, tout ceci est incompatible avec la dignité humaine. Mais le tribunal a déclaré que tout ceci était légal, à cause de la loi de 2002.

 

Cette loi a mené à une dégradation massive des normes légales concernant ces femmes. Sa conséquence principale a été le développement d’une légalisation de la coercition des femmes, qui a été exploitée à fond par les tenanciers de bordels. Et par tous les profiteurs de ce business. Si vous voulez, c’est une nouvelle forme d’esclavage sous supervision étatique.

 

Les gens qui ont rédigé cette loi voulaient faire de la prostitution un travail comme un autre, normal. La prostitution devenait un job comme un autre, avec un patron, un contrat de travail et même un syndicat. Evidemment, ça ne pouvait pas marcher. Les proxénètes, profiteurs, mafieux ne se transforment pas en employeurs honnêtes par décret.

 

Les femmes sont les grandes perdantes dans ce nouveau cadre qui va dans la pire des directions : si la prostitution est un « service », elle relève néanmoins de l’intimité et ne peut être comparée à n’importe quel autre job. Si c’était un travail comme un autre on ne parlerait même pas de mesures d’aide pour arriver à en sortir. Heureusement en Allemagne nous commençons à réaliser un peu cela. Mais la loi de 2002 est toujours en vigueur, et espérons qu’elle reste la seule au monde.

 

Il y a un autre aspect du changement de loi que je voudrais signaler. Jusqu’à 2001, des examens médicaux étaient obligatoires pour les prostituées. Ils étaient gratuits et assurés par la sécurité sociale. Ils étaient bénéfiques selon moi à la fois aux femmes et aux clients, et ils étaient bien acceptés par les prostituées.

 

En 2001 cette obligation a été supprimée. Comme tous les spécialistes l’avaient prédit, le nombre de femmes se présentant à ces examens a dramatiquement chuté. Aujourd’hui entre 1 et 5 % d’entre elles se présentent à ces examens, contrairement à 100% avant.

 

Et dans le même temps, il arrive de plus en plus de femmes de pays ayant de forts taux de maladies sexuellement transmissibles. Bon nombre ont été infectées avant d’être importées par les trafiquants en Allemagne. Elles ne savent rien des structures de sécurité sociale publiques et gratuites. Et surtout leurs proxénètes ne veulent pas qu’elles sortent du bordel. Et tout ceci avec des clients prostitueurs qui demandent des rapports non protégés (en payant le prix fort); c’est ce que nous disent de nombreuses femmes. Elles acceptent car elles sont pauvres et que sinon elles ne gagnent rien.

 

J’ai un exemple parlant concernant cela. Il y a deux ans, on enquêtait sur un trafiquant hongrois. Il avait importé des filles de 18-19 ans à Augsburg et il les contrôlait de près. Il se planquait dans un placard quand les clients arrivaient et forçait les filles à avoir des rapports non protégés. Ils leur imposait également des rapports sexuels, mais lui se protégeait par préservatif. Il avait très peur d’attraper des MST. Cet exemple montre clairement le comportement irrationnel des clients prostitueurs, le non-choix total des victimes et la cruauté des exploiteurs.

 

On voit aussi un autre tendance : il y a une demande grandissante de très jeunes femmes, qui ressemblent à des enfants. De nombreux bordels cherchent des femmes de taille 34 ou 36. Ces filles ont un grand succès parmi les clients prostitueurs. Ils appellent cela de « la chair fraîche ». C’est un mot abominable, complètement dégradant et inhumain mais c’est la réalité.

 

Les clients prostitueurs utilisent des sites internet spécialisés pour discuter des nouvelles « offres »et de la chair fraîche. Ils notent aussi les femmes, selon un « top dix », où les femmes sont évaluées en fonction de leurs « qualités », leurs performances, leur application, comme au foot. En Allemagne le foot établit ainsi un « meilleur joueur de la semaine ».

 

Il y a une autre nouvelle tendance  à souligner en Allemagne : la prostitution est désormais acceptée dans une bonne part de la société civile. On y considère que aller aux putes et s’acheter une femme c’est « cool ».

 

Et il y a ce nouveau type de client prostitueur. Il est autoritaire et sûr de lui. On le voit très clairement lors de contrôles de bordels. Avant, les clients étaient gênés d’être vus dans ces endroits. Si on notait leurs noms, certains d’entre eux commençaient au moins à transpirer et paniquer. 

 

Mais maintenant les contrôlesde police ne les découragent même pas d’entrer dans le bordel, alors que nous sommes physiquement là et qu’ils nous voient. Ils attendent tranquillement que les femmes soient à nouveau disponibles après la fin de notre contrôle.

 

La grande question c’est : comment les choses ont-elles pu changer à ce point ?

 

La loi de 2002 et son message implicite que la prostitution est un job comme un autre a certainement contribué à cet échec.

 

On voit aussi de manière récurrente des documentaires télévisés superficiels où des prostituées triées sur le volet font l’éloge de la grandeur de leur « travail » et à quel point elles sont libres et indépendantes. Cela donne l’impression qu’elles sont la règle et non l’exception. Et une large partie du public tombe dans le panneau de cette image fausse, fabriquée.

 

On n’arrête pas de nous dire qu’il y a 400 000 femmes prostituées en Allemagne. Les spécialistes pensent qu’il y en a au moins 300 000. Mais 90% de ces femmes n’ont pas choisi librement la prostitution, elles y ont été forcées de manières diverses. Environ 80% de ces femmes viennent de l’étranger, ce sont des femmes migrantes, notamment des pays nouvellement membres de la communauté européenne, les pays de l’est et du sud est. Mais personne ne peut donner de chiffres exacts. Comment cela se fait-il que nous n’ayons pas de chiffres certains ?

 

Contrairement aux lois en vigueur dans d’autres pays européens, en Allemagne, les prostituées n’ont à s’enregistrer nulle part. C’est notamment le cas de celles qui ne restent pas longtemps dans un même endroit, qui vont ou sont menées de villes en villes, elles ne sont enregistrées nulle part, ni auprès de l’administration locale, ni auprès de la police, ni auprès de la sécurité sociale. On ne leur demande aucune attestation d’assurance maladie ni d’enregistrement fiscal.

Donc on a un grand nombre de femmes qui n’existent pas officiellement, elles sont hors radar. Si elles disparaissent, absolument personne ne le remarquera.

 

On n’a donc pas une vue précise de ce qui se passe.

 

Evidemment dans un tel cadre, l’Allemagne est un pays extrêmement attractif pour les proxénètes et trafiquants. Ils peuvent faire absolument ce qu’ils veulent sans aucun contrôle. Un permis n’est même pas exigé pour ouvrir un bordel.

 

De nos jours, même un trafiquant condamné peut ouvrir un bordel en toute légalité.

 

La réglementation néolibérale a donc eu pour conséquence l’émergence d’une industrie totale du trafic de femmes, avec à la fois des petits et des gros fournisseurs de femmes aux bordels.

 

La prostituée type de bordels que nous rencontrons est une jeune femme (entre 18 et 22 ans) qui vient de Roumanie et qui ne parle quasiment pas l’allemand. Elle est censée avoir trouvé l’adresse du bordel sur internet, y être arrivée par ses propres moyens et avoir commencé à « travailler » de son plein gré. Evidemment elle ne dit pas la vérité, et ne dit rien sur le trafiquant à qui elle doit désormais de l’argent. Elle est clairement victime de la traite, mais bien entendu, elle a peur de parler et c’est très difficile pour la police de faire son travail dans ces conditions.

 

Parfois nous arrivons à trouver des preuves des rouages du trafic. On a eu un cas à Augsburg où on a pu faire condamner un trafiquant hongrois qui était un gros fournisseur de femmes, un ancien de la Légion étrangère. Il agissait comme agent pour plusieurs bordels en Allemagne et en Autriche et arrivait à placer 150 femmes par an. Les bordels lui commandaient des femmes comme sur catalogue, classées par taille, couleur de cheveux, silhouette, etc. et ce fournisseur garantissait même un retour de la marchandise en cas de non-satisfaction.

 

Tout ceci n’est possible que parce que la loi est extrêmement lâche et, plus précisément, parce que de vastes aspects de la prostitution ne sont plus contrôlés. C’est ce qui a transformé l’Allemagne en eldorado pour proxénètes. Et pour clients prostitueurs. Il y en a de plus en plus, il nous en arrive de plus en plus de l’étranger même, par exemple de France ou d’Italie. Ils profitent des offres spéciales offertes par les sex tours operators; pour 100 €, par exemple, un homme a droit à autant de femmes qu’il veut.

 

Ce qui est très important c’est d’avoir conscience que le trafic et la prostitution sont le même phénomène. Il n’existe pas d’un côté une bonne et propre prostitution et, de l’autre, un mauvais trafic proxénète.

 

Pour conclure, j’aimerais terminer,sur une note positive :

 

Depuis une dizaine d’années, la coopération entre la police et les ONG d’aide aux victimes s’est développée dans le bon sens. Suite à nos contrôles, nous confions les victimes de la traite identifiées à des ONG, SOLWODI, principalement. Les filles sont bien prises en charge et sont soutenues quant à leurs témoignages contre leurs trafiquants et pour la suite de leur vie hors de la prostitution.

 

De plus, de nombreuses initiatives ont émergé récemment afin de mettre un terme à la violence prostitutionnelle. Des gens motivés et engagés commencent à mettre un peu la pression sur les politiques, et il y a un changement des buts et des énergies qui commence à faire effet. Ça me donne de l’espoir.

 

Je voudrais résumer brièvement des propositions sur ce qui doit absolument changer d’urgence :

 

Il faut abolir cet immonde « droit de gérance » : si la prostitution doit être légale, c’est en tant qu’activité indépendante. C’est ce qui protège la liberté des femmes de décider de leurs temps, pratiques et clients.

 

L’age minimum d’entrée dans la prostitution doit être porté à 21 ans. Plus de la moitié des victimes de trafic sont bien plus jeunes. A cet âge,les jeunes filles sont très facilement manipulables.

 

Il faut réintroduire des visites médicales obligatoires et régulières. Les femmes en font la demande. Cela les rassure.

 

Le droit à des conseils, soutiens et aides à la sortie de la prostitution doit être garanti.

 

Les femmes en situation de prostitution doivent être enregistrées.

 

Des permis et licences doivent être exigés pour l’ouverture d’un bordel.

 

Il doit y avoir un changement du droit pénal : il faut que les proxénètes puissent être condamnés sans le témoignage de leurs victimes au tribunal. Actuellement, tout dans le procès d’un proxénète dépend du témoignage des femmes, sans lequel les proxénètes ne peuvent pas être condamnés.

 

La police de Augsburg a fait une compilation de ces propositions d’amélioration il y a quelques années dans une fiche d’orientation.

 

La devise de ce colloque : « une Europe sans prostitution » est une approche honorable. Mais quand je regarde la situation allemande, l’abolition ou la prohibition de la prostitution ne me semble pas envisageable dans le climat actuel. Cela me rend très modeste dans mes revendications : pour l’instant, je me satisferais de la mise en place d’améliorations urgentes, qui aideraient déjà beaucoup les femmes concernées.

 

Merci. »

 

Helmut Sporer.

Traduction : TRADFEM

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