– Canada : La prostitution ne doit pas être légalisée (Joy Smith, députée)

Par Joy Smith, National Post, 25 mars 2014

En Allemagne, la légalisation du système prostitutionnel est décrite par la police et les groupes de femmes comme « guère plus qu’un programme de subventions pour les proxénètes ».

 

Dans un billet du 21 mars intitulé «Flawed report could be basis for Tories’ new prostitution law » (Un rapport imparfait pourrait servir de base à une nouvelle loi des Conservateurs en matière de prostitution), un chroniqueur du National Post, John Ivison, dit s’inquiéter que le rapport que j’ai rédigé (Le Point Tournant***) puisse servir de « fondement intellectuel » à la nouvelle loi sur la prostitution en cours d’élaboration par l’administration fédérale.

 

« Mme Smith, écrit M. Ivison, défend depuis longtemps le point de vue que la prostitution est intrinsèquement néfaste pour les femmes et doit être éliminée; elle soutient que l’approche adoptée par la Suède a produit de meilleurs résultats que son alternative, la décriminalisation et la règlementation de la prostitution, endossée par des pays comme la Nouvelle-Zélande. »

 

M. Ivison poursuit son argumentaire avec des accusations sans fondement : il affirme que Le Point Tournant se montre « très sélectif » dans les éléments probants cités, ne tient pas compte de certaines « vérités incommodes » et contient des affirmations hâtives sur l’impact du Modèle nordique et de celui de la Nouvelle-Zélande pour affronter le problème de la prostitution.

 

Par exemple, M. Ivison affirme que les rapports du Conseil de la police nationale de Suède et du Conseil national pour la prévention du crime n’ont trouvé aucune preuve de l’efficacité de pénaliser l’achat de sexe. Fait-il allusion aux rapports produits par ces organisations un et deux ans,respectivement, aprèsl’introduction de la loi en Suède ? Ce n’est vraiment pas suffisant comme délaipour évaluer efficacement une nouvelle loi.

 

Peut-être a-t-il oublié de consulter le rapport de situation beaucoup plus récent produit par l’Office national de police en 2011, où il est souligné que « l’interdiction de l’achat de services sexuels agit comme une barrière à la mise en place de réseaux criminels organisés impliqués dans ces crimes en Suède ».

 

M. Ivison promeut affectueusement la Nouvelle-Zélande comme pays-phare pour la décriminalisation de la prostitution, mais semble réticent à tenir compte des six autres pays qui ont décriminalisé la prostitution et dont la situation actuelle est évaluée dans Le Point Tournant.

En outre, le rapport du Comité d’évaluation de la loi néo-zélandaise sur la prostitution, que cite M, Ivison lui-même, a clairement indiqué que « la majorité des travailleuses du sexe a estimé que la loi ne pouvait résoudre grand chose à la violence » exercée contre elles.

M. Ivison souligne également que 60 % des prostituées interrogées dans le cadre de ce rapport ont estimé être « plus en mesure » de refuser un client. Par contre, il ne nous dit pas qu’il n’existe aucune protection juridique pour les femmes qui exercent ce droit. En d’autres termes, en vertu de la loi néo-zélandaise, les bordels peuvent facilement exploiter les femmes en les menaçant de les licencier si elles ne fournissent pas les prestations réclamées.

Il ne vous dit pas non plus qu’en Allemagne, la légalisation de la prostitution est décrite par la police et les groupes de femmes comme « guère plus qu’un programme de subventions pour les proxénètes ». En 2013, un grand média allemand a déclaré que, grâce à la légalisation, « l’Allemagne était devenue une plaque tournante pour l’agression sexuelle de femmes d’Europe de l’Est, et un terrain de jeu pour le crime organisé ».

Il ne mentionne pas non plus les Pays-Bas, où un rapport de police néerlandais a évalué en 2008 que de 50 à 90 % des femmes de l’industrie de la prostitution légale y « travaillaient contre leur gré ». Un rapport du gouvernement néerlandais en 2004 a révélé que la légalisation avait repoussé plus loin dans la clandestinité le trafic sexuel et la prostitution des mineur·e·s.

M. Ivison attaque aussi mes sources, se plaignant de me voir citer « des universitaires comme la Dre Melissa Farley », dont la production comprend pourtant des études publiées dans une revue aussi reconnues que le Journal of Trauma Practice. (On notera que Le Point Tournant es’appuie sur 26 rapports et études individuelles, dont la plupart ont été révisées par des pairs.)

M. Ivison termine son billet par un clin d’œil à la juge de la Cour supérieure de l’Ontario Susan Himel, dont la décision en 2010, dans une cause impliquant la dominatrice Terri-Jean Bedford, a servi à invalider certaines lois canadiennes sur la prostitution. La magistrate a conclu que les méfaits de la traite, du tourisme sexuel et de l’exploitation sexuelle étaient « accessoires à l’espèce. « 

« Une grande partie du problème posé par le rapport de Mme Smith – et par la résolution du Parti conservateur – est qu’ils assimilent la prostitution à la traite », écrit enfin M. Ivison.

Parlons clairement, SVP : Les appelants dans l’affaire Bedford ont disposé d’une voix et ont eu la liberté d’exprimer et de faire valoir leur appui à une légalisation de la prostitution. Par contre, les voix d’une foule de femmes et de personnes vulnérables à la prostitution demeurent dénuées d’écoute, en particulier les voix des femmes autochtones exploitées. Ce sont les voix que nous, en tant que pays, devons écouter et veiller à faire entendre.

Le Point Tournant donne la parole aux femmes et aux personnes marginalisées et exploitées, ainsi qu’aux organismes de première ligne qui travaillent directement avec elles. Ces organismes ont adopté une position fondée sur des faits; ils disent que le Canada ne peut lutter contre le trafic sexuel qu’en ciblant les proxénètes et les acheteurs de sexe, plutôt que les femmes prostituées, comme c’est présentement le cas. Ils rejettent fermement tout pas de plus en direction d’une légalisation at large.

J’ai récemment reçu un courriel d’une jeune Canadienne qui avait d’abord « choisi » d’entrer dans l’industrie du sexe. Courageusement, elle m’a signifié son vécu : « Dans l’industrie du sexe, j’ai connu des niveaux horribles de violence et de traumatisme, aux plans sexuel, psychologique et physique. Je crois que la meilleure façon de retrouver des valeurs humaines dans ce domaine est de renseigner la population au sujet de la victimisation des travailleuses et travailleurs du sexe, de pénaliser la demande mais de décriminaliser l’offre, comme cela se fait dans le Modèle nordique. »

Si M. Ivison cherche des preuves, il devrait les chercher dans les paroles des personnes les plus directement affectées.

 

Joy Smith est députée fédérale de Kildonan-St. Paul.

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