– Heather Mallick : « à quoi occupez-vous vos soirées monsieur » ?

Lors des audiences sur le projet de loi C-36 tenues à Ottawa la semaine dernière, beaucoup de prostituées ont appelé à la fin de la « stigmatisation » de ce qu’elles font – je suis d’accord et je sympathise avec elles –, mais aucun client de la prostitution ne s’est pointé pour faire valoir sa rage, sa détresse ou son privilège.

Un article de Heather Mallick, chroniqueuse, publié le samedi 12 juillet 2014, dans le Toronto Star

Qu’arriverait-il si le projet de loi C-36 devait échouer et que le fait de prostituer des gens devenait légal au Canada, comme la Cour suprême en a fait la menace – ou plutôt la promesse – en décembre dernier?
Qu’arriverait-il si les pires des hommes se voyaient accorder la liberté d’exploiter sexuellement des femmes vulnérables, pas seulement à côté de chez vous, mais dans des bordels situés dans toutes les villes et villages? Si le Canada devenait la nouvelle Allemagne, qui a légalisé la prostitution par idéalisme féministe sincère et se retrouve aujourd’hui devenu l’entrepôt de la cruauté sexuelle en Europe, l’industrie affichant mur à mur des jeunes filles victimes de la traite? Comme ce serait gênant.
C’est le risque qui sous-tend le projet de loi C-36 et c’est la raison du nuage noir qui planait la semaine dernière au-dessus du comité parlementaire multipartite de la Justice et des Droits de la personne, réuni à Ottawa. Près de 60 personnes sont venues y parler de l’industrie du sexe, dont des prostituées, des policiers, des apologistes de la prostitution, des travailleuses sociales – et les parents brisés de femmes mortes et disparues.
Les policiers ont été gentils, les apologistes poliEs, et les députéEs ont joyeusement débité leur baratin. Certaines féministes (pro-choix en matière d’avortement) ont prôné la légalisation de la prostitution avec autant d’enthousiasme que des conservatrices anti-choix ont souscrit à une criminalisation de l’achat de sexe.

Plusieurs des témoins n’avaient pas suffisamment réfléchi à leur thèse. Les féministes endurcies favorisant la légalisation ne convainquent pas facilement une plus jeune génération de féministes, plus avisées au sujet de l’argent et du pouvoir. Et je ne peux que trouver ridicules des hommes qui vantent haut et fort les mérites d’une décriminalisation. Ne réalisent-ils pas l’aspect transparent de leur motivation? À quoi occupez-vous vos soirées, monsieur?
Mais ces audiences ont surtout été fascinantes par ce qu’elles ont laissé dans l’ombre – pourquoi les femmes ne satisfont-elles pas aux exigences sexuelles de certains hommes – une question étrange dont je me remets mal. Je ne reviens toujours pas non plus de ma visite d’un immense bordel de Berlin – j’ai visité trois pays européens ce printemps pour examiner les choix dont dispose le Canada pour rédiger une nouvelle loi en matière de prostitution –, juste avant que le ministre de la Justice, Peter MacKay, dépose son projet de loi – et tout ce que je peux dire c’est que cet inquiétant édifice dénué de fenêtres et ses immenses dortoirs occupent encore mes rêves.
Bon, nous savons bien que C-36 sera adopté. C’est la créature d’un gouvernement conservateur majoritaire qui réussit presque toujours à imposer sa loi. Je soupçonne qu’il y a inclus certains aspects punitifs à l’égard des femmes soit par ruse (ces sous-paragraphes peuvent facilement être retirés) soit par aversion viscérale des personnes prostituées. Si les nouvelles règles sur la « communication », qui auraient essentiellement pour effet d’interdire à de jeunes prostituées d’être où que ce soit à l’extérieur lorsqu’elles se parlent, demeurent inscrites dans la loi, elles seront portées en appel et en fin de compte abrogées.
Mais la décision de la Cour suprême était véhémente dans son intention explicite que l’État ne nuise pas à la sécurité physique des femmes, en particulier après l’affaire Pickton (meurtrier en série de femmes à Vancouver jusqu’en 2006). La Cour avait fixé à Ottawa un ultimatum d’un an.
Donc, que font les gens au Canada quand on parle en public de sexualité, pas du genre de sexualité que nous, nous avons – puisque nous sommes des gens de qualité, qui avonsde la causette en la matière –, mais de ces choses désagréables que d’autres personnes font dans une fourgonnette en bas, du côté de la rivière? Les CanadienNEs se bouchent les oreilles et font « la la la » très fort.
Beaucoup de prostituées ont appelé à la fin de la « stigmatisation » de ce qu’elles font – je suis d’accord et je sympathise avec elles –, mais aucun client de la prostitution ne s’est pointé pour faire valoir sa rage, sa détresse ou son privilège. Un homme étrange s’est dit « spécialiste » des prostitueurs, et un autre type a vigoureusement vanté son Association des clubs de striptease, mais autrement, on n’a eu droit qu’à un lourd silence de la part d’une catégorie de gens qui crie beaucoup dans ses courriels, ses tweets et ses tribunes libres. Quant à savoir pourquoi ces types font autant de bruit, nous avons dû nous contenter de conjectures.
Une phrase qui a éveillé en moi des échos fut une petite remarque du chef de police de Calgary, Rick Hanson, qui a rappelé l’époque de ses 40 ans de carrière où les policiers tenaient pour acquis qu’une femme battue voulait demeurer dans son mariage violent. Cette situation a changé. Et maintenant, l’attitude des policiers face aux hommes qui achètent des services sexuels doit changer elle aussi. Il en va de même des attitudes de l’ensmeble des hommes à l’égard des femmes.
C’est ainsi que s’amorce l’évolution des attitudes, pas seulement envers la violence, mais envers la notion illusoire d’un véritable choix de carrière de la part des personnes prostituées, dont bon nombre ont été violentées sexuellement dans leur enfance, sont accros à la drogue ou vivent simplement une extrême pauvreté. À l’heure actuelle, ces femmes n’ont pas le choix, pas vraiment. Les êtres humains ont des réflexes de survie.
« C’était un bon client jusqu’à ce qu’il sorte une barre à clous », a dit une des femme qui avaient tenu à témoigner. « Notre fille avait été battue à mort », a déclaré une autre.
Ces audiences – que j’ai visionnées en ligne sur l’excellente station télé CPAC – sont une performance digne du « Dinner Party », la monumentale installation des céramiques de Judy Chicago, un « Dinner Party » vivant. Députés et témoins prenaient place à une longue table oblongue évidée, bavardant au sujet d’un corps féminin théorique, dans le ciel, avce peu d’attention pour la volaille réelle que leurs propos débitaient au centre de la table.
J’essaie d’imaginer ce qu’ont pu être les émotions d’une mère disant à ce groupe comment elle avait cherché sa fille dans tout l’Ouest canadien, comment les prostituées qui connaissaient son enfant étaient désolées pour elle, comment les services de police ont refusé de l’aider parce qu’il ne s’agissait que d’une fille rebelle de plus? Les sentiments maternels sont les sentiments les plus naturels, intrinsèques et fiables, partout en ce monde. Et l’expression sur le visage du père de cette fille était dévastatrice.
Peut-être que c’était juste moi, consternée face à l’écran,à ce moment arrache-cœur. Le comité avait autre chose au programme et a tranquillement continué sur sa lancée.
L’audience a respecté le décorum. En un sens, j’en suis reconnaissante, parce que j’écris pour un journal « familial » à grand tirage, qui ne souhaiterait pas que je résume le contenu des sites Web où les prostitueurs évaluent leurs prises. Ce sont des lieux hideux.
Mais le résultat en a été que le comportement des hommes a été tenu pour acquis alors que celui des femmes a été disséqué pendant des jours, comme s’il était bien connu que les hommes sont une force monolithique destructrice. Où les hommes acquièrent-ils l’idée que leur sentiment d’être « sous-baisé » est un tort à reprocher aux femmes?
Un commentaire sur la prostitution n’a pas à être confiné à une catégorie de gauche ou de droite, comme domaine exclusif de celles et ceux qui trouvent le sexe soit dégoûtant, soit fantastiquement agréable, soit hors de portée. Il ne s’agit pas de nous, mais de personnes vulnérables – dont certains sont des hommes, des gais, des lesbiennes ou des transgenres – toutes personnes violentées par des hommes qui jettent sur le monde un regard tordu.
La société canadienne est-elle structurellement toxique? Pourquoi tant de femmes non blanches sont-elles si pauvres? Nous avons facilement le réflexe de passer des commentaires sur les hommes contrôlants des pays musulmans. Mais au Canada? Non.
Stella Ambler, une députée conservatrice de Mississauga-Sud, a tenu tête à un témoin pour qui l’industrie du sexe n’était pas plus dangereuse que n’importe quel travail impliquant des rencontres avec des hommes. « Il y a des risques à n’importe quel emploi », a déclaré le témoin.
C’était placer très bas la barre pour l’emploi des femmes.« J’ai beaucoup de réunions dans mon travail », a vivement répondu Mme Ambler. « Les femmes rencontrent beaucoup de gens, beaucoup de clients. Mais elles ne craignent généralement pas de se voir agressées à coups de barre à clous. » Par contre, la députée Ambler ne laisserait pas une prostituée battue se procurer un avortement, un autre genre de risque lié au travail.
Gwendoline Allison, avocate en droit du travail à Vancouver, a parlé d’une question cruciale en période de crise économique. Tout le monde craint aujourd’hui les licenciements. Mais les prostituées travaillent sans filet, seules. Ce sont des entrepreneures autonomes, même quand elles sont au service d’un bordel en Allemagne, aux Pays-Bas ou au Nevada. Elles ne disposent d’aucune des mesures légales standard de protection, pas plus que de pensions, d’assurance maladie ou même de règlements sur leur sécurité au travail.
Ce sont des pigistes sexuelles.
Nous y verrions peut-être plus clair si nous pensions aux conditions de travail qui pèsent au reste d’entre nous au Canada, que ce soit le programme des travailleurs-euses étrangers temporaires, les patrons vengeurs ou les stages non rémunérés. Pensez à notre complainte quand on nous pousse à prendre notre retraite. Les prostituées de l’Europe ne sont pas nécessairement jeunes et jolies. Et elles ne peuvent pas prendre de retraite.
« Mon pire emploi a eu lieu dans une usine de traitement photo », a déclaré Allison au Comité, évoquant un emploi d’été ardu. « Une mauvaise journée était une journée chargée. » Mais, a-t-elle ajouté, « une mauvaise journée dans un bordel, c’est de baiser avec un homme quand vous n’en avez pas envie. » Les mots « 20 fois » n’ont pas été prononcés. Pensez à un emploi que vous n’avez pas aimé, puis pensez à ce que les prostituées subissent. Les députés vont déposer samedi des amendements qu’étudiera le Comité mardi. Moi aussi, je vais travailler ce week-end, à me colleter joyeusement avec des mots, et je me trouve chanceuse.

©Heather Mallick, juillet 2014.
(Traduit par Martin Dufresne et Michelle Briand, de la collective TRADFEM)
Original : http://www.thestar.com/news/insight/2014/07/12/mallick_what_the_new_prostitution_law_really_means.html

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