– « Le Canada doit cibler les acheteurs de sexe »

par Joy Smith, députée, Huffington Post, 20/12/2013

« La Cour suprême du Canada a statué que les infractions au Code criminel entourant la prostitution sont inconstitutionnelles. Cette décision laisse la police dénuée d’outils juridiques importants pour lutter contre la traite des personnes à des fins sexuelles et la criminalité organisée; de plus elle déroge à une décision prise en 1990 par la Cour suprême, qui avait alors déclaré que l’élimination de la prostitution au moyen du droit était un objectif valable.

Malgré cette décision, le débat sur la prostitution est loin d’être réglé. Il y a ceux qui veulent légaliser et normaliser l’industrie du sexe, ceux qui souhaitent en criminaliser tous les volets, et enfin celles et ceux qui, comme moi, reconnaissent en la prostitution une industrie qui porte intrinsèquement préjudice aux femmes et aux filles et qui doit donc être éliminée.

Je suis convaincu que la voie la plus efficace pour contrer la prostitution et la traite à des fins sexuelles est de s’en prendre à la demande de sexe tarifé en ciblant les acheteurs d’actes sexuels. Les pays qui ont légalisé et réglementé la prostitution ont vu l’exploitation sexuelle, la traite et la violence envers les femmes et les filles augmenter considérablement. En fait, une étude mondiale menée en 2012 dans près de 150 territoires a démontré que légaliser la prostitution faisait augmenter la traite des personnes. Par contraste, des pays comme la Suède et la Norvège, qui ont adopté le modèle nordique en matière de prostitution, ont assisté à une diminution significative de la prostitution et de la traite aux fins d’exploitation sexuelle.

Le modèle nordique est efficace en raison de ses trois approches: criminaliser explicitement l’achat de services sexuels, une campagne nationale de sensibilisation pour informer le public que l’achat de services sexuels porte préjudice aux femmes, et enfin de robustes programmes de soutien pour  celles qui souhaitent quitter la prostitution.

De nombreux services de police canadiens ont déjà transité à des modèles de maintien de l’ordre qui reflètent lles principes du modèle nordique en reconnaissant que les femmes, les filles et les populations vulnérables sont victimisées et souffrent de graves préjudices du fait de la prostitution. Le Service de police de Toronto, le plus grand service municipal de police du Canada, impose à la Section spéciale des victimes de leur Unité des crimes sexuels de reconnaître «les travailleuses du sexe comme des victimes avant tout». L’Unité anti-exploitation du Service de police de Vancouver reconnaît que «les femmes autochtones sont surreprésentées» parmi les femmes prostituées et se donne pour priorité d’«aider les jeunes à échapper à l’industrie du sexe». La nouvelle unité anti-exploitation du Service de police de Winnipeg a également adopté une politique de «priorité à la victime » dans les enquêtes qu’elle mène.

Le préjudice causé par la prostitution aux femmes, aux filles et aux populations vulnérables a été bien documenté par les organisations féministes et celles des Premières nations. Au cours des audiences tenues le 13 juin 2013 par la Cour suprême du Canada, la majorité des intervenant(e)s qui étaient directement opposées à la légalisation et à la réglementation de la prostitution représentaient des organisations de femmes comme telles quel’Association canadienne des centres contre le viol, l’Association des femmes autochtones du Canada, et la Vancouver Rape Relief Society. Ces organisations ont présenté à la Cour suprême des preuves très convaincantes que la légalisation de la prostitution aurait pour effet d’imposer aux femmes, aux filles et aux populations vulnérables des risques beaucoup plus élevés d’exploitation.

Même les acheteurs de sexe reconnaissent les torts causés aux femmes par la prostitution. En 2012, un portrait canadien des acheteurs de sexe appelé «Buyer Beware» a constaté que parmi les 20 hommes interrogés, 8 reconnaissaient que les femmes étaient les protagonistes les plus affectées par leurs achats de sexe et 10 des hommes trouvaient que la femme et l’acheteur étaient tous les deux affectés. Résultat : 90 pour cent des hommes qui achetaient des actes sexuels reconnaissaient que les femmes impliquées dans la prostitution étaient lésées par ces actes. La même étude a révélé que chacun de ces 20 acheteurs de sexe tenterait de dissuader un homme achetant du sexe pour la première fois de se livrer à la prostitution en raison des préjudices causés.

La prostitution doit être éliminée car elle déshumanise et avilit les êtres humains, en les réduisant à une marchandise pouvant être achetée et vendue. Légaliser la prostitution est porter directement atteinte aux droits et libertés fondamentaux des femmes, des filles et des personnes vulnérables. Au même égard, continuer à criminaliser les femmes et les populations vulnérables qui sont prostituées crée des obstacles qui les empêchent d’échapper à la prostitution et enchâsse les inégalités.

Soyons clairs : ceux qui prônent l’une ou l’autre de ces approches tiennent pour nulles des preuves empiriques qui s’accumulent et vont se retrouver du mauvais côté de l’histoire et de l’égalité des femmes.

Nous devons, en tant que pays, veiller à ce que les proxénètes demeurent sévèrement sanctionnés et à ce que les femmes et les filles prostituées ne soient pas criminalisées mais se voient plutôt offrir de véritables voies d’échappement à la prostitution. Surtout, le Canada doit mettre l’accent sur la vraie racine de la prostitution en ciblant les acheteurs de sexe. »

 

Publicités